Je joue aussi ! Le mien par contre ne sera probablement pas réutilisé...
Voilà, c'est tout neuf d'aujourd'hui. Je vais regretter de l'avoir posté si tôt mais bon, allons-y quand même !
J'ai essayé de faire quelque chose dans l'air du temps :
J’avance mon pion sur l’échiquier, il lit le chiffre griffonné au dos du sous-bock. Il regarde les zéros s’aligner et son cœur se sert, il fait peine à voir. La sueur perle sur son front quand il dit :
- Il faut que j’appelle mon banquier.
Je le regarde avec un sourire de circonstance, lui fait encore un peu de charme pour faire passer la note. Il lève ses grosse fesses, réajuste son costard, sa cravate à rayures avant de sortir du bar. Je commande un dernier martini et allume une blonde. J’étends mes jambes sous la table, j’aime ce moment. Je regarde l’horloge au dessus de comptoir, il est déjà tard, je suis fatiguée. Ma main vient se poser sur mon front, me masse et tout se floute un instant. Je laisse mes yeux se fermer une seconde, je vois le visage de mes deux amours et de mon mari qui m’attendent, alors je rouvre mes yeux. J’ai envie de retirer mes chaussures, elles me font mal, mais l’autre revient déjà avec sa tête écœurante. Il va bien avec ses tankers. Pour toute description je vous dirais que si un homme devait ressembler à un pétrolier, ce serait lui : lourd tout entier et dégazeur professionnel. Il se rassoit à notre table dans le coin le plus sombre du bar :
- Bon, je crois que j’ai aussi perdu cette partie, me regarde-t-il en pointant du bout du doigt l’échiquier.
- Vous êtes plus réaliste au jeu qu’en affaires, m’agacé-je. On a trouvé un accord. Vous avez ce que vous voulez, non ?
Il baisse les yeux et glisse sa main droite dans la poche intérieure de sa veste usée, en sort le chéquier et son stylo fétiche. Il met tous les zéros, signe et regarde le chèque de près pendant quelques secondes, puis me le tend, bien pincé entre ses doigts. Je ne regarde plus que ça, je tire dessus avec fermeté, l’argent est à moi. Il me salue et va payer l’adition, s’en va. La porte se referme derrière lui et je retire mes chaussures, le sang revient tout de suite dans mes pieds, je tire sur ma cigarette puis bois une gorgée, le million sous les yeux. Je me délecte de ce moment. Je me suis battue quinze heures pour ce moment. Les minutes passent et je regarde sur ma gauche au traves de la vitrine, il y a la baie, la mer. On voit les repères des pétroliers qui passent au large, lentement, presque immobiles. La mer semble calme éclairée par la lune. On voit aussi les ruines le long de la côte, les pelles, les grues et les chantiers immenses en ombres chinoises. C’est beau, mais tout ça me semble faux, trop doux pour être vrai. Il y a sept ans, quand la terre tremblait encore, personne n’aurait cru au retour des civilisations. Je me rappelle avec frayeur ces jours, ces semaines où personne ne fut épargné. Le monde était en feu et s’écroulait de part en part, le sol se fissurait sous nos pieds, dans un grondement plus sourd que la colère de Dieu. On jetait les cadavres par milliers dans les plaies béantes du sol déchiré, comme des sacrifices faits à la Terre, pour être pardonnés, mais chaque jour les tremblements étaient plus forts, jusqu’à ce qu’il n’y eu plus rien à détruire, à briser. Je restais dans les bras de Jean des journées entières, enceinte de notre premier fils et terrifiée, pleurant chaque jour la mort nouvelle de plusieurs de mes proches.
Il y a mon reflet dans la baie vitrée, je le remarque seulement maintenant et il m’extirpe de mes cauchemars. Je me regarde, tourne la tête lentement pour apercevoir chaque profil, je ne me reconnais presque plus. Quel coup de vieux. Je suis cernée et terne, marquée par le tabac. Les hommes ne le voient pas, je le vois ça suffit. Ils aiment mes formes, ils aiment que je sois blonde aux yeux bleus… et surtout il faut sourire, toujours sourire et rire à leurs blagues, aussi nulles soient-elles. J’ai dû faire un beau numéro à cet idiot, le journée durant pour avoir ce chèque, alors je sais de quoi je parle. Ça ne retire rien à mon problème, je ne me plait plus, alors je me lève et m’approche de la vitre. C’est bien moi dans le miroir, moi qui fume. Mon mari, pour me séduire autrefois, me comparait à l’océan, à sa profondeur, à ses couleurs et ses mille reflets. Je le vois bien derrière moi, derrière mon reflet et la vitrine, sombre et mouvant, avec son charme hypnotique et silencieux, je ne tiens plus la comparaison une seule seconde, je suis devenue bien pâle à côté de lui. Où est passée la femme amoureuse ? Peut-être s’est-elle laissée engloutir par la Terre, avec les cadavres, peut-être faisait-elle partie de l’adition, après tout. Elle rôtit en enfer avec les autres, avec papa et maman.
Je ferais mieux de rentrer, me dis-je en saisissant ma veste. Dehors les corbeaux m’attendent, ils s’envolent quand la porte claque derrière moi. Il fait froid dehors, c’est bientôt noël. J’entends la mer qui lèche la digue, les chalutiers grincent métalliquement et en rythme. Ça sent l’iode et l’essence mélangés, comme toujours près du port. Je longe les quais pour rejoindre ma voiture en regardant la Manche, les portes-containers au loin. Des pêcheurs fument et se réchauffent sur leur bateau, ils préparent déjà la sortie de demain, sans même m’apercevoir. Je pense au magot que j’ai gagné, aux tankers à la raffinerie du Havre, qui seront chargés cette nuit, et qui partiront pour la Sicile demain après mon coup de fil. Je n’ai pas de regrets. Ses bateaux sont pourris ? Qu’ils partent ! De toutes façons il n’y en a plus d’autres, et le pétrole vaut bien plus que l’or aujourd’hui. Il aura ses certificats en temps voulu, j’ai mon million, c’est tout ce qui compte.
Plus de deux heures de route monotone entre Saint-Brieuc et Brest : il est une heure cinquante-quatre quand je sors de ma berline. J’ai conduit pieds nus et cheveux détachés, avec trop de fatigue et d’alcool dans la tête. Ça fait bien longtemps qu’il n’y a plus de flics sur les routes, nos bonnes intentions sont parties avec eux et tout le monde en « profite ».
J’arrive en face l’immeuble, notre appartement est petit mais nous avons un toit, il a fallu faire des sacrifices pour permettre à tous les survivants de se reloger aussi rapidement que possible. Je regarde au quatrième, à la fenêtre de notre séjour et il y a de la lumière, mon mari m’attend encore où il subit l’une de ses nombreuses insomnies.
