Expeditions: Samurai veut révolutionner le RPG tactique avec une aventure entièrement jouable en coop
Saut tout le monde.
Voici une petite nouvelle steampunck. Elle a de spéciale qu'elle s'inscrit dans l'univers des Portes de Baldruzian, plusieurs siècles plus tôt.
J'espère ainsi pouvoir vous faire partager cet univers en vous épargnant la lecteure de la fiction-mère.
Trêve de blabla, place au récit.
Et bien sûr, bonne lecture.
GUERRE OCCULE
L'empereur Alberoth se pencha à l'une des immenses fenêtres de la bibliothèque et observa d'un oeil torve le palais qui s'offrait à son regard. Il soupira et songea non sans inquiétude à la guerre qui secouait le pays loin de la capitale. L'ennemi envahissait des régions dont Alberoth ignorait tout, jusqu'à leurs noms.
Le verre lui renvoyait un reflet diffus de lui-même, qui correspondait plus que jamais à sa condition. Il se sentait aussi évanescent que sa pâle image, tourmenté, vidé goutte à goutte de sa substance par le tracas. Cette lente torture était aussi froide et impersonnelle que ces immenses carreaux ; il s'agissait d'un spectre, qui gauchissait en permanence sa vision et voilait imperceptiblement les couleurs du monde, de plus en plus chaque jour, gagnant d'instant en instant une opacité effrayante.
Le vieil empereur recula et porta son attention sur l'horizon qui luisait des ultimes lueurs du jour. Alberoth avait récemment acquis une forme nauséeuse d'incertitude. Il percevait au plus profond de lui qu'un mystère se jouait derrière les vastes plaines qui se nappaient alors d'ombres. Par delà, les choses n'avaient de concrètes que le crédit qu'il pouvait bien accorder aux dires de ses sujets.
Aussi Alberoth entretenait une méfiance à l'égard du monde et de son déroulement. Une méfiance trouble qu'il savait totalement infondée si ce n'était sur son caractère sénescent qu'il espérait davantage être la manifestation d'un sursaut de lucidité.
Depuis toujours, son univers se limitait à ce gigantesque palais où l'essentiel de ses souvenirs y trouvait écho. À dire vrai, Alberoth régnait sur un monde qu'il ne connaissait pas, pire, qu'il ne voyait pas. Il ne percevait de la réalité qu'une fraction par la parole, les peintures ou les missives, lesquelles étaient altérées par leurs auteurs. L'empereur était le soleil d'un univers autour duquel orbitaient des illusions. Par ailleurs, en plus de la fatigue à raison d'incessants questionnements, le souverain peinait même à concevoir la véritable étendue de son pouvoir, pourtant si convoité. En vérité, il se sentait terriblement impuissant.
Alberoth leva les bras pour faire tomber les manches de son costume, puis fit craquer ses articulations. Après le soulagement, la douleur des doigts pétris d'arthrose l'envahit doucement. La vieillesse constituait une des rares certitudes de son monde vacillant si bien qu'il savoura la chaleur qui picotait à ses phalanges. Puis, il fit courir ses doigts calleux sur son plastron et se saisit de sa montre de gousset ; le temps venait de chasser ses réflexions par des questions d'ordres plus pragmatiques. Il pivota lentement et, s'aidant de sa fine canne, il se dirigea vers le centre de la pièce meublée d'une impressionnante table en bois sombre.
Face à lui, une longue carte en parchemin s'étalait de toute sa longueur que d'épais livres empêchaient qu'elle s'enroule. Éparpillés ici et là, des rondelles de métal et une collection de pions ouvragés ponctuaient selon une logique toute militaire le document en créant un schéma abstrait pour n'importe quel profane. Pourtant, se dit Alberoth en palpant les pions, le sort de l'empire dépendait de cette table qui siégeait au centre de l'immense bibliothèque. Et tandis que des soldats donnaient leur vie sur le front, les stratèges qui les manipulaient déjeunaient dans la Grande salle dans l'aile ouest quant ils ne se livraient pas aux affres de la cour.
Une détonation fit sursautait Alberoth. L'empereur serra ses poings d'exaspération ; il ne supportait plus ses grandes portes qui claquaient et grinçaient à longueur de journée. Il se passa une main sur le visage pour détendre ses traits et tourna la tête pour voir qui venait d'entrer sans annonce d'aboyeur.
Un homme minuscule, presque à l'apparence juvénile mais vêtu de précieux apparats, s'avançait d'un pas preste parmi les rayonnages de livres. Le duc Emeric comptait parmi l'un des plus éminents stratèges de son temps ; doté d'une intelligence rare, il peinait à affirmer son crédit en raison de taille. Lorsqu'il se levait d'un siège, il se révélait aussi petit qu'en étant assis, ce qui en temps normal amusait l'empereur. Or à cet instant, il n'esquissa pas un sourire. Le visage du duc d'habitude si impavide arborait une expression de profond épuisement, et ce, à peine deux mois après le début des conflits.
Ce dernier s'épargna des salutations protocolaires et se munit sans autre préambule d'une petite baguette en bois qu'il pointa sur la carte. Il resta en silence, sembla hésiter, puis se résolut à retirer un cube de bois pour poser deux nouvelles rondelles métalliques. Un poids terrible s'abattit sur Alberoth qui prit conscience par cette aussi courte que savante intervention que l'avantage de la guerre leur faisait désormais défaut.
Depuis des millénaires, Dubitor possédait un atout indéniable, celui d'être une île, d'une taille pouvant concurrencer celle d'un continent. Toutefois, un inexplicable phénomène avait bouleversé l'échiquier politique : les marées sans retour. Sans qu'aucune éminence scientifique ne sache pourquoi, le niveau des océans baissait, offrant de plus larges côtes, lesquelles changeaient. Aussi d'île, Dubitor était devenu une péninsule désormais rattachée par l'isthme du Sénéstan, précédemment archipel du Sénéstan. Leur voisin, le puissant empire de Docotère, avait compris le profit possible de la situation et s'était forgé l'évidence d'attaquer Dubitor dans le seul but de s'approprier les nouvelles terres, quand bien même celles-ci se résumaient à des milliers d'hectares d'algues, de corail et de poissons pourrissants.
— Gethillin vient de tomber, annonça le duc Emeric, avec la perte de la moitié de nos canons durant le siège.
Alberoth embrassa le regard du noble. Son visage trahissait de l'inquiétude. Une inquiétude manifestement pas feinte songea-t-il. Il assena son épaule d'une main bienveillante et tenta de se montrer le plus maître de lui-même afin de ne pas céder à la panique.
— Je vois.
Fébrile, il trouva refuge dans un fauteuil et s'enfonça de tout son corps en soupirant.
— Avez-vous d'autres nouvelles du front ?
Alberoth sonda à nouveau le regard d'Emeric, et y décela la même lueur qui obnubilait ses pensées. Un éclat paradoxalement sombre qui animait ses généraux depuis que les docots avaient forcé l'isthme : le scrupule. Le scrupule de délivrer de mauvaises nouvelles à qui de droit elles revenaient pourtant. Pour une raison qui lui échappait, ses conseillés, les membres de la cour jusqu'à certaines domestiques témoignaient d'une hésitation, sinon subtile, qui avec le temps allait crescendo.
La providence avait conféré à Alberoth suffisamment de sagesse pour qu'il dispense l'empire d'un règne juste, faisant de Dubitor un pays serein et prospère. Ni le peuple ni les élites ne pouvaient se plaindre de quelques malfaisances de sa part, si bien qu'il se savait respecté plutôt que craint. Par ailleurs, cette guerre n'était pas sa première, et il en avait remporté pour l'essentiel. Ce faisant, Alberoth se questionnait sur cette inconstance, cette réticence à lui partager des informations.
— En effet Sire, lui répondit Emeric en interrompant les réflexions de l'empereur. De mauvaises nouvelles.
Il joignit ses mains et baissa la tête.
