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Le chevalier Lapin

-Achene-
-Achene-
Niveau 10
28 février 2010 à 20:06:03

La capitale grouillait de monde en ce matin de marché. Riches marchands venus de loin, vendeurs à la sauvette, soldats et serviteurs, tout le monde allait et venait sur les pavés disjoints de la grande place, et il en résultait un joyeux capharnaüm qui est souvent signe de bonnes affaires pour les commerçants avisés. Bref, les vendeurs comme les voleurs risquaient fort de s'enrichir au cours de la journée à venir – les pratiques de ces deux professions différaient au final fort peu, malgré les lois promulguées récemment par le roi afin d'essayer de réguler les pratiques, plutôt douteuses, de la plupart des négociants.
Deux chevaux somptueux traversaient la foule d'un pas tranquille. Le premier était monté par une armure lustrée, équipée d'un magnifique casque surmonté d'une paire d'oreilles de lapin en acier - qui au final ne dénotait pas trop des coiffures portées la cour, où la mode était actuellement au bois de cerfs. Le deuxième portait la jeune Julie, seize ans, qui paraissait finalement assez jolie sous son maquillage et ses étoffes hors de prix.
Arrivée à la maison du drapier l'armure mit pied-à-terre, puis aida galamment la jeune dame à descendre de sa propre monture, avant de frapper à la porte de la demeure de son poing de fer. Les trois coups résonnèrent brièvement dans l'allée étroite de la vieille ville, puis des bruits de pas se firent entendre et l'on ouvrit presque aussitôt.
Une servante rougeaude et essoufflée se tenait devant l'entrée, un balai à la main :
- Bonjourr jeune damoiselle, bonjourr seigneur. Qué puis-je faire pour vous ? Demanda-t-elle d'une voix plutôt bourrue avec un fort accent de l'est.
-Nous venons pour affaire, lui affirma Julie d'un ton autoritaire. - Car après tout être autoritaire est le meilleur moyen d'être compris des gens du bas-peuple, n'est-ce pas ?
La domestique sembla hésiter quelques instants sur la conduite à tenir, puis répondit :
-Jé suis désolée, mais mes maitrres sont au marrrrché pour la journée. Vous pourrrrrez les trrrrouver sur la grande place, ils ont un étal monté près de la fontaine du Rrrroi Goderrrric.
Julie esquissa une moue qui n'échappa pas à son interlocutrice :
-C'est que je viens de loin, pour une commande très importante. Le marché est bruyant, on ne s'entendra pas parler. Il n'y a vraiment personne avec qui je pourrais faire affaire dans cette maison ?
Une voix féminine s'éleva alors de derrière la porte :
-C'est bon Bertille. Laisse les entrer, je m'en occupe.
-trrrrès bien maitresse, dis-elle. Puis, elle ouvrit grand la porte, et s'effaça pour laisser le passage à Julie :
-Parrrrr ici jé vous prie.
La jeune fille se retourna vers ce qui semblait être son garde du corps :
-Attends-moi s'il te plait, je ne devrais pas en avoir pour trop longtemps.
Car les règles de savoir vivre les plus élémentaires interdisaient qu'un chevalier entre en armure dans une maison étrangère, et le lapin Zoreille pouvait difficilement se permettre d'enlever la sienne, au risque d'être très vite pourchassé, puis capturé, par les soldats du roi. Finir dans une marmite accompagné de carottes et d'oignons, à régaler la cour entière de son civet, était une perspective qui ne l'enchantait guère.
Ainsi il se contenta de hocher la tête, puis de prendre les deux chevaux par la bride afin de trouver un coin moins passant.

La maison des drapiers était extrêmement luxueuse et elle impressionna fortement Julie à son entrée, même si elle s'efforça - avec succès - de ne rien laisser paraître.
La porte donnait sur un salon assez grand pour accueillir toute la famille de la jeune fille, plus les bêtes qui logeaient normalement dans leur cahute - c'est-à-dire huit frères et soeurs, même si Julie ignorait le compte exact, plus trois cochons et une vache famélique. D'ailleurs, entre les cochons et les jeunes garnements, les plus sales n'étaient pas forcément ceux qu'on pourrait croire. Mais je m'égare, laissez-moi plutôt vous décrire la demeure :
Logé sur le côté gauche de la pièce, tel un énorme serpent, un escalier en bois massif s'incurvait contre le mur, pour finir par se prolonger, au premier étage, en une mezzanine décorée de motifs sculptés – fuseaux et quenouilles, pelotes de laines délicatement taillées, tout était fait pour rappeler que la fortune de la maisonnée reposait sur le commerce des étoffes. Adossée au mur opposé se trouvait une grosse cheminée abritant un feu ronflant, aux pierres peintes alternativement de rouge et de blanc, et devant laquelle des fauteuils hors de prix semblaient inviter à se faire masser les pieds. - Ce que Bertille, malgré son caractère de taureau en colère et ses mains calleuses, faisait fort bien. Le salon était presque entièrement recouvert de plusieurs tapis épais, laissant à peine deviner, entre deux, la couleur ocre de tomettes de grande qualité. L'ensemble aurait pu paraître presque oppressant dans son opulence prétentieuse si d'énormes fenêtres - Julie n'en avait jamais vu d'aussi grosses - ne laissaient entrer une grande quantité de lumière, à peine voilée par des étoffes d'un rose satinée. Ces rideaux légers paraissaient de si grande qualité qu'on les devinait choisis par le maitre des lieux en personne, parmi ses plus belles pièces.
Julie sourit en les voyant : elle n'était pas venue pour rien.

- Je vous en prie, asseyez-vous, lui dit son hôte en rapprochant un des fauteuils de la cheminée. Bertille, prépare nous à boire s'il te plaît. Que désirez-vous madame, du cidre, de la liqueur de prune ?
- Le cidre fera très bien l'affaire, je vous remercie.
La servante s'éclipsa, et la jeune fille entra tout de suite dans le vif du sujet, sans attendre les rafraîchissements.
- Je m'appelle Eléonore, et je suis la fille du Maitre Drapier. Mon père est au marché pour la journée, à apprendre les ficelles de la vente à notre nouvel employé, mais je suis parfaitement à même de le remplacer.
Ce qui, par force de travail et d'acharnement, était tout à fait vrai. Car, vous l'aurez reconnu, Eléonore était le jeune bébé à qui les sœurs fées avaient un jour prédit un certain don pour la vente.
- Alors, quelles affaires vous amènent dans notre citée ?
- D'abord, je voudrais vous remercier de m'accorder de votre temps. Je sais qu'il est précieux, j'essayerais donc d'être aussi rapide que possible. Je m'appelle Julie, je représente du sieur Gontrand, de la ville d'Yssingeau, comme vous l'apprendra cette lettre.
Elle déroula sur la table un rouleau frappé d'un sceau de cire, qu'Eléonore ne prit pas la peine de lire.
-Il a reçu récemment une commande très importante de la cour du Roi Eymerich, dont le château a été dévasté par des mites sauteuses il y a quelques semaines. Celles-là ont été particulièrement voraces, une vraie plaie pour le château, et un vrai bonheur pour nous, dit-elle avec un léger sourire. Et donc il n'y a maintenant plus une seule étoffe qui ne soit en lambeaux là-bas...et bien évidemment le Roi Eymerich est décidé à se réapprovisionner.
En commerçante avisée, Eléonore ne répondit rien, et invita son interlocutrice à continuer d'un hochement de tête.
-C'est mon tuteur qui a remporté le marché. Mais notre stock n'est pas assez important pour fournir une forteresse de cette taille, avec tous les vêtements ruinés, les rideaux déchirés et les draps lacérés que ces bestioles ont laissés. C'est pourquoi Monsieur Gontrand m'a chargé de faire la tournée des négociants pour rassembler assez de tissus de qualité pour fournir sa majesté.
La discussion fut interrompue par un claquement de porte, suivi du bruit léger de chaussures cloutées sur le sol : pas de doute, Bertille, dont le pas évoquait la grâce et la discrétion d'un sanglier boiteux traversant un buisson de ronces, arrivait déjà avec les boissons. Julie se força à se redresser un peu pendant qu'on la servait – difficile de ne pas se laisser aller dans des fauteuils si confortables, mais son maintien comme son éducation devaient paraître parfaits pendant cet entretien. Elle se jura cependant d'acheter un de ces sièges merveilleux lorsqu'elle serait riche – ce qui finalement, n'était qu'une question de minutes.
Puis elle reprit, avec ce sourire charmeur que les commerçants acquièrent après des années d'expériences, et que les serpents ont d'instinct - vous savez, ce genre de sourire hypnotiseur qui arrive à faire croire à une nichée de mulots qu'une merveilleuse récompense les attend, si seulement ils veulent bien prendre un ticket, et attendre sagement leur tour pour se placer entre les crocs venimeux du reptile.
-Nous aimerions acheter environ quatre milles aunes de tissu à usage vestimentaire, et pour milles aunes de rideaux. Nous avons déjà eu des offres de plusieurs autres marchands, mais je suis sûr que votre père et vous pouvez proposer un prix plus nettement plus bas.
-J'ai effectivement entendu parler des déboires du Roi Eymerich. C'est à croire que les mites sauteuses ont étés inventées par Dieu pour faciliter nos affaires !
Ce qui n'était pas si loin de la vérité, même si le responsabilité était plutôt à chercher du côté d'un obscur alchimiste, qui, une centaine d'années plus tôt, avait décidé d'abandonner son rêve insensé de création de mouches ailées pour se tourner vers le commerce florissant du drap. Malheureusement, son talent pour les affaires était bien plus mauvais que ses capacités à faire sauter son laboratoire. Il décida finalement d'utiliser ses connaissances en bio-ingénierie pour, patiemment, croisements après croisements, créer cet insecte glouton, à même de ruiner tous ses concurrents. Ce fut sa plus brillante invention, qu'il alla même jusqu'à tester – quel professionnalisme ! - sur sa propre réserve de laine. Ruiné, il se pendit quelques jours plus tard.
-C'est une grosse quantité que vous voulez acheter, dit Eléonore. J'ai bien peur que nos réserves soient trop faibles pour assurer nos commandes habituelles, plus la vôtre. Vous comprenez bien qu'il n'est pas dans notre intérêt de mécontenter nos clients réguliers... Sauf si le jeu en vaut la chandelle. Quels prix vous ont proposé les autres marchands ?