Ce n’est pas avec un sourire qu’il m’accueille :
- Salut beauté, me chuchote-t-il en pensant à nos petits.
Je pose mes affaires sur le meuble à chaussures et vais lui répondre d’un tendre baiser, j’ai besoin d’être prise dans ses bras. Il écourte le câlin et me sert du chocolat chaud qu’il s’était préparé. Il fait le meilleur chocolat chaud du monde, ça fait du bien aussi. Je m’assieds tout près de lui, je bois et me fais une moustache, le regarde avec une profonde envie rire, de me détendre enfin. Il l’essuie avec deux doigts et dans son regard je vois non sans un légère déception qu’il a quelque chose à me dire :
- Il faut que je te dise quelque chose m’avoue-t-il.
- Ce soir ? Ça ne peut pas attendre demain ?
- Tu sais très bien comment ça se passe… Demain matin, comme chaque matin, je serai parti et tu dormiras encore, ou l’inverse. On ne se parle plus.
- Oui, mais quand tu as ce regard c’est que tu as de mauvaises nouvelles. Et je n’ai pas envie de mauvaises nouvelles.
Il prend son inspiration et s’accroche à la table avant de me le dire quand même :
- Ça va recommencer… On ne sait pas quand. Mais ça va recommencer.
Ce n’est pas mon mari mais le scientifique qui parle, le chercheur de l’observatoire océanique de Brest, et il sait de quoi il parle. Je sais de quoi il parle, ça me fait froid dans le dos et il reprend, effrayé lui aussi :
- Les observations de tous les laboratoires du monde concordent. Tout se passe comme dans les archives, la Terre bouge comme il y a sept ans. Le monde va trembler de nouveau, et aucun scientifique n’ose encore l’annoncer publiquement, car il n’y a aucune échappatoire.
- Je peux pas croire ce que tu dis.
- C’est pourtant vrai.
- Alors faîtes quelque chose ! réponds-je de dépit.
- Tu sais très bien comment ça se passe. On a nos observations, on sait que tout concorde, les mouvement des plaques, les pressions et les températures des océans, les mesures faîtes sous terre aussi, mais on ne peut même pas expliquer le phénomène. On a la tête dedans, totalement impuissants.
- Alors tu m’attendais ce soir, simplement pour me prédire la fin du monde, c’est ça ? Tu aurais mieux fait d’aller te coucher.
Je me suis vendue pour rien, puisque de toutes façons nous allons mourir, il n’y a plus de projets, plus de noël, plus rien. La colère monte, le dégout provoqué par l’impuissance aussi.
- Je passerai voir le banquier demain, essayer pour la millième fois de pousser notre projet, de faire accepter l’emprunt, reprend-il.
- A quoi bon ? Il reste du temps ?
- Presque un mois d’après les dernières observations.
- Alors c’est à mon tour de te dire quelque chose d’important, dis-je en sentant la lueur de l’espoir réchauffer mes pensées sombres.
Il est attentif, me regarde, je sors le chèque signé de la poche intérieure de mon tailleur et le pose sur la table, entre les deux tasses fumantes. Ses yeux s’écarquillent, son visage s’illumine comme s’il avait fait la découverte du millénaire.
- Je voulais nous faire emménager pour noël, mais les zones bleues seront à nous aussi vite que possible finalement.
- On n’a plus qu’à prier pour que le peu de terrains qui furent épargnés la première fois le soient encore. Mais d’où vient cet argent ?
Je ne sais pas quoi répondre, je dois juste tout lui dire car on se dit tout, il n’est pas en position de me juger.
- C’est un pot-de-vin. Tu sais l’armateur du Havre ? Il voulait vraiment que ses bateaux partent le plus vite possible, alors qu’ils étaient assignés à quai à cause de problèmes techniques. On a passé un accord. Je les laisse partir demain, le compte sera alimenté dès que les cinq tankers auront levé l’ancre, on aura plus qu’à encaisser le chèque, et se payer un appartement en sécurité.
- Je devrais te parler de la météo, m’interrompt-il surpris : on annonce la tempête de l’année sur la Manche, dès demain et pour toute la semaine. Tu m’as déjà parlé de ces navires, je connais leur état, et les envoyer en mer par se temps serait un pur suicide, de la folie.
- Allons nous coucher. On fera la vaisselle demain si tu veux bien.
On prend le chemin du lit, je ne veux pas m’éloigner de lui. Il est trois heures, puis quatre, aucun de nous deux ne dort, on se retourne, on croise nos regards, agités par le moindre glissement du vent. Il semble s’accentuer et mes doutes, mes peurs m’envahissent. En fermant les yeux je revis les tremblements et toutes les horreurs d’il y a sept ans. En les ouvrants je n’entends que le souffle du vent. Qui y a-t-il de mieux ? Envoyer cinq bateaux et leurs équipages au suicide, les laisser souiller les côtes de leurs milliers de tonnes de fioul, où bien laisser mourir ses propres enfants sous les gravas ?
à mon tour...
CANNIBAL COPS
Témoignage de Yarik, daté au 31 décembre 2012, dix jours après les Evénements.
Ils nous bouffent sans mayonnaise. Leurs iris sont des flammes, leurs rires, des crissements d'ongles sur papier glacé. Ce ne sont pas vraiment des flics. Ce sont des putain de monstres. Quatre monstres terrifiants.
Ils ne sont pas des hommes comme vous ou moi. Ils ont émergé d'Hiroshibyl après l'Explosion.
Si vous lisez ces lignes c'est que je ne suis plus en mesure de le raconter oralement. C'est que je suis mort grignoté, comme les autres. Néanmoins, je vais tenter de détailler chaque moments, pour après, pour l'histoire. Pour la postérité. J'ai toujours rêvé d'être célèbre. A titre posthume, c'est encore plus la classe.
Dehors il ne reste rien, sinon quelques vestiges d'hier. Et cet abris sous-terrain. On les entend, ils marchent au-dessus de nous. Leurs pas sont lourds, les deux gamins qui ont trouvé le refuge avant nous sont morts de peur. J'aime pas les gosses, c'est pas de ma faute, j'arrive pas à les consoler. Carence s'y prend à merveille. Des fois j'ai l'impression qu'elle est dans un rêve, elle qui me veut un mouflet depuis si longtemps déjà.
Elle ne l'aura jamais. On va tous mourir. Et pourtant je dois rester flegmatique, ténébreux. Je suis le seul mâle valable de la bande, vous savez, celui qui doit rassurer le reste du groupe, trouver une solution et toutes ses conneries auxquelles je ne suis pas vraiment habitué. Il y a bien Arnaud, l'ashmatique de service, mais sans sa ventoline il n'est plus lui-même. En plus, il est black. Les blacks meurent toujours dans les vingt premières minutes du film. Zek est un curé, il a vendu ses couilles au tout-puissant et par conséquent il n'est d'aucune utilité. Du mois, jusqu'à maintenant.