— Vraiment très mauvaises, répéta-t-il plus doucement.
— Je suis curieux, lançant Alberoth en faisant tourner sa canne entre doigts. Comment se fait-il que vous soyez au courant de pareilles nouvelles alors que j'ai plusieurs fois ordonné que les missives me parviennent en premier lieu ?
La lueur fléchit pour devenir flamme.
— J'ai pris cette initiative pour vous soulager de vos responsabilités, rétorqua le duc d'un ton résolument confiant.
La canne échappa des doigts d'Alberoth. Il ne chercha pas à la rattraper laissa l'objet tomber à terre qui résonna dans la vaste pièce. Emeric s'inclina avec l'intention de ramasser la canne. En voulant se redresser, il fut surpris. L'empereur le maintenait courbé en tirant sur les pans de son veston.
— Sire ?...
Alberoth approcha son visage du duc et vit la lueur disparaître. Enfin, pensa-t-il.
— Votre Majesté, je vous invite à...
— Silence.
Une moue de stupéfaction parcourut les lèvres du duc qui tenta poliment de se dégager. Cependant, Alberoth réaffirma son emprise jusqu'à forcer le noble à s'agenouiller sur le marbre.
— Je vous en prie, duc, expliquez-moi à nouveau par quel raisonnement absurde il vous est venu cette idée fort originale de désobéir à votre seigneur et maître.
La respiration d'Emeric se fit plus rapide et son visage, bien que fardé, devint rubicond. Les premières ombres de la nuit conféraient à Alberoth une gravité tout appropriée. Il paracheva la scène en plissant lentement les yeux tout en dévisageant le duc, alors pris de mutisme.
— Disparaissez.
Le petit homme se redressa avec une économie dans ses gestes. Il déglutit, tenta vainement de défroisser ses habits, puis s'inclina.
— Sire.
Toujours ancré dans son fauteuil, Alberoth regarda le duc quitter la pièce. Il comprit à la douceur avec laquelle il referma la porte derrière lui que son manège avait parfaitement fonctionné.
Le vieil empereur se sépara du fauteuil pour retourner à la grande fenêtre. Il baissa sa tête en arrière et préféra aux lueurs de la ville l'éclat des astres. Soudain, les lampes à incandescence de la bibliothèque s'associèrent à ce concert d'illumination. Alberoth fut alors frappé par cette lumière, qui mettait à jour des conclusions sinueuses. L'électricité nouvelle qui animait ces lampes, et parfois les machines, demeurait pour lui un mystère de la science. Cette force invisible récemment découverte et tout juste maîtrisée possédait un pouvoir indiscernable pour qui n'était pas introduit d'un savoir technique. Alberoth se dit alors qu'il existait d'autres pouvoirs, parmi les hommes, et qu'il n'était pas investi des tractations qui se tramaient à son insu. De toutes les guerres, les intrigues de palais étaient les pires.
Alberoth ramassa sa canne et détailla une dernière fois la table. À présent, il le savait : Dubitor ne subissait aucune invasion. La guerre servait de prétexte à un autre dessein. Il se dirigea alors vers la porte avec l'espoir de gagner ses appartements sans croiser qui que ce soit.
Alors que sa main épousait la forme élancée de la clenche, un sourire émargea de ses rides. Il retourna à la table, tourna autour plusieurs fois et se rassit sur le fauteuil. Doucement, il poussa avec sa canne un disque de métal pour le positionner au-dessus de ville de Miners. Il prit également le cube retiré par Emeric et le reposa, cette fois-ci au hasard près des côtes.
Sans accorder une once d'attention supplémentaire à la carte, il quitta définitivement les lieux et gagna sa chambre sans cérémonial. Il se glissa dans les draps de son lit, et pour la première fois depuis des années, il souhaita que le temps s'écoule plus vite.
(La suite je sais pas quand) ![]()
Une très belle image de la prison dorée dans lequel le personnage étouffe, de l'usure et de l'inquiétude naissante avec le temps qui passe. Je trouve le tout très crédible, les deux personnages présentés ici étant plutôt complets, avec leurs grandeurs et leurs faiblesses (bien que ce chapitre s'achève sur une image assez magnifiée de l'empereur qui m'a un peu fait oublier la première impression qu'on a de lui - plus médiocre).
D'un point de vue du style, c'est bon, même si je trouve tes descriptions trop riches pour moi, plutôt saturées. Bon ce n'est pas bien gênant, même plutôt amusant de voir tout l'attirail de qualificatifs que tu mets en branle pour combler les détails, mais j'ai tout de même eu une impression de chargé et de conséquent. Ce qui colle plutôt au contexte, me dira-t-on...
Côté accroche, ça prend bien avant la fin du texte, donc pour un premier chapitre j'ai envie de dire que l'objectif est atteint (bon j'entre assez facilement dans les livres en général). En revanche je trouve que c'est assez risqué d'entamer le livre par des réflexions internes au personnage: si on se l'approprie plus rapidement, c'est aussi plus mou, je trouve que ça accroche moins. Bon c'est un peur réducteur ce que je dis, dans le sens où ça peut s'assimiler à "Mets donc une bonne baston en intro, c'est vendeur !", mais je me suis demandé en commençant à lire si j'avais vraiment envie de connaître l'histoire d'un personnage qui ne croyait pas plus tellement en lui ni au monde dans lequel il évolue (même si je pense que tu apporteras beaucoup de nuances sur la personnalité de l'empereur, tu as déjà bien commencé d'ailleurs).
Autre point qui rejoint ce rythme hésitant au début, je trouve qu'il y a beaucoup de lieux communs dans les premières lignes et dans la réflexion (dans le sens premier du terme) de l'Empereur. Le reflet, le flou, l'exsangue, tout ça, c'est joli surtout que tu écris bien, mais j'ai connu plus passionnant et original... Peut-être qu'établir l'analogie avec la mort et l'agonie de l'être un peu moins clairement, de manière plus détournée, serait une bonne chose (après je ne suis pas le mieux placé pour les conseils de style, loin s'en faut).
En définitive c'est un bon premier chapitre à mes yeux. Bien écrit et qui immerge le lecteur avant sa fin. J'étais hésitant au début, mais l'espoir et le renouveau de vie que tu as introduit (à dessein je pense) vers la fin donne une bouffée d'air frais et rassure; il n'en faut pas plus pour se décider à plonger dans ton monde.
C'est pourquoi je guetterai la suite avec intérêt =)
Hop.
Tab, tab... je reprends. Bon. Commentaire bref, vu que tu connais déjà la plupart de mes remarques.
Le style est intéressant. Je n'y ai pas vraiment été perméable, et ai plutôt bien aimé malgré le côté soutenu voire précieux de bon nombre de passages. Il y a une certaine richesse et un jeu sur de nombreuses métaphores qui rend le début du texte très plaisant à mon goût. Bon, d'un côté, je ne suis pas un modèle en matière de légèreté non plus (et c'est un euphémisme). Malgré cela, on note quelques imprécisions stylistiques (simple problème de relecture à mon avis) :
Sinon, pour le fond, j'aime bien. L'idée du souverain impuissant est peu classique comparé à ce que l'on peut voir ailleurs sur le forum. Tu exprimes bien les sentiments et arrive à donner du relief en quelques coups de pinceau à tes personnages, mais comme l'a dit Yapluka, la conduite d'Alberoth manque un peu de liant (sa mélancolie du début est difficilement reliable à son astuce et à la poigne qu'il manifeste dans la seconde partie). Malgré ces petits défauts, c'est vraiment bien mené et dense. On entre facilement dans le texte et on suit avec intérêt l'intrigue originale que tu mets en place. Je lirai également la suite :>
Lu.
Alors déjà, bravo à la faute dans le titre Ostra : "GUERRE OCCULE" tu mériterais de te faire fouetter.
"Alberoth avait récemment acquis une forme nauséeuse d'incertitude." => Je vois bien l'image, mais je sais pas si c'est très français de prendre une forme (dis-le moi si je suis dans l'erreur ^^)
"la chaleur qui picotait à ses phalanges" => Le "à" est-il vraiment nécessaire ?