La suite n'étant qu'une succession ininterrompue de discussions mesquines et d'arguments de vente plus ou moins convaincants, je préfère laisser de côté – pour l'instant - nos deux négociantes, et partir loin de là, très loin de là, aux confins du royaume, près de l'endroit où notre charmante et gluante princesse était enfermée.

L'avantage, quand on raconte une histoire, c'est que les voyages peuvent être quasi instantanés. Une phrase, voir deux si l'auteur est inspiré. Le prince Godefroy, dont nous allons maintenant faire la connaissance, n'avait pas cette chance. Après presque un mois à galoper à travers bois et champs, ses fesses couvertes d'ampoules commençaient douloureusement à lui faire regretter la chaleur et la douceur des fauteuils du château. Sans parler de cette fichue armure qui le faisait transpirer à grosses gouttes ! Son père, Roi d'un des innombrables royaumes des terres du Nord, avait lourdement insisté pour qu'il lève son glorieux postérieur du cuir rembourré de son siège, et parte, comme ses frères, à la recherche de la donzelle. Maudites soient les fées et leurs requêtes envahissantes !
À vrai dire, devenir suzerain ne le tentait pas vraiment. Il se serait bien contenté de quelques terres du paternel et d'un ou deux manoirs, où il aurait mené la même vie oisive que la plupart des nobles de ce monde : chasser, collecter les taxes, organiser un bal, puis brûler les maisons des gueux qui refusent de payer les taxes, jouer au poker dans le petit salon avec ses amis, et enfin faire emprisonner les proches des paysans, qui, n'ayant toujours pas payé les taxes, ont jugé malin de s'exiler dans les bois. Le gros avantage des nantis était qu'ils n'avaient pas [ita]vraiment[ita] à s'occuper des taxes, puisque les soldats et les régisseurs étaient là pour ça. Bref, il ne restait plus que les loisirs, c'était la belle vie.
Malheureusement il avait fallu que Godefroy naisse fils de roi...Il avait donc dû passer toute son enfance à s'entraîner à l'épée, à résoudre les énigmes tordues des prêtres, à apprendre par cœur la géographie du royaume et la biologie des monstres... tout ça dans l'optique de délivrer un jour une princesse, pour faire comme Papa.
Bien qu'un peu pantouflard, le prince n'était pas naïf, et il demeurait parfaitement conscient de la dangerosité de sa quête. Ainsi, quand les bosquets de hêtres et de frênes qui rythmaient sa chevauchée depuis plusieurs heures laissèrent soudain place à des troncs calcinés aux branches noires et cassantes, et que l'herbe sous les sabots se mua en cendre, il préféra mettre pied-à-terre et tirer son épée.
Ayant laissé le cheval attaché dans un coin plus verdoyant que les autres, il ôta le plus silencieusement possible son armure - ce qui est à peu près aussi facile que de mettre en branle les cloches d'un beffroi avec une casserole en cuivre tout en restant discret. L'opération terminée, Godefroy resta un moment en alerte, l'arme à la main. Enfin, comme rien ne bougeait, il commença sa progression à pas lents.
Quelques enjambées plus loin il tomba sur un os - à prendre au sens littéral, les comparaisons seront pour plus tard. Un peu jaunâtre et couvert de cendres, il l'aurait presque manqué si son pied n'avait buté sur une de ses extrémités. Le chevalier fit une grimace de dégout, mais il se ressaisit vite. Après avoir regardé anxieusement autour de lui à la recherche d'un ennemi invisible, il finit par lever son épée à hauteur d'épaule d'un air qu'il voulait menaçant, avant de reprendre sa marche. Godefroy avait fière allure, héros téméraire et sans peur qui avançait vaillamment parmi les braises encore fumantes, sauveur de princesses, pourfendeur d'ogres ! Comme son père serait fier de lui lorsqu'il rentrerait triomphant !
C'est du moins l'image que le chevalier voulait qu'on ait de lui. En réalité, il avait carrément les chocottes. Pour ne rien arranger, son arme était sacrément lourde quand on la portait si haut. Il préféra donc la rengainer, et tant pis pour la classe.
Finalement, le seul côté positif de cette quête insensée, c'était de pouvoir épouser la princesse à la fin. Il ne connaissait pas personnellement celle qu'il était parti pour sauver, mais Godefroy pensait - avec justesse – qu'elle devait être magnifiquement belle. Après tout, la plupart des personnes de sang royal l'étaient, lui et ses frères en étant la preuve vivante. Et puis de toute façon...
Un énorme grondement se fit entendre, suivi par un souffle puissant, comme si un volcan malade vomissait de la lave en fusion. Godefroy n'avait jamais vu de dragon autrement qu'en dessin, mais il pensa très justement que, si ces reptiles avaient un cri, il devait ressembler fortement à celui qu'il venait d'entendre.

Moicesmoi
Moicesmoi
Niveau 10
28 février 2010 à 23:20:16

Mouais. Plus déçu par ce nouveau passage.
Déjà, l'accent de la bonne est carrément insupportable, et pas assez travaillé pour produire réellement un effet comique. A ce point-là, je pense qu'il est juste préférable de citer qu'elle a un instant sans en rajouter plus.
De plus, le point noir, principalement dans la première partie, et un peu moins dans la deuxième, c'est que ça digresse facilement, surtout pour rien. Ca rajoute au côté léger, mais on s'y perd, car c'est vraiment mal amené. La seule digression qui m'a plu, c'est celle sur le mage et les mites mangeuses de tissus. Le reste, c'est plutôt moyen.
Bon, on verra pour la suite, alors.

-Achene-
-Achene-
Niveau 10
28 février 2010 à 23:44:29

Déjà tu as entièrement raison sur l'accent de la bonne... Je l'ai supprimé. Je le trouvais aussi foireux, j'aurais pas du le laisser.

Je vais poster une version PDF qui sera updatée en fonction des corrections, c'est quand même plus pratique.

Après concernant les digressions... Hum...à vrai dire je me suis forcé à en mettre dans le premier paragraphe, histoire de couper un peu les dialogues, utiles à l'histoire, mais qui risquent d'être légèrement chiants pour le lecteur. Certains sont en trop effectivement. Par contre il n'y en a pas du tout dans la deuxième, contrairement à ce que tu écris... (ou alors le deuxième paragraphe est une digression géante...)

Moicesmoi
Moicesmoi
Niveau 10
28 février 2010 à 23:52:30

Deux trois explications allongées peuvent être considérées comme des digressions, car elles sortent vraiment du cadre de minimal descriptif que tu avais adopté avant (voir l'explication des loisirs des nantis, qui est hideuse en répétitions)

-Achene-
-Achene-
Niveau 10
04 mars 2010 à 20:59:50

http://sd-2.archive-host.com/membres/up/15050806288899525/Le_chevalier_lapin.pdf

Voici une version PDF mise à jour de l'histoire. Je vous invite à la lire préférentiellement, car les fautes y sont corrigées, et certains passages sont étoffés. Évidemment, c'est beaucoup plus difficile de quoter, malheureusement...

Ici j'ai changé tout ce que me reprochait (avec raison) Moicesmoi (plus d'accent horripilant, 90% de digressions en moins), et j'ai surtout énormément enrichi (une page et demi en plus, sous forme de dialogue) le passage expliquant ce qui était advenu de notre ami lapin depuis sa capture par la sorcière.

Merci pour vos critiques et bonne lecture :merci:

-Achene-
-Achene-
Niveau 10
10 mars 2010 à 11:50:57

Passage où l'intrigue finit de se mettre en place. Maintenant, les choses peuvent commencer !

Je suis particulièrement content du passage avec les dragons, au caractère très français ! :o))