En espérant qu'il ne s'agit pas déjà du dernier quart d'heure.
Il n'y a plus de réseau, plus aucun moyen de communication. On ne sait rien, on ne résistera plus longtemps. Je n'ai aucune nouvelle de ma famille, ni même de mes amis. Si certains d'entre eux s'en sortent, je leur dédicace ces mémoires. Dans le cas contraire, je leur dédie. C'est pratique d'écrire, j'ai toujours aimé ça. Mais jamais je n'aurais pensé que ça prendrait autant d'importance dans mon existence. Dehors, je ne sais plus s'il fait jour où nuit : D'après ce que j'ai pu voir, un gigantesque nuage gris occupe l'immensité du ciel. Ici nous sommes huit personnes dont un franc-maçon. Il s'appelle Mario Varietti et arbore fièrement un pendentif en or massif, comme pour prouver son appartenance au groupe. Je tourne en rond. Je m'assois, j'écris une autre ligne. A la surface ils se promènent, cherchent quelque chose à se mettre sous les crocs. Les pas font tomber des petits lambeaux de terres sur notre sol. Les gamins n'ont pas plus de dix ans, j'en suis presque sur, et Carence chante des chansons paillardes pour les faire rire. C'est déjà mieux que rien.
"le curé de Camaret à les couilles qui pendent, et quand il s'assoit dessus, elle lui rentre dans le cul, il baaande, il baaaande, il baaande, il baaande !"
Je ne sais même pas où l'on est. On a du parcourir deux cents kilomètres avant de tomber en panne, peut-être plus. Mario Varietti flippe lui aussi, en plus il n'a plus de coke. Je l'observe du coin de l'œil, il baratine ma copine avec des proverbes italiens ou un truc comme ça. Il sent que c'est la fin. Je l'interpelle sans aucun signe de respect.
"Hep du con, je crois qu'on va pas s'entendre toi et moi."
Le frisé se retourne vers moi, et tente de me la faire à l'Italienne : Je préfère laisser couler, ce n'est pas le moment de semer la panique avec une altercation. Il faut garder son sang froid. Blottie contre un mur comme un Koala à son arbre, une femme ridée sanglote. Elle a l'air si douce qu'elle me rappelle ma maman. Elle ne cesse de répéter qu'elle gardait sa petite fille quand l'Explosion qui souffla le monde en un clin d'œil se produit. J'ai envie de la prendre dans mes bras, de lui dire que bientôt tout sera comme avant ; je ne peux pas. A cause des cops.
Il faut que je vous les décrive, tant que j'en suis encore capable. Il faut que l'on se souvienne. On les surnomme "Cops" parce que depuis l'Explosion c'est eux qui font la loi. Ils portent chacun un casque intégral et métallique de couleur différente. On les nomme Flic Blanc, Flic Rouge, Flic Noir et Cadavre. Le dernier ne porte rien. Il est juste caractérisé par les vers qui vivent dans ses orifices. La bande surgit en riant montée ce qui s'apparente à des scooters, mais sans roues. Des scooters volant, si je puis dire. On raconte que leur carburant, c'est le sang de l'antéchrist et je pense que c'est n'importe quoi. Néanmoins je dois rester objectif pour plus de vérité historique. Ils brandissent d'immenses hallebardes, et lancent des javelots d'os humains pour clouer leurs gibiers au sol. Leurs cris déchirent le silence de l’Après. Ils ne portent pas de vêtements. Squelettiques, gluants et asexués, ils inspirent la peur et le dégoût. Leurs bouches sont larges et leurs lèvres ensanglantées.
Jamais je n'aurais pensé voir un truc pareil en face de moi. C'est arrivé pourtant, seulement quelques jours après l'Explosion. J'ai reniflé Cadavre à plein nez et n'ai pas pu vomir tant l'effroi m'avait noué la gorge. Mon instinct m'a poussé à lui balancer une brique dans la tronche et à prendre mes jambes à mon cou. On peut dire que j’ai eu de la chance.
Ici, Arnaud l'ashmatique respire de plus en plus mal, sa cage thoracique gonfle : Il va imploser d'une minute à l'autre. L’apprenti curé s'approche de lui pour l'accompagner dans sa souffrance. Malgré son apparence fébrile et sa carrure de mangouste anorexique, ce blondinet est le plus serein d'entre nous. Tout en serrant très fort la main glaciale du noir des vingt premières minutes, il récite un truc bizarre qu'il a sans doute apprit dans la Bible :
"Je regardai, et voici, parut un cheval d'une couleur pâle. Celui qui le montait se nommait la mort, et le séjour des morts l'accompagnait. Le pouvoir leur fut donné sur le quart de la terre, pour faire périr les hommes par l'épée, par la famine, par la mortalité, et par les bêtes sauvages de la terre."
Pendant ce temps-là, les cabrioles de Carence s'essoufflent, les mômes ne rigolent plus beaucoup. Carence. Carence, si tu savais comme j'ai la haine de finir ma vie avec toi. Je ne t'aime plus, et à vrai dire je ne t'ai jamais beaucoup aimé. Tes parents avaient du fric, ça me suffisait amplement. J'aurais voulu connaître une fille belle, drôle et intelligente. Carence, en fait j'aurais voulu connaître ton strict opposé. Tu ne liras jamais ces lignes, je le crains, mais en tout cas maintenant je connais la vraie nature de mes sentiments. Ne m'en veut pas, je suis juste un connard affectif. Je suis juste un mec à qui la chance fait défaut.
Mario Varietti parle, mais tout le monde s'en tape. Sa chemise déboutonnée laisse apparaître un torse velu peu ragoûtant. Il mordille sa chaîne en or et tape son crâne contre un mur. Il m'énerve.
"Si t'es pas content ici, tu peux toujours te barrer..." lance-je.
Alors là, vous allez rire : L'italien n'était pas acteur mais VRP pour une marque de Mozzarella. Cependant, son regard genre "Tu veux te frotter à moi ?" valait tout les Oscars du monde. Il a d'abord courut vers moi et m'a cassé la gueule ensuite. J'ai saigné du nez. Puis il a prit son baluchon et s'est barré. Tout le monde m'a regardé, même les mioches. Etais-je vraiment le fautif dans l'histoire ? Je ne pense pas, en toute honnêteté. Si bien que personne n'a retenu Mario Varietti.
Il s'est passé deux heures depuis la bagarre. Peut-être douze. J'en sais rien. Arnaud émet un dernier râle. Zek le curé ferme délicatement ses yeux avec son pouce et son index. Il exécute un signe de croix, la vieille femme toute ridée l'imite. Théodore (huit ou neuf ans) et Leia (sept ans pas plus) s'approchent de la dépouille encore chaude.