"Face à lui, une longue carte en parchemin s'étalait de toute sa longueur que d'épais livres empêchaient qu'elle s'enroule." => huh ? Remplace "que" par "et" peut-être ?
"Éparpillés ici et là," => Eparpillées, tu accordes avec rondelles et la collection ^^
"la Grande salle dans l'aile ouest quant ils ne se livraient pas aux affres de la cour. " => Quand
"Une détonation fit sursautait Alberoth." => Sursauter
"il ne supportait plus ses grandes portes qui claquaient et grinçaient à longueur de journée." => Ces ? Même si le palais lui appartient, c'est un "ces" descriptif qui s'utiliserait plus, je pense
"il peinait à affirmer son crédit en raison de taille" => sa taille
"Sans qu'aucune éminence scientifique ne sache pourquoi, le niveau des océans baissait, offrant de plus larges côtes, lesquelles changeaient." => Je trouve que tu mets un terme à te phrase trop tôt ^^
"Pour une raison qui lui échappait, ses conseillés" => Ses conseillers
"Pour une raison qui lui échappait, ses conseillés, les membres de la cour jusqu'à certaines domestiques témoignaient d'une hésitation" => Je mettrais "des" à la place de "les"
Sinon, que dire.
J'aime bien, ouais.
C'est bien écrit, malgré quelques tournures que je trouves maladroites ou superflues, mais ce n'est probablement qu'une question de goûts.
Après, y a un détail qui me chagrine : la profusion de "Alberoth" et de "empereur".
Tu ne le définis que de ces deux manières.
En y réfléchissant, cela peut-être voulu, pour bien marquer la dominante majeure qu'est son titre, qui semble le happer. Mais je pense que tu pourrais donner plus de force à ton personnage en le qualifiant de "vieil homme" lorsque tu décris ses ressentis qui lui sont propres, et qu'il a donc en tant qu'être humain banal. Enfin, ce ne sont que des chipotages, mais tu pourrais composer avec.
Pour ce qui est du texte, il demande une suite, forcément, puisqu'on se demander quels moyens peut mettre en oeuvre le souverain pour démanteler le complot dont il est la victime.
Après, les impressions sont bien retranscrites, le regret qu'a le monarque de n'avoir jamais pu contempler son empire sinon à travers les yeux d'autrui, d'être voué à finir son existence dans son palais. Et puis il y a cette lassitude profonde qui s'empare du souverain bienveillant, comme on pourrait se l'imaginer.
Je trouve qu'il manque une ou deux petites particularités, comme le coup de faire tourner la canne entre ses doigts, un ou deux petits tics.
Mais sinon, j'attends la suite ![]()
Grrr ... Pourquoi faut-il que je me fasse gruger la place par les deux petits gars au-dessus (oui, vous, messieurs les Zorro de la lecture
... )
En même temps, ça évitera le jeu du relevé orthographique, jeu auquel je suis assez ... nul (n'ayons pas peur des mots).
Donc, revenons à nos moutons. T'as pas perdu la main à ce qu'on dirait. Un texte dans la droite ligne de ce que tu fais habituellement au niveau stylistique, somme toute très agréable et d'un excellent niveau d'expression (hormis les coquilles) grâce à ce langage soutenu que utilise tellement bien. Un bon point donc.
L'intrigue s'installe doucement, titille la curiosité juste ce qu'il faut pour tenir le lecteur en haleine, en réutilisant l'univers de Baldruzian de manière sobre, simple, mais habile.
L'ambiance, elle, est toujours un point plus qu'agréable dans tes textes. Sans surprise, tu l'amènes ici dès la première ligne, créant cette cage dorée ou Alberoth s'ennuie ferme.
So, toujours aussi bon. Mais court. Alors une suite me parait plus que convenable, mon cher ami
...
Merci à vous tous d'avoir lu et commenté.
Pardon pour le titre, c'est terrible, je n'avais pas vu...
Aristimbault, Alberoth n'est pas impuissant même s'il le croit. Il reste le maître de son pays, mais il sent que quelque chose ne tourne pas rond sans qu'il arrive à mettre le doigts dessus.
Je suis content que ça vous ai plus dans l'ensemble. J'ai pris notes de vos diverses remarques et je tâcherai d'alléger le style pour le chapitre suivant et de simplifier un peu les choses.
Puis-je me permettre d'attirer d'autres regards vers ce texte intéressant ?
Et puis ce serait un plaisir de lire la suite, monsieur Ostramus...
J'y travaille monsieur Yapluka. ![]()
Un petit up car la suite arrive d'ici quelques jours. ![]()
Je suis globalement d'accord avec les commentaires qui précèdent. Le début est excellent et fait montre de vrais progrès d'écritre. La psychologie du personnage se peint touche par touche, et se dessine au fil de micro-événements qui épousent parfaitement le flot des informations. Le personnage, le décor, la conscience. Tout s'accorde. Le style est élégant, évite souvent l'artifice de formulations guindées ou précieuses, dont le texte, dans l'ensemble, n'est pourtant pas exempt. Je suis moins convaincu par la suite, lorsque Emeric intervient. On se décentre de l'empereur alors même qu'on aurait bien voulu rester davantage avec lui. J'aime le principe de poser une ambiance sans introduire de motif de narration : même sans action, l'intérêt est là. On verra bien ce que nous réserve la suite.
d'écriture*
Merci pour vos lectures et votre intérêt. Voici la suite qui a tardé, mais pas d'inquiétude ce coup-ci, la nouvelle sera terminé avant août.
— Je m’interroge Sire.
Alberoth abattit un atout, coupant les ambitions du baron Sigmirn avec son valet.
— À quel propos ?
— Combien de temps reste-t-il avant que nous ne percevions plus nos pensions ?
Le noble s’obstina à jouer trèfles pour les forcer à jouer leurs figures, mais le partenaire de l’empereur joua un atout à son tour.
— Préoccupez-vous davantage de votre jeu que de problèmes illusoires, dit Alberoth.
Il asséna un autre coup à son adversaire et lui prenant sa dame. La partie de tarot s’acheva en faveur du souverain qui fixait les cartes sans les regarder, tandis que le noble joignit les mains. Alberoth pressentit une nouvelle question, certainement la même que la première mais formulée différemment pour feindre la politesse de pas insister, et se leva pour quitter la table. Une réplique le stoppa pourtant net dans son élan.
— Cette guerre n’a pourtant rien d’illusoire, comme son coût.
Alberoth serra les mâchoires. Il avait fini par se forger une forme d’insouciance pour ce conflit jusqu’à se désintéresser du sujet. Sa certitude était faite, il ne voulait pas changer de position, or il demeurait toujours une fraction de son entourage pour lui rappeler une réalité à laquelle il n’adhérait plus.
Il se retourna. La grande salle de jeu avec ses tapisseries bleutées et son plafond bas s’offrit toute entière à l’empereur qui constata que les regards se portaient à présent sur lui, trahissant un intérêt certain pour la guerre, sinon pour les conséquences qu’elles avaient sur les membres de la cour. Alberoth reprit place à contrecœur à la table.
— Je vous en prie Sigmirn, mon attention est pleine.
Le baron se balança sur sa chaise et dit :
— La guerre coûte cher votre Majesté.
Alberoth fit mine de se relever en s’appuyant sur sa canne tout en lâchant :
— Toute cette emphase pour citer une évidence…
— Les caisses de l’état tendent à se vider, intervint une voix dans leur dos.
Un autre noble venait de faire son apparition, jeune et mince, il s’avança avec précaution, conscient de bousculer la politesse. L’empereur devina aussitôt à son accent plat et sa redingote un peu démodée qu’il venait d’une province éloignée du pays. Alberoth rit intérieurement. S’il y avait une guerre pensa-t-il, les nobles devraient être en train de sauver leurs terres plutôt que de se pavaner à la cour.