La négociation entre les jeunes filles était sur le point de se terminer. Les deux partis s'étaient mis d'accord sur une somme qui semblait à peu près honnête, et il ne restait que quelques formalités à boucler avant de finaliser le contrat, comme la date et le lieu exact de la livraison. On avait convenu que la première partie du payement serait versée immédiatement, et la seconde après réception des chargements d'étoffes.
Éléonore était plutôt contente d'elle. Pour sa première affaire, tout s'était déroulé pour le mieux. Elle comptait tout de même, par acquis de conscience, aller faire chercher son père afin qu'il relise les termes de l'accord, même si elle voyait mal ce qui aurait pu le pousser à refuser la transaction. La réputation d'honnêteté et d'intégrité de Gontrand était connue dans le milieu, et son employée, Julie, semblait tout à fait compétente et aimable.
Elle eut cependant un moment de perplexité lorsque la jeune fille sortit son cachet pour parapher le contrat. On lui avait fait apprendre par cœur les dessins compliqués de la plupart des commerçants, or le bas-relief en cire molle qui s'étalait maintenant sur la feuille semblait trop naïf pour être issu d'un tampon original : la tête stylisée du mouton était plus étroite que dans ses souvenirs, et trop petite et mal proportionnée par rapport au cercle qui l'entourait. Elle ne laissa cependant rien voir de son trouble, appela Bertille, puis sourit à son interlocutrice, avant de prendre le document et de faire mine de relire quelques paragraphes.
Lorsque la servante arriva, elle lui glissa, sur un ton qu'elle voulait assez fort pour qu'on crû qu'elle n'avait rien à cacher, mais pas suffisamment pour que sa cliente entende :
-Apporte-moi le registre des sceaux commerciaux, celui de l'année dernière s'il te plait. Vite.
Bertille obtempéra, puis s'éclipsa, sans poser de questions. Malheureusement, Julie avait entendu :
-Il y a un problème avec mon timbre ? Dit-elle d'une voix plus ennuyée qu'inquiète.
-Oh non, ne vous inquiétez pas. Juste une petite vérification de routine. Vous reprendrez bien un peu de vin ?
-Ma foi, avec grand plaisir.
Tout en servant leurs deux verres, Éléonore lui posa quelques questions sur un ton de conversation.
-Alors, comment en êtes-vous venue à travailler pour Gontrand ? Il fait partie de votre famille ? J'ignorais qu'il avait une fille.
-Oh, non, il n'a pas de filles ! Seulement trois fils, charmants au demeurant. En fait je suis sa nièce, du côté de Dame Gertrude, sa femme. Il a accepté de me prendre en apprentissage il y a trois ans, et cette mission est la première d'importance qu'il me confie. Tout se passe plutôt bien pour l'instant, cela disant. Comment s'est passé votre propre formation ? Je dois avouer que j'ai eu, pour ma part, beaucoup de mal avec l'arithmétique. Mais j'imagine qu'étant la fille d'un marchant de renom, tout cela a dû vous paraître très naturel et facile ?
Éléonore lui répondit de la manière la plus naturelle possible, tout en bouillant intérieurement : mais que fait donc Bertille ? Il n'y a pourtant pas des centaines de livres, dans cette maison ! Son interlocutrice était, de toute évidence, bien renseignée et formée, ce qui aurait dû l'inciter à plus de confiance. Maintenant qu'on le lui rappelait, la femme de Gontrand s'appelait réellement Gertrude, elle en aurait mis sa main à couper. De plus, Julie avait effectué la plupart des calculs de tête durant les négociations, ce qui n'était pas à la portée du premier venu, et elle avait manifestée une excellente connaissance des prix des draperies, des temps de transport de la laine par bœufs, ainsi qu'une certaine aisance à l'oral. Mais ce problème de sceaux était réellement troublant. En effet les plombs, cruciaux pour les affaires, étaient tous fabriqués à partir d'un moule unique, donc supposés être rigoureusement identiques.
Soudain, Eléonore devint livide. En reposant son verre, Julie avait clairement laissé entrevoir l'éclat métallique d'un poignard, caché dans la manche, ce qui n'était définitivement pas dans les mœurs des honnêtes marchands.
La jeune fille perdit son assurance et son calme. C'était totalement stupide, mais elle hurla.

Godefroy avala difficilement sa salive en passant devant un tas d'os bien léchés. Le crâne, posé en équilibre instable sur une cage thoracique défoncé, semblait le suivre de ses orbites vides avec un air effronté, le genre de dire « tu te crois plus malin que moi ? Tu verras mon coco, t'es le prochain ! »
Cela faisait une bonne demi-heure qu'il marchait sur le tapis de cendres moelleux, progressant en se camouflant maladroitement derrière les quelques troncs noircis encore debout, mais ne pouvant s'empêcher d'étouffer un juron en butant pour la énième fois sur un reste de souche carbonisée. Le vent soufflait fort, soulevant sous ses assauts les flocons légers qui recouvraient le sol, si bien que notre chevalier, plus blanc que jamais, se fondait parfaitement dans son environnement. Il n'avait plus entendu le cri du dragon, mais le nombre de plus en plus important d'ossements et d'armures vides qu'il croisait sur son passage étaient une manière subtile de lui rappeler que, quoi qu'il arrive, il touchait au but de son épopée, et que la fin avait de grandes chances de ne pas lui plaire.
Quasi-agenouillé, il monta le plus furtivement possible en haut d'une butte de terre. Partout autour s'étendait ce même paysage morne et grisâtre, évoquant les chaudières de l'enfer avant leur nettoyage centennal. Des bâtons d'ébène aux branches friables se dressaient régulièrement sur l'étendue désertique, comme pour rappeler qu'une forêt couvrait jadis ces terres, avant qu'une série d'incendies n'en brûle la moindre feuilles. Droit devant, à une centaine de pas de là, deux lions de pierre gardaient un imposant portail de fer forgé, qui coupait un haut mur bâti de pierres meulières. Un peu plus loin, entre deux bourrasques de cendres, Godefroy aperçut un instant le toit pointu et couvert d'ardoises du manoir de l'ogre.
Il était arrivé.
Sa progression jusqu'à l'entrée du château fut plus lente et angoissante que jamais, mais aucun monstre ne vint à sa rencontre. Les charnières rouillées s'ouvrirent en gémissant. Ça y est, il était dans le parc ! Il tira son épée.
Le chevalier remarqua avec curiosité que plusieurs arbres, à l'abri derrière les murailles, avaient échappés à l'incendie. Il fit trois pas dans le domaine, puis se baissa soudain en entendant un souffle énorme venir de sa gauche. Bien lui en prit. La flamme fit trembler l'air en passant à tout allure au dessus de sa tête, rôtissant en un instant ses sourcils. Ses cheveux blonds crépitèrent, puis se recroquevillèrent, avant de tomber en une pluie fine sur le sol.
Godefroy n'eut pas le temps de se relever qu'une deuxième colonne d'air chaud vint à sa rencontre, par la droite cette fois-ci. Le brasier le frappa en plein fouet, et il s'écroula, mortellement brûlé.

Il reprit brièvement conscience quelques secondes plus tard, lorsque la voix tranquille et profonde du premier dragon se fit entendre.
-C'est bien, il n'a pas d'armure celui là. Au moins, il sera facile à dépiauter.
Toujours cachée derrière le mur, à quelques pas du portail, le reptile était allongé sur un matelas de cendre et ne semblait pas presser d'aller ramasser les restes de sa victime. Sa lourde queue ocre et écailleuse se balançait dans l'air, comme celle d'un chien avant la sieste. Le corps cuirassé de l'animal évoquait celui d'un lézard immense, si ce n'est sa couleur pourpre et quelques reflets dorés. Au bout d'un cou démesuré, une tête de saurien était posée sur le sol, les yeux mi-clos.
Au final, le dragon semblait s'ennuyer profondément.
-Oui, mais quand ils cuisent lentement dans le métal, ça leur donne un petit goût pas désagréable. Là on va encore bouffer du charbon. Bof.
Posée juste à droite de l'entée, et pas plus actif que son congénère, l'autre créature se curait machinalement les dents avec un humérus taillé en pointe. Rien ne la distinguait de son semblable, mis à part sa jolie couleur verte - qui rappelait celle d'une reinette des forêts tropicales – et sa taille plus imposante.
La poitrine de Godefroy se soulevait de plus en plus difficilement. Tout son corps le faisait souffrir, et sa vue se brouillait lentement en une masse informe d'ombres rougeâtres.
Une troisième voix, quasi-humaine malgré sa puissance incroyable, et très en colère, se fit entendre en direction du manoir.
-JE VOUS AI DEJA DIT DE NE PAS SOUFFLER DE FEU DANS MON JARDIN !
Une porte claqua, puis après un bruit de pas précipités, le son reprit, juste à côté du chevalier. Il était si fort et grave que Godefroy regretta un instant que ses tympans n'aient pas fondus en même temps que ses cheveux.
-Non mais ça ne vous suffit pas d'avoir foutu le feu à toute ma forêt ! Vous voulez détruire les deux arbres qu'il me reste encore ? Non mais c'est pas possible, que est-ce que m'a foutu des abrutis pareils ! Marre, yen a marre, ça ne peut plus durer ! Moi je vais aller dire à la sorcière ce que je pense de vous, et ça va barder pour vos frimousses écaillées !
Il s'agenouilla devant le mourant, puis reprit ce qui ressemblait à un hurlement, mais était en fait son timbre de voix habituel.
-Et celui là est encore vivant en plus ! Non mais vous avez fini de jouer avec la nourriture et de salir ce qu'il me reste de pelouse ? Vous êtes chez moi ici, et je ne veux pas de chevaliers agonisants devant mon portail, ça fait désordre ! Allez vous allez me faire le plaisir de m'en débarrasser le plancher ! Et puis, allez voir un peu dehors si j'y suis, ça me fera des vacances.
Il se releva, puis s'éloigna, sans attendre de réponse.
Lorsqu'ils furent certains que l'ogre ne pouvaient plus les entendre, les deux dragons reprirent leurs discussions, sur un ton nettement plus agacé.
-Nah nah nah nah... Vous êtes chez moi ici, allez voir dehors si j'y suis... Non mais il croit que ça nous fait plaisir, de passer toute la journée et toutes les nuits à glander ici ? Je commence à en avoir sérieusement ras le bol de tout ça, moi. Qu'il l'écrive, sa lettre, et si la sorcière vient par ici, je serais content de lui dire ma façon de penser.
-Ouais, reprit le rouge, d'autant plus qu'elle nous avait dit qu'il n'y en avait que pour un ou deux mois, et ça fait plus d'un an qu'on se gèle à attendre ici. Moi, si l'autre continue à nous gueuler dessus, rien à faire, je retourne à mon volcan.
-Pareil. Tu m'étonnes que les chimères n'aient pas acceptés le boulot. C'est un job de merde, ouais ! Si j'avais su ce qui nous attendait... On aurait peut être dû s'en douter d'ailleurs, parce que pour qu'elle vienne aussi loin pour trouver ses gardiens, c'est que les gens devaient pas de bousculer pour être pris.
-Et puis, sérieusement, pour les vingt-trois rubis, on s'est peut être un peu fait arnaqué. On aurait pu facilement demander dix fois plus, non ? Encore pour deux mois de travail, d'accord, ça allait. Mais là...c'est carrément de l'exploitation !
-De toute façon, si ça continue comme ça et que l'Ogre ne nous lâche pas un peu, moi, je démissionne.
-Pareil.
-Ou alors je demande à être payé beaucoup plus.
-Bonne idée.
-Tu penses qu'on peut se mettre en grève ?
Il y eut un petit temps de silence, pendant lequel le rouge s'ébroua, puis il répondit d'une voix ensommeillée :
-J'en sais rien. Faut voir.
Puis il bailla longuement.
Nouveau silence, puis le Rouge reprit :
-Bon allez, il gigote carrément plus. On fait moitié moitié ?
-Nan, prend-le, mais je garde le prochain. Moi, sans armure, bof.
Godefroy, à travers le rideau de brouillard et de douleur qui l'entourait, devina confusément une gueule immense qui qui se penchait vers lui dans un nuage de cendres tourbillonnantes.
Puis ce fut le néant.