"Pourquoi il sent mauvais, le monsieur ? Risque Théodore
- C'est la transpiration. explique Zek, bienveillant. Le monsieur n'avait pas mit de déodorant.
- Aah."
Nous ne sommes plus que six. Un silence s'installe, laissant place à des mines déconfites. J'analyse chaque regard, car c'est à cet endroit que l’on peut trouver la vérité. Carence est neutre, comme d'habitude. Son opinion doit se limiter à "Je sais pas moi, laisse moi tranquille". La vieille femme a posé sa tête entre ses genoux. Son dos bossu et ses jambes cagneuses en disent long sur son état général. Les traits du curé sont doux, on dirait un ange emprisonné dans un corps de crevette. Il se lève, se courbe légèrement pour éviter que son crâne tape le plafond et vient me chuchoter à l'oreille
"Il va falloir que l'on se débarrasse du corps.
- Ben pourquoi ?"
Je sais, je suis un con fini. Mais j'en profite, les curés ont de la patience généralement.
"Parce qu'il va pourrir très rapidement. L'odeur de la Mort est la pire qui existe dans ce bas monde.
- Ah bon ?"
J'ai senti la puanteur de l'Après. J'ai échappé à la mort, je l'ai même frôlé. Et quelque chose me dit que ça n'était pas la dernière fois...
"A environ un kilomètre au Nord, j'ai aperçu cratère formé par les tremblements. On pourrait le balancer là-bas, qu'en dîtes-vous ?
- Ecoutez jeune homme, je pense que cet individu a droit à un enterrement décent, comme tout le monde..." répond Zek, outré par mon attitude volontairement provocatrice.
Je ne suis pas courageux et le revendique. J'ai l'impression de vivre dans un cauchemar depuis une semaine. On ne s'est pas lavé depuis une semaine, Carence pue le poisson pourri. La mort de l'ashmatique n'arrange rien. On cherche un moyen pour l'enterrer le plus rapidement possible, sans être repéré par les Cops. La vieille femme, dont j'ignore toujours le prénom (je n'ose pas lui demander.) nous signale la présence d'une scie dans son sac à dos. Pourquoi pas ? Carence pose ses mains crasseuses sur les yeux des deux gamins. Un os, c'est dur à découper. Inutile de préciser que faire ce genre de truc est franchement ignoble, je ne le souhaite à personne. On sépare ses quatre membres, tandis que Zek insiste pour conserver son cinquième dans une boîte métallique. Nous rassemblons enfin chaque partie dans un grand sac poubelle qui traîne dans le coin. Le colis peut-être livré Les enfants sont intenables : Ils font des glissades dans le sang. Vivement qu'il coagule.
Dehors, la température doit avoisiner les quarante degrés : J'étouffe et sue comme un porc. Je suis obligé de retirer mon tee-shirt trempé, dévoilant ainsi un torse maigrelet. Si j'avais su, j'aurais fait un peu de gonflette. Mon strip-tease n'échappe pas à Zek, qui garde un oeil sur moi tout en creusant un trou avec ses mains.
Arnaud et sous terre maintenant. Je craque mon avant-dernière clope, et me pose la question suivante :
"Pourquoi la vieille transporte une scie ?"
Zek récite plusieurs prières ; je manque de m'endormir. A la surface, un voile brumeux interdit les rayons du soleil. Certains bâtiments brûlent encore et illuminent ce qui devait être la Capitale il y a encore quelques jours. Des gravats, de la poussière, de la terre. Un silence de plomb, percé ça et là par des rugissements inconnus catapultés d’outre-tombe jusqu’ici. Il doit y avoir d'autres survivants, éparpillés par le Destin. Des gens qui vivent aussi leurs derniers instants. J'éprouve des difficultés à respirer, transpire à grosses gouttes. Où sont les Cops ? D'où viennent-ils ? Nul ne sait. Ils ne sont pas humains. Non, ils ne sont pas comme vous et moi, ils n'ont pas d'âme. Mes pieds s'insinuent sous une épaisse couche de poussière, je ne les distingue plus.
Ici, L'herbe ne repoussera jamais.
« Quelque chose ne va pas, mon frère ? »
C’est Zek. Il pose sa main sur mon épaule nue et me regarde, compatissant. Je sens ma gorge nouée, un peu comme quand j’ai vu partir mon père avec sa secrétaire. Tout chamboulé, je tente de m’exprimer :
« J’ai…bafouille-je. J’ai du mal à réaliser ce que nous vivons.
- C’est normal, mon frère. Moi aussi, je suis confus. Le tout-puissant l’a prédit, vous savez.
- Pourquoi nous ? Pourquoi c’est tombé maintenant ? Si le tout-puissant l’a prédit, pourquoi il a pas fait en sorte que ça ne se produise pas ?
- C’est de votre faute.
- De ma faute ?
- Oui, mon frère. De votre faute, de ma faute. C’est de notre faute à tous.
- Ok. Vous pouvez enlever votre main, maintenant. »
Il s’exécute, un peu gêné. Comment croire à de pareilles conneries ? Je n’ai jamais été croyant. Tout n’est que coïncidence. Et si ce n’est pas le cas, que l’on vienne me prouver le contraire.
« Rentrons. Nous ne sommes pas en sécurité ici.
- J’avoue. »
A notre retour, j’informe les autres : La ville n’est plus. Elle a été entièrement soufflée. Les buildings de la ville furent les bougies d’anniversaires de Satan, si on suit le raisonnement débile du curé. La vieille femme aux cheveux argentés me fusille du regard, comme si j’avais dit la plus grosse des conneries. En vingt ans d’existence, je n’ai jamais vu autant de désespoir communiqué en un seul regard. Ses lèvres s’entortillent, elle veut dire un truc. Après quatre minutes de gymnastique buccale, elle s’exprime enfin :
« Nous devons partir. Au plus vite. »
Attend, pour qui elle se prend, la vieille ? Je croyais avoir mit les choses au point : Il n’y a que moi qui suit apte à diriger ce groupe de survivant.
« Il y a d’autres rescapés, un peu plus au sud. Il faut que nous arrivions avant les Cops. »
Les regards se tournent vers elle. Je suis subjugué par le ton qu’elle emploie, à mi-chemin entre la résignation et l’indifférence. Les rides de son visage se croisent et se confondent telles les autoroutes américaines vue du ciel.
« Pourquoi vous dîtes ça ?
- Je le sais, morveux. Rétorque-t-elle. Les monstres se nourrissent de nos Chairs. Une fois qu’ils seront assez puissants, ils détruiront l’univers en un claquement de doigts. Il faut prévenir les autres rescapés. »
Qui est cette femme ? Comment s’est-elle retrouvée parmi nous, dans cet abri anti nucléaire pommé au milieu de nul part ? Elle me torture du regard, elle m’hypnotise. J’ai l’impression qu’elle sait. La confiance dont je fais preuve n’est qu’une façade dissimulant l’immense peur qui me ronge.