— Et si les caisses se vident, poursuivit l’individu, nous ne toucherons plus nos pensions.
Alberoth secoua la tête.
— Dois-je comprendre que vous vous souciez davantage de vos finances personnelles que du sort du peuple ?
Sa voix de stentor plongea la salle des jeux dans le silence. Plus personne ne voulait perdre une miette du débat qui s’annonçait.
— Sire, fit Sigmirn avec déférence, mais il s’agit justement du peuple. Nos pensions servent en majeure partie à l’entretien de nos domaines, des routes, et de nos armées, indispensables en ces temps. Quand elles nous feront défaut, nous devrons lever des taxes pour poursuivre notre action, et peut-être plus encore pour les seigneuries proches du front.
L’empereur ouvrit la bouche pour répondre, mais la referma. La remarque était pour le moins pertinente et lui inspira la question : où va l’argent ? Avant la guerre, l’empire de Dubithor avait connu une longue période de prospérité, faisant la fortune des nobles et de l’état alors que leur ennemi, l’empire de Docotère avait connu des problèmes de sécheresse dans le nord. Cet argument participait d’ailleurs pour beaucoup à la certitude qu’entretenait Alberoth, à savoir que l’empire de Docotère n’aurait pas pu se lancer dans une guerre, une guerre en grande partie inutile puisque les territoires en jeux étaient impropres aux cultures à cause du sel après l’abaissement du niveau de la mer. Néanmoins, s’il n’y avait pas de guerre, dans quels obscurs projets ses ministres pouvaient-ils bien dépenser toutes ces sommes ?
— Sire ? s’enquit le provincial.
Alberoth se retint de sursauter.
— Sire, au risque que ma remarque paraisse désinvolte, vous paraissez peu soucieux des enjeux actuels.
La cour avait fini par remarquer son comportement si bien que les nobles présents opinèrent discrètement à la critique du provincial là où un an auparavant un tel écart de conduite aurait provoqué des éclats de rire. Alberoth le reconnaissait : il adoptait une attitude nonchalante quand il était question de la guerre et éludait souvent les conversations qui y dérivaient presque systématique. Il tâcha d’afficher une mine sérieuse et dit simplement :
— Je parais certes, mais rien de plus. Je vous écoute.
Satisfait que sa remarque n’ait pas essuyé une admonestation, il gagna en confiance.
— Ne pourrait-on pas envisager un accord avec les Docots et leur céder toute la région du Sénéstan avant que la banqueroute nous emporte. Je me permets de vous rappeler que cela fait maintenant six mois que la guerre dure. À dire vrai, nous n’y perdrions rien que nous ne possédions déjà avant les marées sans retour.
— Nous y perdrions surtout en honneur et crédibilité, s’emporta un des joueurs de tarots.
— Cela serait surtout un excellent prétexte pour nous faire signer un traité comportant de multiples conditions en notre défaveur, coupa le provincial.
— Entre la ruine à la guerre à court terme et celle à long terme, la dernière a le mérite d’épargner des vies.
Alberoth frappa le sol avec sa canne pour appeler le silence. Et le silence se fit.
— Pour l’heure, les comptes ne souffrent d’aucun déficit. Toutefois, je prends note de vos suggestions et je m’entretiendrais avec un ambassadeur Docot.
L’empereur s’appuya à la table et s’aida de sa canne pour se relever. Il fit un geste pour faire renoncer à quiconque de le suivre, et se mit à marcher dans un long couloir sans la moindre intention d’aller voir un diplomate. Il troqua des heures de discussions insipides pour une promenade dans l’aile ouest.
Si le pays ne rayonnait pas pour son art, son peuple savait déployer des prouesses d’architecture. Le palais témoignait de l’ingéniosité de ses architectes car tout l’édifice tenait d’une seule pièce, taillé dans une montagne rocheuse et escarpée en amont de la capitale. Malgré l’été qui approchait, le palais conservait ainsi une froideur éternelle. Même la langue du pays comprenait peu de mots pour exprimer l’idée de chaleur. Alberoth appréciait cette fraîcheur, car elle lui permettait de continuer à porter de lourds costumes sans avoir chaud, lesquels dissimulait efficacement son embonpoint. Ses pérégrinations l’amenèrent dans la galerie d’armes, là il était sûr de croiser le moins de monde possible car il s’agissait d’une pièce austère et basse de plafont, et ill songea avec amusement aux Docots — s’ils attaquaient bien le pays — qui découvriraient d’ici peu la neige en juin. Ces pensées légères ne s’attardèrent cependant pas dans l’esprit tourmenté de l’empereur dont les yeux s’attardèrent sur les armoiries bleues et argent de sa famille.
Outre la guerre, un mal plus ancien l’accablait, et il y repensait à chaque fois qu’il déambulait devant ces peintures de ces aïeuls. Il s’immobilisa face aux portraits fort anciens alors faiblement éclairés par des torches électriques, et admira le visage aux traits de rapices d’Agamnor, le premier empereur de la dynastie Dubir. Alberoth retroussa ses lèvres en pensant que cette fière lignée s’éteindrait avec lui. La couronne n’avait pas d’héritier. Sa femme avait bien donné naissance à quelques enfants dans le temps, mais la tuberculose les avait emporté tous emportés, et Alberoth s’était toujours refusé à engendrer un bâtard malgré le cortège de femmes assurant pouvoir produire un garçon. Le peuple avait fini par s’accommoder à cette fatalité sans qu’Alberoth parviennent à chasser ce remord de sa vie.
Il pensait ainsi que sa santé déclinante avait réveillé l’ambition de certains, laquelle se manifestait désormais sous la forme d’une guerre fictive, probablement dans le but de l’user de concert avec le temps et d’avancer la fin de l’ère Dubiréenne. Il mesurait surtout cette absence par la solitude qui était la sienne. En dehors de lointains cousins avides de s’approprier son trône, il n’avait pas de famille, pas de favorites, et ses rares amis participaient à ce vaste simulacre. La nécessité de nommer un successeur pesait ainsi chaque jour davantage sur Alberoth. Or il refusait de céder à ce qui serait un aveu de faiblesse, et surtout le conduirait rapidement à être écarté de la gouvernance. À la place, le vieil empereur cultiver un autre projet.
Une semaine plus tard, il se retrouva dans la bibliothèque. La pièce formait un long rectangle avec un mur court d’ouvrages tandis qu’à son opposé une suite de hautes fenêtres dispensaient une lumière crue tout en donnant sur la capitale. Au centre, bien assis autour d’une grande table ronde, le conseil était réuni au complet, dont le duc Emeric chargé de la restructuration du pays pour l’effort de guerre. Assis en face de l’empereur, il tentait par de vains moyens de ne pas croiser son regard. Le compte Lonoch, son ministre de la guerre et des finances lisait des rapports à la droite de la table. Toujours d’un naturel calme, il faisait économie de mots mais pas en esprit. C’était l’inverse du général Setlen qui perturbait souvent le protocole en parlant fort et se moquant des gens en désaccord avec lui. Ils se levèrent par respect pour l’empereur et ne reprit place qu’une fois Alberoth enfoui dans son grand trône. Setlen prit la parole en premier :
— Notre situation n’est pas préoccupante. Pourquoi, me direz-vous ? Parce qu’elle est si désespérée que nous en préoccuper ne constituerait rien d’autre qu’une perte de temps monumentale.
Alberoth ne prêta aucune attention à l’intervention du général, ou du moins il n’y donnait aucun crédit. Ces réunions où ces hommes crampés à leurs fauteuils et leurs idées s’apparentaient pour l’empereur à une farce, un théâtre habilement orchestré dans le but de le flouer. Il les regardait postillonner, plisser du front en feignant la conception d’une nouvelle stratégie et s’affairer sur la grande carte avec ces pions et ces coupelles de métal censées représenter l’état du conflit. Bien que long et ennuyeux ce spectacle constituait une forme de distraction pour Alberoth qui échappait ce faisant à une après-midi à somnoler dans les serres ou à classer sa collection de timbres.