La servante venait enfin de mettre la main sur ce satané bouquin – ne sachant pas lire, elle avait dû tous les ouvrir un par un, à la recherche des reproductions des sceaux - lorsqu'elle entendit le hurlement monter à travers les larges murs en pierre et les planchers en bois :
-Bertiiiiille ! À l'aide ! Au secours ! Va chercher la ga...- la voix se tue d'un coup.
En réponse, elle entendit aussitôt la cavalcade des autres domestiques, qui descendaient en trombe voir la raison de ces cris. Calant le livre sous les bras, la fidèle Bertille sauta d'un seul coup les cinq marches qui menaient au petit cabinet où elle se trouvait, se réceptionna avec souplesse dans un énorme fracas, puis reprit sa course effrénée vers le grand salon.
Elle arriva la première, mais c'était déjà trop tard. La porte vers la rue, légèrement ouverte, claquait lugubrement sur la chambranle de bois. Près de la petite table, à même le sol sur les tomettes anciennes, la bouche grande ouverte et les yeux exorbités, Éléonore, seize ans, gisait morte. Une grande flaque de sang pourpre s'épanouissait lentement depuis le poignard planté dans sa poitrine, se frayant un chemin parmi les rigoles de ciment, en direction des tapis hors de prix.
Bertille eut une grimace d'horreur en voyant sa protégée, qu'elle avait vu grandir pendant tant d'années, inerte devant elle. La voix brisée par l'émotion et les larmes qui se mettaient déjà à couler, elle prit cependant les choses en main :
-Jean, va chercher Monsieur et Madame au marché. Victor, va inspecter le quartier, voir si tu trouves une fille, plutôt jeune, avec une châle couleur châtaigne et accompagnée par un soldat en armure. Si tu les repères, suis les, mais ne fait rien. Gautier, va chercher la maréchaussée, vite !
Les serviteurs disparurent aussi vite que possible.
Restée seule, Bertille se mit à genoux près de sa maîtresse, sans accorder aucune attention au sang qui tâcha bientôt sa robe, ses traits rustauds évoquant une immense détresse. Elle ferma les yeux de la jeune fille, puis prit le corps encore chaud dans ses bras, et le serra contre sa poitrine opulente.
Elle resta de longues minutes ainsi, comme déconnectée du monde et de sa triste réalité. Puis elle sembla reprendre conscience et s'anima à nouveau. Alors que son visage épais passait graduellement du désespoir à la rage absolue, elle reposa doucement Éléonore par terre, puis leva le regard vers le ciel, comme pour le prendre à témoin, avec son fort accent de l'est :
-Toi qui a osée porter la main sur ma douce colombe, le bonheur de mes vieux jours, mon Éléonore adorée, tu payeras au centuple le malheur que tu as causé à cette maisonnée.
Puis elle se pencha vers la défunte :
-Je le jure, sur tout ce que j'ai, sur tout ce qui est sacré, je retrouvai tes assassins, ma biche. Je les retrouverai et je les tuerai, lentement, en savourant chacune de leurs suppliques, comme si ils avaient touché à ma propre progéniture.
Elle se mit debout, et sortit son rouleau à pâtisserie de la poche avant de son tablier, dans laquelle elle le gardait en permanence.
Elle hurla de sa voix de stentor :
-Je vous traquerais, je vous trouverais, et je vous tuerais, assassins !
Avec un air de profonde détermination et de colère aveugle, elle frappa deux fois le rouleau farineux sur sa main gauche, écarlate. Le sang se mêla au blé concassé, scellant définitivement, en une recette macabre, sa quête de vengeance.

-Achene-
-Achene-
Niveau 10
18 mars 2010 à 15:42:48

Vingt-cinq minutes plus tard, lorsque les parents arrivèrent à la maison, essoufflés et les joues couvertes de larme, un des serviteurs se souvint soudain de la prophétie des trois fées. Le jour de la naissance d'Éléonore, la dernière, petite pomme ridée à la robe jaune, avait dit :
-Tu vivras vieille, et aura une descendance nombreuse, mon enfant.
De mémoire d'Homme, les sœurs ne s'étaient encore jamais trompées.
Décidément, quelque chose n'allait pas.

Blême comme un linceul, Julie éperonna à nouveau son destrier, afin de mettre le plus de distance possible entre elle et cette ville maudite. La pauvre bête, aux flancs luisants de transpiration et au souffle bruyant, semblait sur le point de défaillir. La route était passante à cette heure-ci, mais assez large heureusement pour qu'elle puisse croiser les charrettes remplies de marchandises sans ralentir. La jeune fille dû cependant hurler une mise en garde à l'approche d'un petit groupe d'individus déjeunant sur un talus, dont les bambins se poursuivaient inconsidérément sur le mélange de sable et de caillasse qui composait le chemin. Le cheval frôla le plus petit d'entre eux, un rouquin de cinq ans environ, mais Julie poursuivit sans se retourner, et le galop lourd de l'animal couvrit bientôt les injures des parents.

Comme convenu, Zoreille la rejoignit quelques heures plus tard près du moulin aux écrevisses. C'était une robuste bâtisse de granit au toit de chaume sale, posée sur une des rives d'un cours d'eau, près duquel un troupeau de moutons broutaient paisiblement, surveillés par une jeune bergère. Une roue au bois noir et gonflé, couverte de vers aquatiques et d'algues, tournait lentement sur un axe bancal. Accolé à l'un des murs du bâtiment et protégé par un grossier auvent en bois se trouvait un lavoir, désert à l'heure du déjeuner. Le courant n'était pas très fort et le rendement du moulin s'en ressentait, mais comme son usage était obligatoire pour les paysans du coin, on faisait avec.
Zoreille trouva la future sorcière assise au bord de la rivière, sur une des margelles du lavoir, flattant son cheval de quelques tapes et de mots doux, tandis qu'il s'abreuvait goulument.
-Bois Caramel, bois. Je suis vraiment désolé de t'avoir fatigué à ce point. Tu es une brave bête tu sais ? Promis, je ne te ferais plus jamais courir autant.
La voix du chevalier se fit entendre derrière la jeune fille.
-Tu sais, il ne comprend pas ce que tu lui dit. Les animaux intelligents sont, pour la plupart, assez doués pour éviter de trainer près des hommes. Mis à part moi, mais je suis un peu spécial, malheureusement.
Sans prendre garde à la bergère qui les observait avec curiosité, Zoreille lâcha la bride de son cheval, puis ôta son casque à deux mains.
-Raaah, ce qu'il fait chaud là dessous ! Tu ne peux pas imaginer à quel point je rêve d'être débarrassé définitivement de cette armure.
La dite armure émit un cliquètement de protestation lorsqu'il se mit à genoux sur le rebord du lavoir, mais le lapin n'y prêta pas attention, et il plongea directement la tête dans l'eau froide.
Il se releva quelques secondes plus tard dans une grande gerbe glaciale, éclaboussant Julie au passage.
-Brrrr, ce qu'elle est froide ! Décidément, rien n'est jamais parfait en ce monde... Soit je cuit comme un homard sous ma carapace, soit je gèle ma pauvre moustache dans ce torrent. Qu'est-ce que j'ai fait aux fées pour qu'elles m'en veuillent autant ?
Il s'interrompit pour regarder d'un air faussement étonné la paysanne, qui rassemblait ses moutons avec précipitation :
-Tiens, pourquoi elle s'en va celle là ?
-Tu lui fait peur, grosse bête. Je me demande bien pourquoi d'ailleurs, lui répondit Julie. Tu as fait bonne route ?
-Pas trop mal. Personne n'a fait mine de m'arrêter, donc j'ai pris mon temps. Vu l'état de ton cheval, tu aurais peut être dû ralentir un peu l'allure, toi.
Avec un grand soupir, Zoreille s'adossa au mur du moulin. Julie quitta son siège de pierre, et aller s'installer tout contre lui. Le visage du Lapin était toujours aussi mignon, malgré le dessus de ses oreilles qui blanchissait légèrement, signe impitoyable du passage du temps. Le charmant contraste que produisait le poil brun de son museau et celui, beige, de la fourrure qui l'entourait, aurait suffit à faire tomber en pâmoison toutes les dames lapines, si ce n'était la taille immense du chevalier et la forme quasi humaine de son corps.
-Alors, dit moi, qu'est-ce qui a bien pu faire rater l'opération ? L'arnaque était parfaite pourtant, non ? Avec tout l'argent et les informations qu'on avait réuni, plus les papiers et la charrette, je pensais que le reste n'était plus qu'une formalité.
La voix de Julie lorsqu'elle lui répondit était légèrement énervée, mais toujours aussi sûre.
-Je pense qu'on s'est fait avoir par le faussaire. Tout s'est parfaitement bien déroulé jusqu'au moment de la signature, et puis, d'un coup, elle s'est bloquée quand j'ai sortie le timbre en plomb. Je ne sais pas trop comment, mais en le voyant, elle a compris qu'on était des imposteurs... J'imagine qu'il devait être mal imité... Je l'ai entendu demander à sa servante de lui apporter un registre, et là, j'ai compris que c'était foutu.
-Qu'est-ce qu'on va bien pouvoir dire à nos clients ? Ils attendent les étoffes, quoi qu'il arrive. On va avoir de gros ennuis si on le les livre pas à temps.
-Tant pis pour ces voleurs, on laisse tout tomber. On s'éclipse, on part dans un autre royaume, les recéleurs ne nous trouveront jamais.
Zoreille avait appris à bien connaître Julie, et il remarqua malgré son ton égal que quelque chose clochait :
-Ne t'inquiète pas petite fille, ce n'est pas un drame. Beaucoup de préparation pour rien, mais bon, il nous reste toujours l'argent, non ?
La jeune fille, n'en pouvant plus, lâcha enfin ce qu'elle avait sur la conscience :
-J'ai dû la poignarder, Lapin. La fille, Éléonore. Elle s'est mise à brailler, elle allait rameuter tout le quartier. Fallait que je puisse fuir, je n'avais pas le choix, tu comprends ?
Son ton se fit presque suppliant, comme une gamine qui promet à sa mère que, désormais, elle sera sage :
-Tu me pardonnes Lapin ? S'il te plait, dis moi que tu me pardonnes ? Tu m'as toujours dit d'être prudente, mais là, je n'avais pas le choix, elle criait trop fort, j'ai paniquée. C'était presque un réflexe, mon corps a agi plus vite que ma pensée. Avant même que je ne m'en rende compte, j'avais tiré mon couteau, celui que tu m'as offert...
Le chevalier, qui pourtant avait lui-aussi commis un grand nombre d'exaction durant ses années au service de la sorcière, avait l'air totalement choqué. L'oreille droite légèrement penchée, il regardait Julie, médusé :
-Tu as tué la fille du marchand ? Toi ?! Mais enfin, il n'y avait pas d'autres solutions ? C'était une gamine, elle avait pratiquement ton âge ? Mon Dieu... Oh, Julie, qu'est-ce qu'on va faire ? Avec un meurtre, on va avoir toute la garde de la région à nos trousses.
-Je pense qu'il vaudrait mieux qu'on se sépare, lui répondit la jeune meurtrière sur un ton triste. Une chevalier en armure et une fille, c'est difficile à manquer, surtout que tu es plutôt impressionnant. On attend une année ou deux, on laisse les choses se calmer, et puis on se retrouve et tout redevient comme avant. D'accord ? Je suis tellement, tellement désolée Lapin. J'ai tout gâché. Tout est de ma faute, j'ai paniqué. Et cette pauvre fille...oh, ce que je m'en veut !
Elle posa sa tête contre le plastron tiède du lièvre, qui posa un bras protecteur sur son dos.