« La dame a raison, Yarik. S’impose Carence. On a plus rien à faire ici. Il n’y a plus qu’un paquet de pepito à manger…
- Toi, ta gueule. Zek, on fait quoi ?
- Les voies du seigneur sont impénétrables. Autant lui faire une confiance aveugle. »
Pas eu le temps de tout lire, mais ça a l'air sympathique tout ça... Juste, Meta', comment ton type fait-il pour naître 974 ans APRÈS sa mort ?
L'effet Benjamin Button, peut-être ?
Bref, pour le reste, je dirais qu'Emy triche et que les autres auteurs, je ne peux pas vraiment encore juger la qualité de la chose !
que je triche
?
Au fait, c'est quand la deadline ?
Petite annonce générale.
Normalement, la fin de session était samedi. Mais bon, histoire de rameuter des gens, et de motiver par l'urgence (et aussi parce que j'ai pas fini mon propre texte), la fin de la session est fixée à mardi soir.
Lisez vous entre vous, et venez nombreux. ![]()
L'arnaque !
Bon, ça passe pour cette fois... ![]()
j'ai pas compris, faut qu'il se soit passé un truc grave avant l'histoire ?
Si oui, je commence ça dès maintenant !
ouaip
Bon, ben comme je m'y attendais, j'ai eu le temps de rien faire, donc cette session sera sans moi. J'essaierai de me rattraper avec la prochaine.
"Session numéro 1 de Lettre Vive : Ecrivez un premier chapitre.
Tous ceux qui fréquentent Ecriture savent qu'un nombre considérable de premiers chapitres sans suite, pour une raison ou pour une autre, qu'ils soient alléchants ou médiocres, jonchent les abysses du forum. A vous d'écrire ici le premier chapitre qui donne le plus envie possible de lire la suite. Sans pour autant tomber dans un prologue, tenter de créer l'incipit le plus convaincant, les premières pages les plus prenantes par la puissance de vos effets de style ou la force d'un début in media res. Attention, ce premier chapitre doit vraiment être le début d'une histoire.
Seule autre contrainte : le contexte dans lequel se situe l'action doit être un monde qu'une apocalypse a bouleversé. A vous de savoir innover sur ce point ou de réutiliser des poncifs à votre profit. "
Je viens de voir ce sujet, et ça m'inspire. Malheureusement, je ne suis pas sûr que ce que j'ai prévu soit vraiment ce qu'on peut appeler d'apocalyse au sens courant. On va dire que je me base plus sur le côté originel de l'expression.
Enfin, soit, je posterai. Dead line demain, donc?
De toute façon, le sens premier d'apocalypse ce n'était pas quelque chose du style "Vous mourrez tous comme des chiens parce que c'est comme ça et tant pis pour vous" ?
Du coup, le post-apo c'est déjà une déformation de l'apocalypse :3
Mon texte arrivera demain, à moins d'une conspiration ou d'un coup de malchance assez prononcé.
(bien content que la deadline ait été repoussée jusqu'à demain soir, je n'aurais pas été dans la capacité de poster à temps sinon)
L'apocalypse est une révélation. Ni plus, ni moins.
Libre à vous d'en donner la signification que vous désirez. Le but est d'écrire, se faire plaisir, pas s prendre la tête.
Pas d'a priori sur le détournement d'apocalypse. Le terme est vague pour créer des textes variés. J'aurais moins aimé la torsion de "un monde", qu'on aurait pu utiliser pour raconter des textes de déception amoureuse / suicide / désarroi en se basant sur le fait qu'un homme, c'est un monde, un référentiel en substance. Personne n'a été aussi tordu que moi, à ce que je vois.
Va mourir Aris, mon idée n'est plus aussi originale qu'elle l'était au premier abord.
Donc. Voici le premier chapitre de la saga la plus étonnante, trépidante, bandande du forum. Nan, je dèc, j'ai fait le chapitre à l'arrache, et je sais que c'est de loin ma plus mauvaise prose. On pourra me dire que j'aurais pu l'améliorer, mais pour diverses raisons (un syllabus de cinq cents pages notamment) le temps me manque. Enjoy donc, un chapitre qui n'indique rien sur la direction que j'aurais pu donner à ce bébé, mais qui, je l'espère, vous montrera qu'il y avait quelques foetus de bonnes idées.
En ce temps-là
Chapitre 1 : Nostalgie future.
En ce temps-là, les arbres étaient partout. Ils étaient verts, et de bois. L’automne, ils étaient d’or, d’hémorroïdes, de contraste. Ils étaient de vie et de mort.
« Sara, tu trembles ».
En ce temps-là, les champs d’herbe s’étendaient à perte de vue. Ils étaient vastes, et doux au toucher. Nos ancêtres s’allongeaient dedans et ressentaient. Encore. En ce temps-là, ils ressentaient, le souffle d’une brise fraîche d’été, sous un soleil toujours plus fort, sous un ciel toujours trop bleu.
« Sara, tu frissonnes ».
En ce temps-là, la pluie ne brûlait pas, elle était d’eau, de la vraie, de la claire. Quand elle tombait, les gens sortaient, et ils pouvaient la boire, elle était froide et bonne, elle était la preuve que tout allait bien.
« Sara, tu frémis ».
En ce temps-là, quand nos ancêtres étaient couchés dans l’herbe, quand ils regardaient le ciel toujours trop bleu et qu’ils bronzaient sous le soleil toujours trop fort, ils emmenaient toujours un des leurs, homme ou femme, avec qui ils dormaient, car ils avaient le temps de dormir, l’un sur l’autre, et ils s’aimaient. En ce temps-là, les gens s’aimaient.
« Sara, tu souris ».
En ce temps-là, lorsqu’ils perdaient l’un des leurs, homme ou femme, avec qui ils dormaient, avec qui ils s’allongeaient dans l’herbe, l’un sur l’autre, quand ils perdaient celui ou celle qu’ils aimaient, nos ancêtres pleuraient. Ils sortaient, sous la pluie qui ne brûlait pas, celle d’eau, la claire, la vraie, et ils pleuraient, sans boire, sans voir. Et le monde s’écroulait autour d’eux. Et rien n’allait bien.
« Sara, tu pleures ».
En ce temps-là, les gens riaient, pleuraient, hurlaient. En ce temps-là, les gens aimaient danser, ils connaissaient la musique, les lettres, et la bonne humeur. En ce temps-là, les gens ne prenaient pas de pilules du matin au soir, et du soir au matin. Ils souriaient quand ils le voulaient, car ils le voulaient, et jamais, jamais, ils n’avaient l’impression que leur vie n’avait aucun sens.