— S’ils veulent prendre Miners, ils seront forcés de passer par la forêt d’Endolin, dit Lonoch en ajustant son monocle. Leurs troupes de l’empereur Cohlse III vont être ralenties, ce qui nous offre l’opportunité de faire venir un bataillon d’Hosgareth.
L’évocation de Miners raviva le souvenir d’une journée particulière dans l’esprit d’Alberoth. Trois mois plus tôt, alors que sa certitude d’une guerre occulte souffrait d’un manque de preuve, il avait sciemment bougé des pions sur la carte en y plaçant une rondelle de métal sur Miners. Les disques argentés symbolisaient les troupes de Dubithor, et le lendemain de sa duperie, ni Emeric ni Setlen ne s’en était aperçu. La semaine suivante, le général avait même averti l’empereur que ce bataillon, pourtant fictif, venait d’être perdu lors de l’assaut de la ville. Par ailleurs, Miners se trouvait dans une vallée encaissée sans atout stratégique notoire, ce qui achevait de renforcer l’invraisemblance de cette guerre.
La conversation s’était poursuivie jusqu’au moment où Emeric tira Alberoth de sa méditation.
— Qu’en pensez-vous Votre Majesté ?
— Expliquez-moi encore je vous prie, je n’ai pas très bien entendu.
L’âge offrait certains avantages, se dit l’empereur en écoutant cette fois-ci le duc.
— Lonoch préconise de mobiliser les soldats d’Hosgareth pour la défense de Miners alors que le général Setlen préférait les diriger vers le nord pour prendre l’armée de Cohlse à revers dans la forêt.
— C’est la première fois que cette opportunité se présente à nous, souligna le véhément Setlen en accompagnant ses paroles de poings fermés sur la table, comme pour donner plus d’autorité à ses propos. Songez que nous pourrions même les pousser jusqu’Ashnogül et bloquer l’isthme du Sénéstan.
— Les Docots aurait deux fronts à gérer, fit Emeric en examinant la carte. C’est ingénieux, ça menacerait leurs avancées et pourrait même les inciter à rebrousser chemin. Même s’ils consolident leur position, nous aurions plus de temps pour réorganiser notre défense.
Lonoch haussa les sourcils.
— Cette solution est la pire, dit-il platement. Je ne suis pas partisan de sacrifier tout un bataillon pour un hypothétique sursis.
— La flotte en amont préviendrait une contre-attaque Docote, et pourrait assurer l’évacuation des troupes, riposta Setlen.
— De ce qu’il en reste, c’est prendre le risque de perdre également le peu de navires qui nous reste. Non… Le siège de Miners est plus important. L’empereur Cohlse va épuiser ses troupes dans les montagnes et quand il prendra la ville, parce qu’il la prendra ne nous faisons pas d’illusions, il aura tout de même essuyé des pertes. Maintenant que son armée est au milieu du pays, nous devons davantage miser sur l’usure de l’ennemi que sur une dangereuse expédition au Sénéstan.
Le général et le ministre se défièrent en silence du regard. Sans concevoir de haine réciproque, les deux hommes tenaient trop à leur idée pour y renoncer. Emeric coupa court à cette scène pour s’adresser à l’empereur.
— Sire, comprenez qu’il se joue là peut-être notre unique chance de reprendre l’avantage.
— Je vois oui. Je comprends.
— Je me permets de rajouter, Sire, que la flotte…
— Oui je sais… trancha Alberoth en agitant une main. Donnez-moi un instant.
Le vieil empereur entreprit un examen minutieux de la carte. Cette fois-ci, il fit taire son indifférence pour réfléchir convenablement au problème qui lui était posé. Même si ses décisions ne trouvaient pas écho dans la réalité, Alberoth ressentit du plaisir à considérer les arguments du conseil. Il avait gagné plusieurs guerres dans le temps, principalement des tentatives d’invasions de Docotère, parfois du lointain despotat de Guéridon, et à chaque fois l’empereur avait déployé un talent peu commun pour anéantir les ambitions ennemies. Il eut l’impression de se retrouver des années, des décennies plus tôt, et au bout de plusieurs minutes de réflexions, il s’affaissa sur son trône l’air serein.
Plongés dans l’expectative, les trois hommes l’observèrent avec patience.
— J’ai une meilleure idée. Vous allez brûler la forêt Endolin quand Cohlse y arrivera. Miners aussi doit être détruite.
Emeric, Setlen et Lonoch restèrent immobiles une minute, la mâchoire tombante. Alberoth savoura l’instant et ne rajouta rien de plus.
— N’est-ce pas ce que nous tentons justement d’empêcher ? s’enquit Emeric les sourcils arqués.
L’ironie ne troubla pas l’empereur qui se fendit d’un petit sourire derrière sa barbe.
— Les troupes de Miners rejoindront celles d’Hosgareth sur l’autre rive du fleuve Dubilin, et détruiront tous les ponts. Voyons voir…
Il pointa un index osseux sur la carte.
—Regardez, le fleuve coupe presque de moitié le pays, c’est une muraille naturelle derrière laquelle toute notre armée doit se retrancher. Pour passer, Cohlse devra soit contourner par les montagnes, soit passer par les côtes.
Il illustra ses propos en tapant les zones concernées avec sa canne.
— Dans le premier cas, il l’été Dubithorien les emportera, dans l’autre, notre flotte les bombardera tranquillement depuis la mer.
Une certaine confusion naissait chez les trois conseillés. Ils se regardaient alternativement avec la carte, tout en manipulant à tout va des pions devant un Alberoth comblé.
— Sire, c’est …
— Brillant, acheva Lonoch les yeux brillants.
— Leur unique solution sera alors de forcer un passage dans les plaines de l’est, s’ils ne passent pas des mois à construire un pont.
Alberoth surenchérit.
— De plus, l’incendie de la forêt devrait les surprendre et leur infliger des pertes. Quant à Miners, ils comprendront en voyant la ville en cendre que nous tendrons à employer des méthodes plus coercitives pour leur faire obstacle.
Le reste de l’après-midi fut consacré à régler les détails courants comme l’évacuation des habitants et le ravitaillement de l’armée. Alberoth les laissa opérer tranquillement avant de s’éclipser en même temps que le jour vers la grande salle à manger.
La cérémoniale du dîner fonctionna comme à l'accoutumée et la grande salle à manger s’emplit progressivement des lumières électriques et du murmure des conversations feutrées. L’empereur mangea plus qu’il n’avait faim, trop accaparé par cette tactique qu’il avait initiée. En effet, au cours du repas, Alberoth ne quitta pas du regard une mosaïque qui surplombait une des cheminées et représentant l’empire.
Un sentiment désagréable obnubilait toujours ses pensées malgré sa certitude : le doute. Alberoth se demandait si l’âge ne l’avait pas transformé en un souverain aigri et paranoïaque trop peu investi dans le sort de l’empire pour aller jusqu’à inventer une machination d’ampleur sans égale. L’empereur redoutait qu’au fond de lui ne se tapissent les prémisses d’une folie augurant des jours sombres, et qu’elle provoque à terme la chute de l’empire. Car il s’agissait de bien folie que d’avoir élaborer une tactique aussi perverse. Le tracé du fleuve sur les cartes était trompeur : en réalité le Dubilin, bien que large, avait une profondeur anecdotique dans le piémont en raison de toute la grave charriée depuis les sommets. Si son homologue, l’empereur Cohlse III menait bien une armée contre lui, et qu’il faisait preuve d’astuce, les troupes franchiraient sans mal le cours d’eau. Depuis des mois que le conflit durait, les Docots feraient ainsi une percée significative. Si tout était vrai, l’armée couperait par le col d’Imur, détruirait les bourgades des plaines et marcherait vers la capitale, et alors Alberoth verrait. Il verrait la fin bien réelle de Dubithor.