La discussion se prolongea plus d'une heure, jusqu'à ce qu'un groupe de matrones se présente au lavoir, les draps chargés de tuniques tachées. Faute de solution plus satisfaisante, ils finirent par convenir que Zoreille partirait en Orient, parmi les mangeurs de dattes, et qu'il louerait ses services au plus offrant, tandis que Julie monterait à l'extrême nord, où ils avaient une cache.

La jeune fille était désolée de la comédie qu'elle avait dû jouer au Lapin, son meilleur ami. Si le meurtre l'avait réellement bouleversée, elle n'avait aucunement l'intention de partir se cacher pendant plus d'un an. En réalité, elle comptait se rendre chez la Sorcière. Au cours de leurs longs palabres, Zoreille avait laissé échapper suffisamment d'indices pour que la jeune fille puisse situer approximativement son antre.
Elle aurait aimé parler au lapin de ses plans, mais à quoi bon ? Il n'aurait jamais pu comprendre ses motivations. Pour lui, la Vieille était une tortionnaire un peu folle, qui l'avait tiré de son insouciante animalité, élevé et entrainé, pour finalement les sacrifier à l'armée du Roi. Quand à lui demander de l'accompagner...on le croyait mort de toute façon, et nul doute que son ancienne maitresse ne serait pas ravi de savoir qu'un de ses serviteurs avait échappé à ses griffes.
Pour Julie, la Sorcière était son unique occasion d'apprendre un art mystérieux, qu'elle avait pu entrevoir dans les histoires merveilleuses de son ami : la magie.
Et elle avait déjà une assez bonne idée du moyen qu'elle allait employer pour la convaincre de lui enseigner son savoir.
Alors qu'elle disait adieu à Zoreille, une comptine enfantine lui revint soudainement en mémoire. Elle commençait par :
Sorcière, sorcière, prend garde à ton derrière !

Chapitre IV : La ruse de l'apprentie, les tisseuses et les cochonnets roses... à suivre !

-Achene-
-Achene-
Niveau 10
31 mars 2010 à 22:55:12

Hum, je poste, mais sans vraiment de succès. C'est vrai que ce sont de gros pavés à chaque fois. Si ça n'intéresse personne, dites le moi, que je puisse arrêter :-)

Au château royal, tout allait de travers.
Un an et trois mois s'étaient écoulés depuis l'enlèvement de la princesse. La cour s'inquiétait un peu de cette situation plutôt anormale – de mémoire d'homme, la saison des fiançailles n'avait jamais été aussi longue - mais comme on n'était pas spécialement pressé de voir arriver un nouveau suzerain, avec le cortège de bouleversement qui en découlait, on s'en accommodait plutôt bien - à l'exception du Roi actuel, qui était plus qu'impatient de partir à la retraite. La durée inhabituelle de la quête fournissait de plus un sujet quasi inépuisable aux commérages et ragots, ce qui n'était pas pour déplaire aux plus vieux, qui y voyaient un moyen facile de critiquer la jeunesse :
-Ah là là, je te dis, le monde n'est plus ce qu'il était. De mon temps, quand une princesse était sur le marché, les choses ne traînaient pas ! En une semaine - allez, deux, tout au plus - les chevaliers les plus fringants des royaumes étaient aux portes du donjon, prêt à découper les monstres en rondelles. Ça en faisait du monde ! Je me souviens, pour la petite brune du Roi Carapec, c'était une telle cohue qu'on se marchait dessus, on avait même dû organiser un système de tickets pour aller combattre le troll chacun à son tour. Tandis que maintenant, regardez-vous, bande de mollassons ! À peine capable de tenir une épée, et tous plus lents et mous les uns que les autres. Même un escargot baveux sur sa feuille de salade a l'air plus fier ! Moi, quand j'avais ton âge, j'avais les bras deux fois plus gros que tes cuisses maigrichonnes. Que du muscle !
-Pourtant tu n'as jamais gagné, Papy.
-Bien sûr que non, petit imbécile impertinent, sinon je n'aurai pas épousé ta grand-mère ! Mais une fois, oui, une fois, j'ai été à deux doigts d'y arriver ! Un abruti m'a bousculé alors que j'allais embrasser la mignonne endormie, et ça a laissé le champ libre à un prétentieux qui a raflé la mise. Yvain de Beauceron qu'il s'appelait, si je me souviens bien. Je l'avais rencontré dans les bois, un peu avant d'arriver au sarcophage de verre Il doit être Roi quelque part dans l'est, maintenant.
Papy marqua une petite pause lorsqu'un garde, qui furetait depuis quelques minutes dans la salle commune, s'allongea sur le sol, comme s'il cherchait un objet perdu.
-Mais qu'est-ce qu'il fait celui-là ? Il va se couvrir de poussière ! De mon temps, les soldats étaient toujours impeccables. Ah, décidément, le monde n'est plus ce qu'il était...
Bref, le genre de discours épuisant que savent si bien nous asséner nos aïeux.

Le château royal était sans nul doute le bâtiment le plus somptueux de toute la capitale. Dominant de ses treize tours blanches la forêt touffue des toits et cheminées de la ville, il étalait sans vergogne son ombre majestueuse sur les quartiers pauvres, comme pour rappeler aux habitants les plus modestes qu'ils étaient - et seraient à jamais - condamnés à s'effacer devant l'autorité.
En cette froide matinée d'hiver, la forteresse était en proie à une agitation plutôt inhabituelle. Du plus profond des souterrains au plus haut du donjon, en passant par le poulailler royal et tous les appartements individuels, des soldats en livrée rouge et or arpentaient deux par deux les couloirs. Parfois l'un d'entre eux se mettait à quatre pattes sur le sol, tendant le cou vers un trou entre les plinthes. Il secouait la tête, puis se relevait, l'air dépité. On soulevait les couvercles des vases, inspectait les tonneaux vides dans les caves, dérangeait les rares personnes encore dans leur lit - c'est-à-dire, à cette heure-ci, les paresseux et les ivrognes - afin de soulever les sommiers...tout cela en vain. Pour les rares personnes qui n'étaient pas encore au courant de la raison de cet étrange manège, comme ce petit enfant qui suivait fixement un soldat plutôt gras, la situation devait paraître assez étrange.
-Dis Maman, ils cherchent la princesse ?
-Dans le château ? Allons, bêta, elle est à des lieues d'ici !