« Jacob, laisse-moi ».
En ce temps-là, lorsque les gens s’aimaient, lorsqu’ils dormaient l’un sur l’autre dans les champs d’herbes vertes sous le ciel toujours trop bleu et le soleil toujours trop fort, ils s’invitaient l’un chez l’autre. Ensemble, ils se couchaient dans un lit, car ils dormaient, car ils dormaient dans un lit, nus, et ils faisaient l’amour. Les gens faisaient l’amour parce qu’ils s’aimaient. Les gens faisaient l’amour pendant des heures, toute la nuit, et seulement quand ils s’aimaient vraiment. Non pas parce qu’ils en avaient besoin, mais parce qu’ils s’aimaient. En ce temps-là, personne n’inscrivait son nom sur une liste qui, une fois analysée, indiquerait quand aurait lieu la séance de baise mensuelle.
« Sara, c’est l’heure.
- Pour quoi ?
- Tu sais bien. »
En ce temps-là, nos ancêtres étaient beaux. Les filles avaient les cheveux longs, les garçons avaient les cheveux courts. Elles avaient des seins, et des poils au pubis. Ils étaient musclés, et barbus. Et lorsqu’ils s’aimaient, lorsqu’ils étaient dans les champs d’herbes vertes, l’un sur l’autre, endormis, le soleil toujours trop fort et le ciel toujours trop bleu au-dessus d’eux, lorsque les gens faisaient l’amour, ils se trouvaient beaux.
« Prends tes médicaments. J’ai pris les miens, ils me font beaucoup d’effet ».
En ce temps-là, ils s’aimaient et ils étaient beaux. Ils étaient beaux parce qu’ils s’aimaient. Ils s’aimaient tellement que, quand ils se voyaient, ils avaient envie de faire l’amour. Et ils se trouvaient beaux. Ils avaient l’envie, l’envie de manger, car ils goûtaient, l’envie de voir, car ils voyaient, l’envie d’apprendre, de comprendre, de partager, l’envie. L’envie de se toucher, d’expérimenter. L’envie d’être heureux, sans pilules, sans pluies qui brûlent, sans séances de baise organisée.
« Voila un verre d’eau, prends tes médicaments. »
En ce temps-là, les gens qui s’aimaient, qui s’allongeaient dans l’herbe verte sous le ciel bleu et le soleil fort, s’endormait après avoir fait l’amour. Ils avaient le temps de dormir. Ils ne pensaient à rien. Ils étaient biens, ils étaient beaux. Ils avaient le temps de lire, de la littérature. Ils connaissaient les lettres et avaient le temps d’écrire. Ils voulaient changer le monde, ils savaient qu’ils le pouvaient.
« Entre ».
En ce temps-là, nos ancêtres n’étaient obligés à rien. Ils ne devaient pas s’inscrire sur une liste pour une séance de baise mensuelle. Ils ne devaient pas cocher quel type de position les inspirait le plus lors de leurs ébats. Ils ne devaient pas prendre des médicaments qui leur donneraient un semblant d’envie, n’entraient pas dans des pièces sentant le désinfectant et ne se déshabillaient pas. Ils avaient plus de dix minutes devant eux, ils ne faisaient l’amour que quand ils s’aimaient, dans les champs d’herbes vertes avec le ciel et le soleil. En ce temps-là, nos ancêtres étaient heureux, étaient biens, étaient beaux.
« Séance terminée ».
En ce temps-là, ils ne rentraient pas chez eux vides, vides de sens, de vie, à moitié mort. Ils ne commandaient pas un repas rouge ou bleu, de toute façon sans saveur. Ils ne mastiquaient pas indéfiniment, à la recherche du goût, ils n’inspiraient pas aussi profondément, en quête d’odeur. Ils ne regardaient pas leur couteau en rêvant de se l’enfoncer dans le cœur, tout en sachant qu’ils ne pouvaient pas, sinon l’ordinateur derrière la caméra au-dessus d’eux leur prescrirait encore plus d’antidépresseurs.
« Connexion au système central en cours. »
En ce temps-là, les gens n’étaient pas entourés de machines leur disant quoi penser, quoi dire, quoi faire. Ils n’y avaient personnes derrière des écrans en train de guetter leurs faits et gestes, pour essayer de voir de quoi seraient faits les pilules de demain, quelles informations elles mettraient en ligne, comment la population devait réagir.
« Vous êtes maintenant connectée ».
En ce temps-là, ils n’avaient pas des câbles qui leur rentraient dans les yeux, dans les oreilles, dans le nez. Ils ne voyaient pas une succession d’images horribles qui formaient l’actualité de leur époque et de leur planète. En ce temps-là, ils avaient mal, mal au possible, mal à pleurer. Ils ressentaient la douleur, et ils pleuraient… ils pleuraient.
« Maupain. Psychologue biologiste. Code 13-1-23-9. Accès autorisé. Transfert des fichiers sur votre projecteur ».
Maupain sourit. Il revoyait à travers son nouveau patient, la toute jeune Sara, d’autres cas qu’ils avaient étudiés, et aidés. Il pensait que c’était bien malheureux que de plus en plus de jeunes comme elle deviennent ses patients. Pourtant, ça le faisait sourire. La faute aux psychotropes sans doute. A travers le miroir sans teint, il la voyait, assise en tailleur, dans un coin de la salle. Perdue dans ses pensées, comme lui l’était dans les siennes. Qui furent troublées par le haut-parleur de la porte d’accès.
« Samaël. Psychologue dynamicien. Code 19 – 1- 12 – 1 – 5. Accès autorisé. Ouverture du sas ».
Samaël entra dans la pièce, comme toujours, en conquérant. Il venait souvent, descendait de son petit nuage, la Costa Paradisio. Ceux d’en bas rêvaient de s’y rendre. On entassait les enfants dans des écoles ghettos, on les gavait de savoir, et on les faisait courir après le rêve, qu’un jour, si ils sont suffisamment doués, ils iraient vivre à la Costa Paradisio. Pourtant, Maupain savait que le talent n’avait rien à voir avec cela. Lui-même, n’était-il pas le biologiste ayant découvert comment le cerveau interprétait les différents influx nerveux le parcourant durant le sommeil, et créait ainsi le rêve ? N’avait-il pas contribué à la création d’un médicament supprimant le rêve ? Pourtant, toutes ses demandes pour la Costa Paradisio avait été refusées. Pire, on le suppliait presque de ne plus en faire.
Qu’en était-il de ce Samaël ? Qui était-il ? Personne ne le savait réellement. Parfois, on ne sait trop comment, il apprenait qu’un patient souffrait de tel ou tel symptômes, et il descendait. Il descendait sûr de lui, auréolé de gloire, pédant et persuadé de sa supériorité. Tels étaient les gens de la Costa Paradisio.