Une phrase assez significative du SIège de Dümrist de Kaim s'est glissée dans ce dernier chapitre. Saurez-vous la trouver ?
Personne n'a commenté ?
Ostramus, souhaites-tu que je copie ici mon avis quant à ce second chapitre ?
Ca me serait utile oui.
C'est plus pratique après quand je veux retrouver les remarques plutôt que d'éplucher des conversations MSN fragmentées.
Pour raison d'indisponibilité soudaine et totale, je le ferai la semaine prochaine. Rappelle-le moi.
Alberoth ignorait qui entre le froid ou son inquiétude l’empêchait de dormir, et pour éviter de vivre une nouvelle nuit de tergiversations, il tenta de se calmer en s’occupant de sa précieuse collection de timbres. Sa valeur sentimentale égalait sa valeur historique au vu des pièces uniques que possédait l’empereur et qu’il conservait dans un lieu spécialement aménagé. Il s’agissait d’une petite pièce dans une tour isolée du palais, elle tournait le dos à la ville pour porter le regard vers les montagnes. L’été figurait parmi les plus marmoréens de l’Histoire. Le gel de juillet ne surprenait pas les plus âgés, dont Alberoth, toutefois ces saisons froides se répétaient, gagnant en intensité. Si les savants se querellaient pour déterminer l’origine du phénomène, ce n’était un mystère pour personne que les saisons avaient changé quelques années après les marées sans retour.
Plus que des considérations politiques eto scientifiques, le vieil empereur se souciait davantage de sa santé, dont l’état avait subitement décliné au cours des dernières semaines. La main tremblante, il passa un timbre du premier siècle dans une protection en velours. Il classa ensuite par ordre chronologique d’émissions des timbres du royaume Calacanstre, juste avant sa division en Docotère, Tamala, Guéridon, et une foule de ridicules petits pays comme celui d’Amphidrine. Tout en admirant les petites carrées de papier rougeâtre, les démons refirent surface dans l’esprit insomniaque d’Alberoth. L’avenir de Dubithor le préoccupait à cause de son âge, sinon à cause de la guerre qui sourdait au nord du pays. Les médecins ne lui donnaient pas une décennie, la moitié d’une tout au plus. Sans héritier, victime d’un complot, ou de ce qu’il considérait comme tel, Alberoth redoutait un partage difficile de l’empire entre les plus grandes familles.
Un râle d’épuisement échappa à l’empereur qui poussa doucement le livre sur son secrétaire. Il se massa les yeux et maudit le temps qui troublait sa vision jusqu’à l’empêcher d’apprécier les détails des timbres. Il considéra d’un air mauvais la loupe coincée entre deux bibelots. Alberoth ne pouvait plus s’en passer pour lire, sans quoi les lettres s’apparentaient à des graphes indéchiffrables. Le pire, songeait-il en rangeant le livre, c’était que cette affliction s’accompagnait d’une ouïe désastreuse. Il ne devait qu’à l’écho des voix sur les murs froids du palais le moyen de suivre les conversations. Il devait ainsi redoubler d’effort afin de conserver un simulacre de vigueur pour inquiéter les comploteurs.
Dans cette partie d’échec à empires interposés et de conflit dramatique, Alberoth concevait une peur sombre. Que l’empire subisse une guerre, ou qu’on le manipule, des personnes s’en prenaient à lui, à son règne, et il se devait d’admettre qu’une menace pesait sur lui, ou du moins l’écrasait insidieusement, cherchant ses failles avec précision ce qui rendait son humeur fragile, donc très versatile. Il lui arrivait de s’enfermer dans ses appartements ou de passer de longues heures dans les serres en ressassant ses théories, attendant qu’un poignard lui transperce la poitrine et le délivre. À l’inverse, il ressentait l’impression, certains jours, qu’il aurait pu tordre le plus solide des aciers rien qu’en le regarder. Aujourd’hui figurait un jour parmi ceux-là.
Alberoth navigua dans le dédale troglodytes du palais, ne s’aidant qu’à de rares fois de sa canne, seulement pour écarter de son passage les nobles et les domestiques. Lassé de ses hypothèses, il était venu le temps de la pratique, et l’empereur entendait bien confondre la réalité plutôt que de passer des heures à épier les membres de la cour à l’affût des signes pouvant trahir leur implication dans le complot. C’est ainsi que par une chaude journée de la fin juillet Alberoth décida d’aller en ville, incognito.
Il n’associa personne à son projet, pas même son chambellan ni les membres du conseil — en particulier les membres du conseil — et pénétra dans les vestiaires du personnel chargé de l’entretien. L’empereur ignora les révérences des sujets présents pour les congédier sans motifs. Il trouva du regard le placard qu’il cherchait, une grande armoire en bois avec une étiquette seulement noircie d’un « Netthir ». Alberoth avait estimé sa taille et sa corpulence proche de la sienne, et se congratula pour la pertinence de sa supputation lorsqu’il passa les habits de ville qui lui allait parfaitement. Sans l’épaisse cape en fourrure, la double veste de feutre et de velours, il se sentit beaucoup plus léger avec un simple gilet et une tunique andrinople. Il abandonna avec un léger regret sa canne pour se saisir d’un bâton légèrement tordu. Il étudia le résultat dans un miroir et jugea que rien ne le différenciait à présent d’un civil si ce n’était la bourse de sequins qui pendait dans un renflement de sa chemise.
En arrivant à la porte du palais, Alberoth ne suscita aucun intérêt du garde qui le regarda passer, probablement que l’homme ne se posait pas de question sur les sortants. L’empereur traversa la double enceinte du palais, la herse et fut précipité dans cette dimension si particulière qu’est la ville du peuple. L’air tiède de l’après-midi était chargé d’un mélange inégal de différentes odeurs dont le registre allait du pavé empestant le lisier au délicat parfum de pain frais qui s’échappait d’une boulangerie. Alberoth resta une bonne minute à détailler avec un plaisir inouï l’effervescence de la capitale ; ces gens s’activant en tout sens, les chevaux qui s’ébrouaient et des enfants qui se chamaillaient pour une pomme probablement chapardée à un marchand ambulant avec les roues qui grinçaient.
L’espace d’une seconde, l’empereur fut pris d’un vertige. En premier lieu, il se confrontait à un univers détourné de lui, non en distance mais en rang, et il mesura ainsi les privilèges qui étaient les siens. Ensuite, il hésita. Une pensée séduisante traversa son esprit, une question innocente fondée sur un fantasme commun à toutes les personnes investies de hautes responsabilités : et s’il partait ? La grande avenue alignée sur l’architecture du palais s’offrait à lui, pleine de promesses sans nobles ni de complots, et pourquoi pas une vie, pas la plus prospère, mais saine. Après tout, il avait une certaine somme sur lui et il accomplirait le souhait de ses impalpables adversaires en disparaissant subitement. Mais Alberoth chassa cette idée en réalisant que se serait leur donner le champ libre pour s’accaparer un pouvoir immérité, et que jamais il ne connaîtrait le revers des tractations qui opéraient contre lui. Plus concrètement, il était vieux et vulnérable, une proie idéale pour de modestes brigands, ce qui réglait définitivement la question et rendait son palais soudainement plus sûr. Il serra son bâton et se laissa envelopper par la ville.
Par méfiance, Alberoth s’éloigna du quartier en bordure du palais. Il ne voulait pas prendre le risque d’un riche bourgeois ou qu’un noble ne le reconnaisse, et que leur vision de l’empire ne fût aussi faussée par le faste de leur existence. De la marche lente et laborieuse du quotidien, la brise furetant dans les rues et les couleurs de la ville lui procurèrent un bien fou. Les années semblaient se dérober à mesure que la silhouette de palais se faisait plus floue dans le paysage de la ville. Alberoth se surprit à siffloter un air de sa jeunesse et laissa ses pas le conduire sur la grande place de la capitale. C’était un vaste espace rectangulaire bordé d’un long péristyle fait de piliers carrés et abritant une longue série d’échoppes et d’établissements divers. L’empereur ignora les bars pour se concentrer sur un poissonnier qui vendait à la criée au milieu d’une foule mitée. L’odeur, ou plutôt la pestilence qui régnait n’avait rien de familier avec le subtil fumé des plats au palais. Alberoth n’en fit pas grand cas et s’approcha du vendeur, un homme curieusement propre sur lui avec un tablier de cuire qui s’accordait parfaitement avec sa chevelure brune et son regard embruni.