En provenance directe des cuisines, le capitaine de la garde remontait d'un pas précipité les deux cent soixante et une marches qui reliaient la cour d'honneur au cabinet des ministres. Lorsqu'il parvint enfin à destination, très essoufflé, la porte s'ouvrit sans même lui laisser le temps de reprendre une contenance. Le Roi en personne, la mine grise et le regard inquiet, se tenait dans l'embrasure. Malgré ses cheveux gris et quelques rides au coin des yeux, qui venaient souligner un regard fatigué, le suzerain avait encore fière allure, et il se dégageait de sa personne une impression de majesté qui ne laissait nul doute sur sa légitimité en tant que chef de toute une nation.
Il prit la parole avant que le capitaine n'ouvre la bouche :
-je vous ai entendu monter. Alors, qu'est-ce qui s'est passé ? Vous avez des nouvelles ? Où sont parties nos petites amies grises ?
-On n'en a trouvé nulle part, Sire. Mais j'ai parlé à un des apprentis du cuisinier, qui a quelques connaissances de la langue des souris. Apparemment, elles auraient quitté le château, Sire. D'après lui, ça piaillait pas mal depuis quelques semaines, quelque chose au sujet de la robe de la Princesse. Il les a entendu dire que c'était inadmissible, qu'elles n'avaient jamais été aussi humiliées, et que leur travail n'était plus reconnu à sa juste valeur. C'était juste avant qu'elles ne s'en aillent, Sire.
-Et la robe ? Vous savez ce qu'elles en ont fait, de la robe ?
-Désolé Sire, aucune idée. L'apprenti est débutant dans la langue des rongeurs. Il m'a dit qu'il avait surtout compris le sens grâce au ton qu'elles employaient. Très énervées, Sire. Je n'en sais pas plus.
-Merci, capitaine. vous pouvez disposer. Et puis, faites cesser les recherches.
Le roi retourna d'un pas cadavérique dans le cabinet, et s'affaissa sur son fauteuil, devant les ministres silencieux, attablés devant des piles de documents et quelques plumes. Plusieurs secondes passèrent.
-Sire ? Osa l'un d'eux.
-C'est une catastrophe, Messieurs. J'ai bien peur, que, comme on le craignait, toutes les souris n'aient déserté le château, à cause de la robe de mariage de ma fille. Sans prévenir.
Et le roi su, au plus profond de lui, qu'il n'était pas prêt de partir à la retraite.

apoloj
apoloj
Niveau 7
01 avril 2010 à 08:45:29

Juste pour info, j'ai commencé à lire histoire que tu ne fasses pas un flop total ^^
Pour le moment j'aime bien. Le style est maitrisé et l'histoire décalée me plaît.
Je ferai un commentaire plus poussé quand j'aurais rattrapé mon retard, mais saches que tu as un lecteur. :-)

-Achene-
-Achene-
Niveau 10
01 avril 2010 à 13:20:26

Merci à toi, lecteur charitable :-)

Je te conseille la lecture sur la version PDF, plus aboutie :

http://sd-2.archive-host.com/membres/up/15050806288899525/Le_chevalier_lapin.pdf

swordmaniac
swordmaniac
Niveau 2
05 avril 2010 à 23:07:36

J'adore toujours autant cette histoire avec son humour satirique, qui n'aimerait pas être débarrassé des souris.

-Achene-
-Achene-
Niveau 10
06 avril 2010 à 10:32:31

Merci Swordmaniac. On néglige souvent l'importance capitale qu'ont les souris dans le tissage des robes de mariage. Résultat, elles se fâchent, comme tout le monde.

apoloj
apoloj
Niveau 7
06 avril 2010 à 11:49:25

Suis en train de lire le pdf que tu as fait.
ça avance doucement. Encore une fois, je te ferai un commentaire plus détaillé quand ce sera terminé.
C'est le premier texte que je lis de toi et je trouve que tu as beaucoup de talent ( dans ce genre-là, en tout cas, peut-être que ça passerait moins bien avec un texte différent ). C'est pas très constructif mais : j'aime.

-Achene-
-Achene-
Niveau 10
06 avril 2010 à 13:32:34

Prend ton temps ApoloJ, les pavés, faut les digérer.

C'est mon deuxième texte. Le premier, Histoire au clair de lune, est dans un registre totalement différent, tant au point de vue du contenu que de la forme. J'aime beaucoup l'histoire racontée (la nouvelle est finie), mais je suis moins satisfait du point de vue du style, où j'ai essayé de faire des phrases ultra courtes, pas vraiment avec succès.

Merci de ton commentaire, et bonne lecture ^^

-Achene-
-Achene-
Niveau 10
18 avril 2010 à 10:45:29

À la périphérie de la ville, dans un des quartiers huppés de la capitale, une silhouette noire jeta un regard furtif de chaque côté de la rue, avant de se glisser le plus discrètement possible dans un bâtiment surplombé d'une enseigne en fonte ouvragée.
Comme l'indiquait son entrée luxueuse, l'établissement « Aux trois fées » était un salon de thé réputé pour sa clientèle cosmopolite et ses madeleines au chocolat. Des femmes de tous les milieux venaient y manger une pâtisserie accompagnée d'une boisson chaude, accompagnés par la musique branchée d'un des artistes du moment. Ça papotait sévère, et même si les gens de la haute préféraient s'installer à l'étage, où ils avaient leurs habitudes, les échanges entre les classes sociales n'étaient pas rares. Quand on savait tout ce que les serviteurs pouvaient voir et entendre au cours de leurs activités, on comprenait aisément que les maitresses essayent parfois de les faire parler, au prix ridicule d'une part de tarte et d'un gobelet de sirop.
À cette heure de la journée, le café était très animé. Dames aux robes colorées et à la coiffe de dentelle, matrones à la jupe longue et aux collants blancs, cuisinières du palais encore en uniforme qui gloussaient bruyamment...toutes étaient là pour se détendre, loin des marmots braillards et de leurs maris ronchons.
Il allait de soi que l'établissement était interdit aux hommes.
La silhouette, à forte corpulence, passa rapidement entre les tables proprettes de bois clair et leurs napperons blancs encombrés de tasses en porcelaine, de charlotte aux fraises et de crème fouettée, sans même jeter un regard à la décoration – pourtant charmante – de l'établissement. Avec l'air sûr d'une habitué, elle alla directement s'installer dans l'un des recoins de la salle, contre un mur peint d'une fresque colorée représentant Prunelle dans son corset jaune, en train de voler au ras des nuages sur le dos d'un corbeau.
Lorsque la serveuse vint prendre sa commande, notre amie n'eut même pas la politesse de baisser la capuche qui lui couvrait les yeux. En bonne professionnelle l'employée ne s'en formalisa pas, et lui adressa même avec le sourire de rigueur une fois la commande prise. Le pudding - couvert de sucre glace et fourré aux cerises confites - arriva vite, mais l'inconnue daigna à peine y toucher. Elle resta une demi heure ainsi, sans chercher à se joindre aux discussions animées de la table d'à côté - où elle cru entendre le mot « souris » revenir plusieurs fois - avant que, enfin, la porte de l'établissement ne s'ouvre à nouveau, et que deux silhouettes, la tête et le corps cachés par une longue tunique, n'entrent à leur tour.
Ces deux là semblaient fort peu à l'aise. Avisant notre amie mystérieuse, ils avancèrent d'un pas gêné entre les dames, l'air de ne pas trop savoir ce qu'ils venaient faire là, puis s'assirent à leur tour, face à la forme imposante et son pudding.
-Bertille, c'est bien vous ? Commença l'un deux.
-Chuuuut, le réprimanda-t-on aussitôt, ne prononcez surtout pas mon nom, je suis ici incognito. Vous avez trouvé facilement ?
-Pour c'qui est de trouver, pas de problème, répondit l'autre, dont la voix, grinçante et masculine, trahissait vigoureusement qu'il n'avait rien à faire dans ce salon de thé. Après, suis pas sûr que c'était une bonne idée de v'nir ici. Pouviez pas donner rendez vous aut' part ?
-Je ne connais pas d'endroit plus sûr que Les Trois fées pour ce dont nous avons à discuter, alors il faudra vous en contenter. Votre patron vous a renseigné sur votre mission ?
-Ouais, Dédé nous a dit qu'fallait qu'on s'occupe d'un chevalier et d'une p'tite fille. J'lui ai dit à Dédé, qu'pour la petite fille, pas d'problème, mais pour l'chevalier, c'était vachement plus cher.
-L'argent n'est pas un problème. Mes commanditaires sont disposés à payer autant qu'il le faudra pour que vous éliminiez ces deux là. La seule condition, c'est que leur mort soit longue et douloureuse.
-Pour sûr, ça on sait faire. On les entendra hurler à l'autre bout du royaume, vos deux gus. Vous avez une idée d'où on pourrait les trouver ?
-D'après nos informateurs, le chevalier a été repéré en Pomélie. Nous avons des hommes qui le traquent. Par contre, pour ce qui est de la fille, vous allez devoir la retrouver par vous même.
-Vous n'avez aucune idée de l'endroit elle pourrait-être ?
-Vous croyez qu'on ferait appel à vous si tout le travail était fait ?
-D'accord, d'accord, on la r'trouvera vot' fillette. Pas de soucis, on est les meilleurs.
-La Pomélie c'est loin quand même, reprit l'autre, dont la capuche glissa légèrement, laissant entrevoir une hideuse cicatrice. Va y avoir des frais, ne serait-ce que pour les chevaux.
-Comme je vous l'ai déjà dit, ce n'est pas un problème. Vous aurez l'argent qu'il faudra, du moment que vos défenses sont justifiées. Sinon, « Dédé » vous-a-t-il donné les portraits qu'on lui a fait parvenir ?
-Ouais ouais, on les a là. M'enfin bon, vot'chevalier là, ça va être difficile de le reconnaître, pasque vot' dessin, il est pas très précis.
Il déroula un rouleau sur la table, représentant Zoreille tel que Bertille l'avait aperçu en ce jour maudit, c'est à dire entièrement équipé de sa lourde armure.
-Encore le casque avec les oreilles de lapin est reconnaissable, mais comment on va faire si il en a changé ? Reprit la cicatrice.
-Vous êtes les meilleurs. Ça ne devrait pas vous poser de problèmes, non ?
-Non non, ne vous inquiétez pas ma p'tite dame. On est des pros. Si quelqu'un peut retrouver vos bonshommes, c'est nous.
Sa capuche glissa tout à fait, révélant totalement son faciès borgne et repoussant – pile à l'instant où la serveuse arrivait pour prendre leurs commandes.
-Héééééé, mais vous êtes un homme vous ! Gérard, vient vite, on a un homme dans la salle ! Un homme hideux en plus !
Gérard, le tenancier de l'établissement, deux mètres de muscles, un tablier noué autour de la taille et une nappe blanche au bras, sortit immédiatement de la salle voisine, et colla sans préavis une énorme claque sur la tête des deux compères.
-Non mais dit-donc vous ? Vous savez pas que cette établissement est interdit aux hommes? Vous allez me faire le plaisir de sortir immédiatement d'ici.
Puis il s'adressa à Bertille, qui avait finalement relevé sa capuche.
-J'espère que ces vils individus ne vous ont pas importunés, Madame. Puis-je vous offrir une part de tarte au citron meringuée pour me faire pardonner cet événement regrettable ?
Il fit un signe à la serveuse, et, sans écouter leurs protestations, sortit les deux malfrats penauds en les tenant par les oreilles, sous les rires et les huées de toutes les dames de la salle.