« Docteur Samaël » Salua Maupain, avec un ton empli de politesse et de déférence.
Malgré la haine qu’il vouait à cet homme, Maupain le traitait avec respect. Non pas parce que, secrètement, il l’admirait, mais plutôt parce qu’il le jalousait. Il était jaloux du talent de cet être mystique et mystérieux.
« Présentation du cas » Répondit-il, froid, plein de mépris pour son subalterne.
Maupain retint un soupir. Et s’exécuta.
Sara, seize ans. A dix-huit heure zéro trois, les nanotransmetteurs de son cerveau avaient transmis une anomalie dans son système. Les médecins sur les lieux ont diagnostiqué un dysfonctionnement lacrymal : un liquide incolore et salé coulait de ses yeux. Après un rapide examen, il apparut que ses glandes n’avaient subi aucune altération, et que le liquide était probablement des larmes. Afin de comprendre les causes de cette crise soudaine et inexpliquée de pleurs, les médecins avaient fait interner Sara dans l’institut de Maupain.
« Intéressant » marmonna Samaël.
Maupain était habitué aux paroles insensées de son collègue. Souvent, il lui semblait que le psychologue dynamicien se parlait plus à lui-même qu’aux autres l’entourant. Le biologiste avait déjà établi un rapport, mais les autorités s’étaient faites sourdes à ce problème.
« Elle me fait beaucoup penser à mon précédent patient ».
Maupain se souvenait de lui : un jeune homme à qui Samaël avait asséné un tout nouveau traitement expérimental et qui demeurait dans le coma depuis. Cela faisait presque deux semaines.
Ce fut donc avec surprise que le biologiste entendit son collègue ordonner qu’on apprête ce même traitement pour la jeune Sara.
« N’est-ce pas… dangereux ?
- Pas le moins du monde. En ce qui concerne l’autre patient, le garçon, veuillez prendre les dispositions pour le faire transférer à mon cabinet. »
Maupain étouffa un gémissement. Le cabinet de Samaël. Sur la Costa Paradisio. Des rumeurs circulaient sur ce fameux cabinet. On disait que des dizaines de patients y étaient transférés partout dans le monde. Et surtout, qu’on n’en avait jamais revu un seul.
C'est tout... pour le moment.
(Perso, j'ai hésité à rester dans le sens originel d'apocalypse, mais finalement, non). Avant toute chose, je tiens à remercier Aristi et Ostra, car ça m'a permis de réutiliser en partie des idées que je voulais mettre en récit depuis très très longtemps (la fin du primaire, en fait).
Bon, ça ne casse sûrement pas trois pattes à un canard (surtout en ce qui concerne le titre, et il faudrait que j'en trouve un au chapitre mais impossible de me décider), faudrait reprendre ça narrativement parlant, mais qu'importe.
PIERRES ENSANGLANTÉES - Chapitre 1
« Eh, Zoug, en fait je me posais une question… »
Lek s’était assis sur un rocher et venait de sortir un paquet de cigarettes de sa veste, sans même attendre de réaction.
Je regardais, l’œil vide, le paysage qui s’offrait à moi. Du haut de l’affleurement de grès, je contemplais la teinture écarlate qui bouillonnait en contrebas, avec une fascination morbide. Le fleuve à l’agonie bavait un flot impétueux de rouille, de sable et de gravats. Seule subsistait encore une lande d’arbrisseaux, à l’ombre de géants desséchés qui tombaient en lambeaux.
« Qu’est-ce qu’on fout ici ? demanda Lek en faisant craquer son briquet derrière sa main, à l’abri du vent poussiéreux.
- On cherche, lui répondis-je.
- Et on cherche quoi, Zoug, à part des futurs putains de débris au milieu de putains de
débris ? »
Le silence relatif de la tempête qui se levait lui tint lieu de réponse, accompagné d’un regard noir d’Unnigué, mon majordome.
« Parle correctement à Agela Aykya Zugshætikma, intima t-il à Lek.
- Écoute, rétorqua celui-ci en prenant une bouffée, sors les rallonges si ça t’amuse, mais viens pas me les casser, le rat d’hôtel. »
Les deux se fixèrent un long moment, avec une hostilité à peine voilée. Lek fit mine de se reconcentrer sur sa cigarette éteinte, puis la ralluma en jurant.
« Laisse, Unnigué, laisse, lâchai-je.
- Mais, ce chien vous insulte, vous et vos pères… continua t-il.
- Je t’ai dit de laisser ! m’emportai-je.
- Allez, fit Lek en exhalant un nuage de fumée, t’as entendu ce qu’il a dit : obéis, lève la patte et t’auras droit à un susucre. C’est qui, le chien ? »
Je soupirai et sortis une bouteille d’eau de mon sac à dos. J’en tirai quelques gorgées et dus la donner à Unnigué pour qu’il accepte de boire. Lek, après avoir jeté sa cigarette et l’avoir machinalement écrasée d’un coup de ses rangers usées, fit de même. Je m’assis non loin de lui, pour récupérer de l’ascension. Le sable fouettait toujours nos visages protégés par un foulard. Les minutes passèrent.
« On y va, décrétai-je en me levant.
- Tu m’as toujours pas répondu, Zoug, en fait. Qu’est-ce qu’on vient se faire chier à chercher dans ce foutu désert à la con ?
- Mon frère.
- Et comment on est censés le retrouver – s’il est pas déjà crevé comme un rat - dans ce putain de monde pourri jusqu’au fond du cul ? s’énerva t-il.
- C’est de là qu’on vient, Lek. C’est de là qu’on vient tous.
- Et alors ? J’en ai rien à foutre, je suis pas né sur cette putain de planète, et ça ne me manque pas. Et ton crétin de frère, qu’est-ce qui te dit qu’il est en vie ?
- Je le sens, lui répondis-je en le regardant dans les yeux. »
C’était la plus stricte vérité. Impossible d’expliquer pourquoi, mais je sentais en moi que Sugsha n’était pas retourné au néant. Quelque chose dans mes veines m’indiquait qu’il se trouvait ici, et le sang ne trompe pas.
Du même sang, du même monde. Comme si nos gènes étaient faits de la matière-même de cette planète, comme si nos deux vies étaient inextricablement reliées entres elles par ce monde dévasté.
Je n’aurais jamais dû partir d’ici, jamais dû abandonner mon frère. Il était grand temps de réparer mes erreurs.
Le vent retomba lentement. Il avait nettoyé le versant ouest de la colline, laissant le grès teinté d’hématite à nu. Le ciel, quant à lui, s’assombrissait dangereusement. L’air était soudain terriblement lourd.