— Bien le bonjour, fit Alberoth.
L’homme lui fit un signe de la tête avant de poursuivre ses vociférations :
— Poisson frais ! Fruits de mer et coquillages ! Ils sont frais, ils sont bons !
Alberoth aurait bien volontiers souri si ses conseillers ne lui avaient pas dit des mois plus tôt que la flotte Docote coulait de manière systématique les embarcations Dubithorienne. Le fait que l’homme à la voix puissante puisse vendre près de dix boisseaux de poissons laissa l’empereur songeur. Il feignit de s’intéresser à du saumon.
— Combien vaut une livre ?
— Un d’or.
— Sequin ?
— Non, on paie en coquillages ici monsieur.
Le poissonnier arbora une mine grave avant d’éclater de rire et de passer à un autre client qui choisit des huîtres. Alberoth digéra diversement la moquerie. Les conversations au palais étaient souvent auréolées de flagorneries ou de mépris très spécifique de la famille de l’hypocrisie. L’empereur se plaignait souvent à lui-même de la lourdeur de la cour, mais cet extrême inverse, même s’il s’y était attendu, le cloua sur place. Il esquissa cependant un sourire de circonstance.
— Il vous faut quoi ?
Alberoth n’entendit pas très bien.
— Pardon ?...
— Il vous faut quoi ? répéta encore plus fort le poissonnier.
— Ah… non rien merci.
Il entreprit alors d’examiner le reste de ses marchandises. Le vendeur le regarda moins d’une minute et dit :
— Allez, je peux vous faire la livre à huit d’argent. C’est pas mal non ?
La tête penchée, Alberoth n’entendit pas le poissonnier à cause du vacarme du marché. Il lui tourna le dos et se fondit à nouveau dans la foule. Le vendeur avait du poisson malgré la difficulté de s’en procurer. Ce fait ne gênait pas Alberoth, c’était le prix qui le laissait perplexe. En temps de guerre, il était fréquent de voir le prix des denrées augmenter, et il savait que le saumon se monnayait normalement entre quatre et cinq sequins la livre. L’empereur n’arrivait pas alors à déterminer si le poissonnier avait deviné à sa façon de parler, sa droiture involontaire, qu’il était riche et avait ainsi tenté de doubler sa marge, ou si les conflits avaient fait monter les prix.
L’agitation, le bruit, la peur qu’un passant ne le démasque en reconnaissant son portrait frappé sur le dos des pièces firent poindre la fatigue. Alberoth quitta la grande place pour se réfugier dans un quartier cousu de petites ruelles silencieuses. La ville et ses habitants lui parurent empreints d’une forme de sérénité, et il peina à débusquer des indices trahissant les effets néfastes d’une guerre. Il reprit son souffle et s’appuya contre le mur d’une poste.
Le regard de l’empereur se porta sur la carte de son empire et réalisa que la capitale ne pouvait pas souffrir de restrictions alimentaires. Même s’il perdait la moitié du pays, il restait les grands plateaux d’Ovhodor au sud avec leurs plaines, leurs fleuves, leurs côtes opposées à celle de Docotère, loin du front et donc exempt de pillage, de salage et péage. Il avait l’impression d’être un marin en quête d’un mirage : plus il s’approchait de la vérité, ou ce qu’il croyait être comme tel, plus elle se dérobait à lui pour s’éloigner par une mécanique perverse qui l’usait. Alberoth s’en moquait. Maintenant qu’il était en ville, il entendait bien la parcourir dans son entièreté avant que la garde du palais ne s’aperçoive de sa disparition et ne le recherche.
Avant de reprendre la marche, le cœur d’Alberoth fut séduit par sa marotte. L’occasion de se procurer lui-même ses timbres était trop rare pour qu’il ne se refuse une planche. Mu par une douce excitation, il poussa la porte et entra dans la poste. Il découvrit une pièce carrée avec trois guichets au fond dont un était libre. Alberoth adressa un large sourire à une femme au visage ovalin et aux épaules tombantes.
— Bien le bonjour Mademoiselle.
— ‘Jour.
— Je souhaiterais me procurer un carnet de timbres s’il vous plait.
Alberoth vit une expression de perplexité emplir ses yeux. Ses lippes esquissèrent un sourire avant que ses mains n’ouvrent le tiroir d’une étagère.
— Je suppose que c’est pour des envois courts ?
— En fait, j’aimerais savoir si vous n’en avez pas qui viennent de l’étranger, vous savez, des pièces provenant d’autres pays ou des émissions spé…
L’empereur avala la fin de sa phrase. Il se mit à fixer la guichetière comme un percepteur sur une bourse, l’œil avide.
— Des envois courts… souffla-t-il.
— D’accord, il doit m’en rester quelques planches au fond.
— Il ne vous reste plus de timbres pour les régions éloignées ?
— Oh si, la remise en est pleine, fit-elle en grimpant sur un escabeau pour scruter le tiroir. Mais avec ce qui se passe, les liaisons avec le nord sont coupées.
Les yeux d’Alberoth se mirent à briller. La femme émit une plainte de satisfaction, se rassit sur sa chaise grinçante et posa la planche quadrillée de timbres devant l’empereur.
— Ça vous fera vingt sequins de bronze.
— Ah oui le nord… La guerre, fit-il doucement, oui, je suis au courant.
Il commença à fouiller dans sa chemise pour attraper la monnaie, mais son geste s’arrêta lorsqu’il s’aperçut que la quinzaine de personnes présentes dans la poste le dévisageaient. Il se retrouva incapable de bouger.
— Je le savais, lança une petite dame à l’entrée.
— C’était donc ça…
Alberoth ne comprit pas dans l’instant ce qui se passait. Les paroles des gens lui parvenaient comme des murmures sibyllins. Il jeta les sequins à la guichetière, s’empara des timbres qu’il fourra sans précaution dans le gilet et se dirigea vers la sortie en boitant avec son bâton. Il s’aperçut que les gens l’avaient suivi à l’extérieur et le regardait toujours avec cette même expression de méfiance et de soif dans leurs yeux.
Un adolescent au visage vérolé par l’acné se dressa devant lui.
— Tu viens d’où vieillard ?
— Qu’est-ce que vous faites ? Laissez-moi passer jeune homme.
Le garçon empoigna le bâton sans avoir l’air de vouloir le prendre. Alberoth se raidit. Les têtes se tournaient vers eux, et personne ne dérangea l’adolescent.
— Je suis au service du duc Emeric, mentit l’empereur en tirant sur le bâton. Je suis venu chercher ces timbres à sa demande.
— Vous travaillez donc au palais n’est-ce pas ? s’enquit la petite dame l’air inquiet. Vous savez ce qui se passe dans le nord ?
— Non, je…
Il tira plus fortement et récupéra son bâton. Alberoth voulut se dégager des badauds, mais fut à nouveau stoppé par des éclats de voix et des silhouettes qui lui faisaient obstacles.
— Vous avez pourtant dit qu’il y avait la guerre. Que vous étiez au courant !
Un homme de taille moyenne aux habits un peu embourgeoisé s’approcha.
— Dites-nous ce qu’ils manigancent au palais.
— Enfon voyons, je ne sais rien… je suppose juste. À cause de ce qui se passe à Miners.