-Achene-
-Achene-
Niveau 10
18 avril 2010 à 10:46:04

Plusieurs semaines plus tard, Julie était sur le point d'enfin atteindre la première étape de son voyage, après un trajet sans incident. La somme qu'elle avait mis de côté pour leur petite opération financière - finalement échouée après tant de préparation, quelle tristesse - avait largement suffit à lui assurer des nuits confortables et des repas copieux, sans que le niveau de sa bourse ne varie de façon significative.
Depuis quelques jours la route n'était plus que montées et descentes raides dans des paysages montagneux sans grand intérêts. Des forêts de sapins à perte de vue, quelques loups faméliques qui hurlaient dans les bois, et des maisons croulantes, manifestement abandonnées depuis plusieurs centaines d'années. Les voyageurs se faisaient de plus en plus rares au fur et à mesure qu'elle s'enfonçait dans les montagnes. D'ailleurs, depuis ce matin, Julie n'avait croisé nulle âme qui vive sur le chemin caillouteux. Si elle devait se fier aux indications du Chevalier Lapin, c'était bon signe : elle n'allait pas tarder à arriver à la maison des Trois Petits Cochons.
Zoreille était tombé par hasard sur la cabane de ces étranges créatures il y a de nombreuses années de cela, lors d'une de ses premières missions au service de la sorcière, et c'était peu dire que les trois gorets avaient frappé son imagination. D'après lui, on n'avait jamais vu plus bête que ces bêtes parmi les animaux pensants. Tout simplement. En plus de cela, d'après les histoires du Lapin, les Trois Petits Cochons possédaient un sac de haricot magique, dont ils se vantaient à la moindre occasion. Quand à savoir comment ils avaient réussis à survivre aussi longtemps avec un tel trésor, cela restait un des plus grands mystères de la création, que même l'environnement désertique dans lequel ils habitaient ne suffisait pas à expliquer.
Au détours d'un des lacets poussiéreux de la route en épingle, Julie découvrit un petit promontoire, tout contre le grande précipice de la vallée, sur lequel était perché une maison en paille. L'édifice se dressait là, sur un tapis d'herbe verte, entre deux pins rachitiques, entièrement bâti de tiges de blé liées en faisceaux par des cordelettes très serrées. Rien ne manquait à la maisonnette, y compris une petite porte composée d'un fin rideau de brins de paille, et même une cheminée, par laquelle s'échappait un filet de fumée ! Qu'un tel bâtiment puisse tenir debout défiait toutes les lois de la nature, surtout avec le vent qu'on imaginait s'engouffrant en sifflant dans la vallée les jours d'hiver – même si le temps était plutôt calme pour le moment. Quoi qu'il en soit, Julie se dit que les Trois Petits Cochons ne pouvaient pas être aussi stupide que le Chevalier Lapin le lui avait raconté. Seuls de brillants ingénieurs auraient pu faire tenir debout une botte de foin, et qui plus est entretenir un foyer à l'intérieur sans la réduire en cendres.
Elle n'avait aucune idée de la manière dont elle allait s'y prendre pour récupérer leur sac de haricots magiques, à supposer qu'il existe vraiment, et qu'il ne s'agisse pas que de vantardises – Zoreille n'avait pas eu la chance de voir les fèves en action. Comme il fallait bien commencer par quelque chose, elle attacha son cheval à un arbre, puis s'approcha de la maison.
Julie ne s'en était pas rendue compte depuis le chemin, mais la chaumière la dépassait en fait d'une courte tête. Le ton doré du foin au soleil était du plus bel effet, et une agréable odeur de marrons cuits s'infiltrait entre les tiges de blé pour venir titiller son odorat. Elle entendit au moins deux voix différentes derrière la porte : pas de doute, les Trois Petits Cochons étaient bien là.
Alors elle se courba à hauteur de l'entrée, puis frappa un coup sec contre le mur – la porte avait l'air trop fine pour résister à pareil traitement. Comme le foin absorbait tout le bruit, elle appela :
Hého de la maison ! Y a t-il quelqu'un pour accueillir un voyageur fourbu ?

Les voix se turent immédiatement. Puis le grognement d'un des porcelet s'éleva de derrière la cloison :
Qui est-ce ?
Je m'appelle Julie, je voyage dans la région. J'ai senti l'odeur des marrons depuis la route, et je suis affamée. Voudriez vous partager votre repas avec moi ? J'ai de quoi payer !

Un grognement moins fort lui fit écho : les cochons se parlaient entre eux :
Il a dit quoi ? Qui c'est ?
Groink. Je ne sais pas, elle parlait trop vite. J'ai entendu « affamé ».
Affamé ? Il a faim ? C'est le loup ?
C'était une voix de fille. Groink.
La louve alors ? C'est la louve ?
Oh mon Dieu c'est la louve !
Les louves mangent les cochons.
Or nous sommes des cochons !
Donc elle veut nous manger !
Nous manger !
Groink.
Qu'allons nous faire grand frère ?
Cachons nous !

Des bruits de panique et d'objets renversés se firent entendre, comme si les porcelets étaient en train de retourner le mobilier de leur chaumière à la recherche d'une cachette. Puis la voix grave du plus vieux se fit entendre :
Du calme, Jacques, du calme, Henri. Notre maison est solide. Elle ne nous aura pas. Ce n'est pas las première fois que la louve vient pour nous dévorer, n'est-ce pas ?
Mais si elle souffle ?
Oui si elle souffle ?
La maison peut s'envoler !
Oui la maison peut s'envoler !
Groink !
Groooooink !
Moins fort Henri ! Moins fort Jacques ! Elle peut nous entendre ! Ne lui donnez pas de mauvaises idées.
Mais alors qu'allons nous faire Grand Frère ? J'ai peur, groink !
Rien ne dit qu'elle sait souffler assez fort.
Oui mais comment savoir ?
Oui, comment savoir ?
Attendez, je vais lui demander.
La voix de l'ainée, apparemment le plus sage des trois, s'éleva de derrière la porte.
Est-ce que vous soufflez fort ?
Julie, qui sentait que la situation commençait déjà à lui échapper, après seulement une phrase de sa part, reprit patiemment.
Souffler ? Non non ne vous inquiétez pas, je ne sais pas souffler. Je suis juste un voyageur épuisé qui a senti l'odeur de vos marrons ! Je suis une humaine, pas une louve ! Ouvrez la porte, vous verrez bien !

Les grognements reprirent de l'autre côté :
Elle dit qu'elle ne sait pas souffler.
Elle veut qu'on ouvre la porte !
C'est un piège, groink !
Ne lui ouvrez pas !
En plus elle veut manger nos marrons !
Elle veut nous fourrer avec nos marrons puis nous manger, oui !
C'est sûr maintenant, c'est bien la louve.
Elle est là pour nous dévorer tout crus !
Mon Dieu, qu'allons nous faire ?

La voix du porcelet le plus sage s'éleva de nouveau :
Vous êtes sur que vous ne soufflez pas assez fort pour faire s'envoler notre maison ?

Julie avait vraiment besoin des haricots pour sa future carrière de sorcière. Elle pensa un instant leur demander carrément si ils ne pouvaient pas lui en donner quelques uns, mais à quoi bon ? Les cochons semblaient vraiment trop stupides pour ne serait-ce que comprendre sa demande. Pourtant, ils avaient bien invité le Chevalier Lapin à boire le thé chez eux, et ils lui avaient même montré leur sac de graines magiques, alors pourquoi ne la laissaient-ils pas entrer ! Elle ne pouvait tout de même pas forcer le rideau de paille qui servait de porte – ce qui ne semblait pas bien difficile - les porcelets ne lui avaient fait aucun mal !
Elle tenta une dernière fois de les amadouer :
Promis, je ne soufflerais pas sur votre maison ! Je suis juste un voyageur épuisé ! D'ailleurs je vois de gros nuages de pluie qui arrivent, j'aimerai me reposer devant votre feu pendant l'orage !

De nouveaux grognements de concertation lui répondirent :
Le feu ? Répliqua un des porcelet.
Oui le feu. Elle a parlé de feu.
Elle veut mettre le feu à notre maison ?
Elle veut nous incendier ?
Oh mon Dieu, elle veut nous incendier !
Elle va allumer la paille, puis souffler sur le brasier pour attiser les flammes !
Et quand nous serons morts, elle mangera nos petits corps grassouillets et cuits à points. Surtout toi, Henri, qui est si dodu !
Et toi, Jacques, elle farcira ta truffe humide avec des marrons !
Et ça en sera fini des Trois Petits Cochons !
Oh mon Dieu, grand frère, qu'allons nous faire ? Reprirent-ils d'une seule voix.
Nous n'allons pas laisser la louve incendier notre maison, ne vous inquiétez pas mes frères.
Nous allons incendier la maison nous même ? Lui demanda Jacques.
Oh oui quelle bonne idée ! Mettons le feu à notre maison, comme ça la louve ne pourra pas nous manger ! Reprit Henri.
C'était mon idée, mes frères. Prenez les braises du foyer, mettons le feu à notre maison !