— Vous avez des nouvelles de Miners ! s’exclama la petite dame qui porta ses mains à sa bouche. Oh, je suis si inquiète pour ma fille, elle…
Alberoth n’entendit pas le reste des lamentations. Une foule commençait à s’amasser autour d’eux, de lui, jusqu’à créer un écran humain impossible à percer, notamment à cause de la dureté de leur curiosité. L’empereur n’avait pas su mentir correctement, il avait sabraqué son expédition au lieu de garder le silence. Une idée terrifiante traversa son esprit : le peuple ignorait également ce qui se tramait.
— Les routes sont bloquées dans les cols, reprit le bourgeois, personne ne sait ce qui se passe après le Dubilin. Je connais du monde, et je sais que l’empereur prépare quelque chose dans le nord. Et vous, qu’est-ce que vous savez ?
— Oui ! Dites-nous ce que vous savez
— Parlez !
Il n’y avait pas de colère dans leurs voix, seulement de l’incompréhension pour une situation qui les dépassait également. Alberoth n’avait pas envisagé la possibilité que même ses sujets puissent ignorer l’existence d’une guerre, et alors il prit peur par la taille que prenait la machination. D’un autre côté, il reconnaissait la patte du général Setlen et Lonoch, toujours trop prudents, toujours à initier de pareilles initiatives. S’il y avait bien une guerre, les deux conseillers avaient probablement dû couper les accès pour éviter que la panique ne gangrène la capitale et que les habitants ne fuient pour échapper à la circonscription obligatoire.
Les gens commencèrent à hausser le ton, à devenir menaçants. D’abord, Alberoth essuya un flot d’insultes, puis, certaines personnes le bousculèrent. Tout en tentant de garder son calme, il marmonna quelques paroles pour les calmer, en vain. Sa voix se perdit dans la rumeur grandissante. L’adolescent lui subtilisa le bâton et frappa le sol en exigeant quelque chose. Alberoth ne savait pas très bien, le jeune parlait trop vite.
Il se pencha en avant pour tenter de mieux l’entendre, mais sans son appui, il perdit l’équilibre. L’empereur voulut se rattraper, tendit les bras en avant pour s’accrocher à n’importe, mais son poids l’emporta. Les yeux grands ouverts, il s’écrasa sur la pierre au sol en lâchant cri de douleur.
La foule resta muette un instant. L’empereur gémissait au sol en se tenant le bras gauche. Une douleur courait le long de son épaule jusqu’au bassin où il avait senti les os craquer, peut-être se fracturer, il n’en savait rien. Il n’avait jamais eu aussi mal depuis la fois où il était tombé du lit en s’empêtrant dans ses draps.
— Aidez-moi, s’il vous plait.
Sa voix mourut dans un soudain vacarme. L’adolescent jeta le bâton et disparut dans la foule. Il y eut quelques coups de sifflet et les gens se dispersèrent à leur tour comme des nuages après un puissant orage. Personne n’aida Alberoth à se relever, et il dut attendre qu’un homme en cape sombre vienne à son secours ; un garde de la police. Ce dernier arborait une mine impavide. Il lui rendit son bâton et sans rien dire, le tira du bras dans une ruelle adjacente.
— Lâchez-moi, dit Alberoth qui peinait à suivre le rythme.
— Taisez-vous vieillard !
— Un peu de respect officier, vous ignorez qui je suis !
L’intéressé s’arrêta net, balaya la rue du regard pour s’assurer qu’il n’y avait personne et plaqua l’empereur contre un mur.
— Je sais parfaitement qui vous êtes.
Un étau entreprit de comprimer la poitrine du souverain.
— Vous êtes un domestique trop bavard qui a failli causer une émeute.
La machine défit son emprise, mais l’angoisse fit preuve d’une telle inertie qu’Alberoth eut le souffle coupé.
— Les gens sont à cran, presque paranoïaques ! Qu’est-ce qui vous a pris de dire qu’il y avait une guerre ? Vous avez pourtant dû recevoir les consignes comme tous les autres.
— Les consignes de… ?
L’homme pressa sur ses épaules une poigne de fer. Son regard se durcit rapidement.
— Quel noble vous emploie ?
— Le dur Emeric, lança Alberoth sans réfléchir.
Cette parole acheva de transformer le garde en un homme cousu de sévérité. Il lui saisit à nouveau le bras et reprit sa marche dans la capitale. Au-dessus des toits des constructions, les tours carrées du palais et ses dômes se firent alors de plus en plus proches. En voyant l’édifice, Alberoth sentit une pointe fine lacérer son estomac, une douleur émanant de son regret de n’avoir pu tirer profit de son escapade dans la ville pour amasser davantage d’information et d’avoir été si maladroit. Alors que le glacis se présentait à eux, quelques mots pouvaient suffire pour qu’il révèle son identité et poursuive son investigation. Toutefois, l’âge lui chuchotait que la providence qui l’avait épargnée plus tôt ne ferait pas montre une seconde fois de clémence s’il s’obstinait à ébaucher la vérité. La douleur causé par la chute ne semblait d’ailleurs pas se calmer.
L’empereur était pourtant parvenu à obtenir une vérité, certes pas absolue, mais assez concrète, celle que la guerre n’existait pas. Le commerce aurait dû en pâtir, et les gens auraient forcément été mis à contribution en travaillant dans les manufactures d’artillerie ou en étant poussés à s’enrôler dans l’armée. Au lieu de ça, la capitale suivait une existence somme toute banale si l’on excluait le sentiment d’inquiétude qui se tapissait dans l’esprit de la population. Le même sentiment qui pourrissait chez Alberoth et qui absorbait jour après jour toute son attention pour le moudre et en créer un distillat néfaste le conduisant à faire des choses dangereuses comme s’aventurer sans escorte hors du palais pour se finir à demi piétine.
Sortir du palais avait été aisé, y entrer sans posséder de titre ou d’agrément s’avéra laborieux. Les deux hommes traversèrent les deux enceintes du palais et atteignirent une entrée annexe aménagée spécifiquement pour certains fonctionnaires de la ville. Le garde déroula un indéchiffrable parchemin à d’autres gardes et fut autorisé à pénétrer dans l’aile de service avec sa collection de dortoir pour les domestiques et de secrétaires pour les nobles de premier rang de la cour. Puis, ils arrivèrent dans une immense antichambre éclairée d’étroites meurtrières par lesquelles se glissait l’air de la montagne. Leur marche, éreintante pour Alberoth qui avait dû gravir une myriade d’escaliers d’un pas trop preste pour son âge et avec le bassin douloureux, prit fin devant un autre point de contrôle. Cette fois-ci, les sujets se montrèrent plus pointilleux quant à l’examen du passe du garde. Ils refusèrent l’accès à la partie suivante du palais, mais concédèrent à prévenir le duc Emeric que la police lui ramener un de ses domestiques.
À la surprise d’Alberoth, son conseiller ne tarda pas à se présenter. Il ne manifesta aucune réaction particulière en voyant l’empereur, et se contenta d’acquiescer mollement aux questions du garde. Le noble lança quelques statères de platine en guise de récompense au garde, ou pour acheter son silence supposa Alberoth, puis ils gagnèrent le cœur du palais, avec ses grandes salles d’apparat peuplées de seigneurs et de valets, dont les visages se parurent de tout le spectre de l’étonnement en voyant leur souverain ainsi vêtu.
Emeric ne posa pas de question. Il n’exprima pas le moindre mot et avant de l’abandonner dans l’antichambre de ses appartements, il rendit à Alberoth sa canne en bois sombre. L’empereur se réfugia dans son cabinet de travail en repensant plus sereinement aux évènements de la journée.
Le danger existait car les routes étaient coupées, et puis il y avait des consignes. Des gens étaient au courant, des gens qui s’évertuaient à dissimuler la réalité des choses. Toutefois, leur temps est compté, pensa Alberoth qui prit place à son bureau face à la fenêtre.
En effet, à l’horizon une nuit entamait le soleil alors que ce dernier n’avait pas terminé sa course dans le ciel. Au loin, derrière les montagnes qui crénelaient le paysage, un épais rideau de fumée noire gagnait en taille et opacité.