Julie avait tout entendu. Estomaquée par tant de bêtise, elle mit quelques secondes à réagir :
Non mais ça va pas ! Vous n'allez pas mettre le feu à votre maison ! Puisque je vous dit que je ne suis PAS un loup ! Je suis une humaine, UNE HUMAINE !

Mais c'était trop tard. Déjà les flammes commençaient à lécher les murs de paille. Julie chercha désespérément du regard un puits, une source, n'importe quoi qui permettrait d'éteindre le brasier. Ces imbéciles de cochons allaient s'immoler par le feu, et brûler les haricots en même temps ! Elle fit le tour du bâtiment, rien. En quelques secondes le brasier atteignit – quelle ironie – la cheminée, puis il s'éteignit aussi vite qu'il avait démarré. Il ne restait plus rien de cette maisonnette uniquement bâtie de foin, si ce n'est des restes de mobilier : un chaudron, quelques couverts en métal, ainsi qu'un coffre renforcé de fonte. Des cochons, nul trace.
Julie jura intérieurement : elle s'était fait avoir. Les porcelets avaient dû s'enfuir par la porte de devant pendant qu'elle faisait le tour du bâtiment. Seulement, comme la maison était collée au précipice, les cochons n'avaient pu s'enfuir que d'un seul côté. Ainsi Julie courut en direction des bois. Elle eut tout juste le temps d'apercevoir un derrière rose surmonté d'une casquette bleue qui s'enfuyait en courant.
Si les haricots étaient restés dans les décombres de la maison, elle aurait toujours l'occasion de venir les récupérer plus tard. Mais si c'était un des porcelets qui les avait, il ne fallait surtout pas qu'ils les laisse la semer. Le choix fut vite fait : un cochon ne court pas vite, elle allait vite les rattraper.

-Achene-
-Achene-
Niveau 10
18 avril 2010 à 10:46:53

Hum curieusement les tirets ont disparus lors du cc cv, mais ça reste lisible.

-Achene-
-Achene-
Niveau 10
29 avril 2010 à 18:21:58

J'ose un :up:

-Achene-
-Achene-
Niveau 10
08 juillet 2010 à 00:48:52

Si les haricots étaient restés dans les décombres de la maison, elle aurait toujours l'occasion de venir les récupérer plus tard. Mais si c'était un des porcelets qui les avait, il ne fallait surtout pas qu'elle les laisse la semer. Le choix fut vite fait : un cochon ne court pas vite, elle allait facilement les rattraper.

En quelques enjambées elle atteignit l'arbre derrière lequel elle avait vu disparaître le porcelet. Il courait à perdre haleine un peu plus loin, se dandinant ridiculement sur ses pattes arrière, dans ce qui était manifestement une tentative de fuite effrénée, suivant de peu ses deux frères. Devant eux, Julie aperçut une maison en rondins qui se confondait avec les troncs sombres des pins aux alentours. Les trois frères l'avaient quasiment atteinte.
Hé, Messieurs les cochons ! Cria-t-elle. Attendez-moi, je ne vous veux aucun mal !
Sans répondre, ils s'engouffrèrent dans la cabane, puis claquèrent la porte, quelques secondes à peine avant que la jeune fille ne les ait rejoints.
Zut ! Jura-t-elle.
Elle entendit des soupirs de soulagement à l'intérieur.
Sauvés ! Nous sommes sauvés ! Je vous l'avais bien dit, le loup ne peut rien contre nous !
Tu es sûr, Grand Frère ? Demanda Henri.
J'ai encore peur, ajouta Jacques. Et si elle soufflait ?
Tout en faisant le tour de la maison — un assemblage de troncs tenus par un système assez élaboré de tenons et de mortaises, aux fentes comblées par de la résine - Julie réfléchit rapidement aux options qui lui restaient. Tenter de se lier d'amitié avec les cochonnets semblait fortement compromis. Les menacer avait l'air bien plus productif. C'était moralement condamnable, mais tant qu'elle ne les blessait pas de mal, ça ne faisait pas d'elle une méchante, non ?
Elle cria :
Cette fois vous avez mis ma patience à bout, petits cochons ! Tremblez ! Je vais souffler sur votre cabane, si fort que les murs s'envoleront comme des fétus de paille !
Un concert de grognements apeurés lui répondit :
Oh non, j'en étais sûr.
Groiiiink !
Grand Frère, qu'allons-nous faire ?
Julie reprit aussitôt, de sa voix la plus grave :
Je vais vous dévorer. Surtout toi, Jacques, qui est si gras ! À moins que vous ne m'apportiez quelques haricots, pour assouvir ma faim. J'aime tellement les haricots !
Grrrrooooooooooooink ! Elle va me dévorer parce que je suis le plus gras ! Hurla Jacques, terrifié.
Je t'avais bien dit qu'il fallait que tu fasses plus de sport, lui fit aimablement remarquer Henri.
Le plus sage des trois prit la parole :
Si on vous laisse manger Jacques, vous nous laisserez partir ? Henri et moi ?
Grand frère ! Tu ne vas pas laisser le loup me dévorer !
Désolé Jacques, il fallait être moins gros, lui répondit son frère.
Puis il s'adressa à Julie :
Alors, qu'en pensez-vous ?
La jeune fille, écœurée, se tapa la main contre la face. Puis elle poussa un long soupir, et reprit :
En fait, Jacques a l'air un peu malade. Trop de cholestérol. Je me demande si le plus vieux d'entre vous n'aurait pas meilleur goût... Ou alors, à la réflexion, peut-être que je pourrais me contenter de quelques haricots... Ce que c'est bon les haricots ! J'adore les haricots. Plus que le cochon en tout cas. Je suis sûr qu'avec un ou deux haricots je devrais avoir de quoi me nourrir, et je pourrais vous laisser partir en paix. Vous n'auriez pas des haricots par hasard ?
Nouveaux grognements de concertation.
Jacques ne lui suffit pas. Qu'est-ce qu'on fait ? Demanda Henri.
Le plus sage réfléchit quelques secondes :
Oh j'ai une idée de génie ! Et si on lui donnait à manger des haricots magiques ? Ils vont gonfler dans son ventre, et elle explosera comme un crapaud trop fier !
Mais, Grand-Frère, les haricots sont dans la maison en pierre ! Elle nous mangera avant qu'on les atteigne.
Oh je sais ! Vous n'avez qu'à faire diversion ! Vous vous laissez capturer, et pendant qu'elle vous mangera, je pourrai aller récupérer les haricots magiques !
Sans attendre l'opinion de ses frères, il lança à Julie, au travers de la porte :
Si je vous laisse Jacques et Henri, vous acceptez de me laisser partir ?
Groiiiiiink !
Groooooink !
Apparemment, cette solution n'était pas du goût des intéressés.

Loin de là, à la capitale, le roi faisait sa sieste habituelle sur les coussins de velours rouge de son fauteuil, lorsqu'il fut soudain réveillé en sursaut par un bruit sourd, comme si un bélier géant venait de taper un coup de semonce en plein dans la muraille de son château.
Hein ? Quoi ? Que se passe-t-il ? Bredouilla-t-il.
Son conseiller, l'air pas beaucoup plus réveillé que lui, essuya la royale bave sur les lèvres de son suzerain avec une serviette brodée d'or, puis lui demanda :
Je n'en sais rien, Sir. Vous voulez que j'aille voir ?
Un deuxième coup, bien plus fort que le précédent, fit trembler les murs et tomber quelques écailles de plâtre du plafond.
Bien sûr, allez-y vite. Qu'est-ce qui se passe encore dans ce royaume pourri ?

Très exactement seize chocs plus tard, le conseiller était de retour, accompagné par plusieurs dizaines de gardes et de notable.
Alors, on attaque mon château et je suis le dernier au courant, c'est bien ça ? Demanda le roi.
Aucune guerre ne s'était jamais déroulée hors du champ de bataille prévu à cet effet, près des côtes. Mais vu comme tout allait de travers ces derniers temps, avec sa fille toujours enfermée on ne sait où, plus rien ne pouvait surprendre le roi.
C'est du moins ce qu'il croyait.
Sir, il semblerait que les coups viennent du sous-sol du château, lui répondit un des gardes. Près des prisons, au plus profond des fondations. Plusieurs murs se sont déjà écroulés là-bas, et la situation pourrait devenir grave si ça continue.
Dans mes prisons ? Mais enfin, qu'est-ce qui peut bien provoquer un tel phénomène ?
Un des nobles se racla la gorge, puis prit courageusement la parole :
Ahem... Nous avons de bonnes raisons de penser, Sir, que ces chocs seraient dû à un...
La suite se perdit dans un nouveau fracas, alors que la salle du trône tout entière tremblait sur ses bases.
Un quoi ? Cria le roi par-dessus le vacarme.
Un géant, Sir. Un des soldats a aperçu un doigt par un trou dans un des murs écroulés. Un doigt grand comme un homme, Sir.
Mais enfin, que ferait un géant dans le sous-sol de mon château ? Quelqu'un a invité un géant ici ? Et de toute manière, comment aurait-il pu se glisser en bas sans qu'on l'aperçoive ?!
Le sol vacilla de nouveau, en même temps qu'un autre soldat, essoufflé, arrivait en courant par l'entrée de service.
Sir, des nouvelles d'en bas. Il semblerait que le géant parle.
Et que dit-il ?
Et bien justement, sir, personne n'arrive à comprendre. Ça ressemble pas mal au langage des souris.
Le roi se tourna vers les conseillers :
On avait bien un serviteur qui parlait le langage des souris, ici, non ?
Une voix lui répondit :
Il me semble qu'il a quitté le château il y a quelques jours, sir.
Eh bien retrouvez-le, ou trouvez une autre personne pour le remplacer !
Le suzerain se laissa aller contre le dossier de son fauteuil. Décidément, tout allait vraiment de travers ces derniers temps. Sa fille disparue, les souris qui s'enfuient, un géant qui parle leur langage dans le sous-sol de sa forteresse... et puis quoi encore ?

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