« Bon, bah alors ça va, on est sauvés, ricana Lek après avoir soufflé un nuage de fumée. Puisque tu le sens… »
Je ne relevai pas le sarcasme, auquel il m’avait habitué, et me mis en route. Il m’emboîta le pas en silence.
« Unnigué, ne lui en tiens pas rigueur. C’est son tempérament, il n’est pas mauvais. Il fait ce dont nous avons besoin, et a montré son utilité, remarquai-je.
- Les chiens de guerre tirent toujours sur la laisse tant qu’ils peuvent, mais ils suivent au pas quant il s’agit d’or, rétorqua le majordome. Ce qui ne les empêche pas de mordre ou de changer de maître pour quelques pièces…
- Pas de risques, le larbin. Le peu de fric qu’il reste dans cette merde ne doit pas dépasser une semaine de mon salaire, cracha Lek.
- J’oubliais que c’est tout ce qui t’importe, fit remarquer Unnigué.
- Toujours mieux que de lécher les bottes d’un petit aristo, tocard.
- Je vais t’apprendre à insulter Agela Aykya ! cria le majordome. »
Il venait de tirer son stylet cérémoniel de sa ceinture, ce qu’il ne faisait que rarement. Et une fois la lame à l’air libre, elle ne rentrait jamais sans avoir goûté au sang. Unnigué, le visage tordu par la fureur, se rua vers Lek.
Celui-ci s’était déjà emparé de son fusil en bandoulière, visant son adversaire avec cet instrument de mort.
« Un pas et je te crève le bide, crétin. Alors écrase.
- Arrêtez-ça tout de suite, ordonnai-je.
- Tu vois ? lança Lek. L’aristo te dit de te calmer, alors tu vas lui faire plaisir, reculer et remuer la queue.
- Demande pardon à Agela Aykya, rétorqua Unnigué.
- Écoute, je déconnais quand je parlais de te tirer dessus. Pas envie de faire du bruit. Par contre j’ai un couteau de chasse qui aimerait bien dépecer du cabot enragé.
- Lâchez tous les deux vos armes, fis-je en armant mon pistolet. Je n’hésiterai pas à tirer sur le premier qui fera un geste brusque.
- Oh, l’aristo fait le fier avec l’engin de papa, comme c’est chou. Tu trembles tellement que tu serais capable de toucher celui que tu vises pas, se moqua Lek. Et le temps que t’aies fini de te tâter avant d’appuyer sur la détente, j’ai le temps de vous abattre deux fois chacun. Alors lâchez votre quincaillerie, les tocards !
- Fais ce qu’il dit, intimai-je à Unnigué en laissant tomber mon arme. »
Celui-ci hésita longuement, puis finit par ranger son poignard en murmurant des malédictions. Nous reprîmes notre descente, dans une atmosphère plus tendue que jamais.
« Putain, et je sens qu’il va se mettre à flotter, en plus, avec vos conneries », maugréa Lek, alors que nous étions quasiment arrivés en bas.
Après avoir longé le fleuve pendant près d’une heure, dans le sable encore vaguement terreux, et fait face au retour du vent, quelques gouttes se mirent en effet à tomber. Elles furent suivies de nombreuses autres. Un torrent tiède se déversait sur nous, augmentant le débit du cours d’eau dont le grondement se mêlait au tonnerre.
L’obscurité parsemée de grands arbres pouvait parfois vaguement ressembler à la lumière tamisée de la canopée d’autrefois. Mais à chaque éclair, le désert rougeâtre empli de troncs morts révélait sa nouvelle nature, tandis que le ruissellement de la pluie entraînait encore le mélange de sable et d’humus sur lequel croissaient tant bien que mal les arbrisseaux.
Le seul avantage était qu’on voyait mieux les quelques serpents qui avaient réussi à survivre au désastre. Là où auparavant tout grouillait de vie, d’oiseaux, de grenouilles, d’araignées, d’insectes, de moucherons, ne se trouvaient plus que quelques survivants hagards, perdus dans un monde qu’ils ne comprenaient plus.
Le tourbillon effréné de création et de destruction s’étant mué en un calme effrayant. Le sifflement continu du vent poussiéreux avait pris la place de la rumeur chaotique de la faune. Tout cela à cause d’un dérèglement du cycle. Le serpent avait cessé de se mordre la queue, et les vertèbres de l’ouroboros écartelé se desséchaient peu à peu.
Dix neuf ans déjà que j’étais parti, et en dix-neuf ans seulement, ce monde avait franchi les portes sans retour du couloir de la mort.
Lek me tira de mes pensées : « Ce putain de fleuve a une gueule à déborder dans pas longtemps. »
Nous nous contentâmes de continuer à marcher sous la pluie battante, sans lui prêter attention.
« Écoutez, j’en ai rien à cirer que vous alliez dire bonjour aux poissons carnivores - surtout toi, le clébard, d’ailleurs - mais y’a un de vous qui trimballe ma putain de paye dans son sac.
- C’est bon, je te suis, cédai-je. »
Nous nous éloignâmes du grondement avide du cours d’eau qui filait vers le soleil crépusculaire. La nuit tombait toujours vite, ici. Le temps avance toujours, et trop rapidement. Rien ne dure, et quand on se retourne, on se rend compte que tout est déjà fini.
L’orage continuait de plus belle. J’étais épuisé d’avoir marché toute la journée. Tout s’obscurcissait inéluctablement autour de nous.
« Il serait temps de poser nos tentes, criai-je à Lek.
- Désolé, l’aristo, mais il va encore falloir se monter une petite colline, sauf si tu tiens à te faire ensevelir par le ravinement. »
Le calvaire continua, sans cesse zébré d’éclairs. Mais je savais qu’il fallait continuer. Je le faisais pour Sugsha, et il valait bien tous les sacrifices imaginables. Et qu’importait s’il fallait avancer à contre-courant.
Enfin, arrivés au sommet, sous la clarté vague et nébuleuse d’un croissant de lune violet, nous nous arrêtâmes. Sans un mot, Lek posa son paquetage. Unnigué commença à mettre notre tente en place, avec mon aide. La pluie tombait toujours.
Je pris mon repas avec mon majordome, en silence. Juste avant de commencer, je vis que Lek fumait seul dans son abri de toile entrouvert.
Alors vint le moment de chercher le sommeil. Mais je ne cessais pas de penser à Sugsha, à mon enfance, au passé. À Sugsha, surtout.
Je le trouverai un jour, je le savais. Car sans lui, je n’étais rien. Le frère était condamné à chercher le frère, au milieu des pierres ensanglantées.
A mon tour ! Je lirai vos productions tout à l'heure.
Bonne lecture.
Chapitre 1.
La place était vide et silencieuse, d'un statisme à fleur de roche. Le vent s'était éteint et les particules ou poussières qu'il charriait d'ordinaire gisaient en une fine pellicule ocre sur les murs, le sol ou les toits. Seule spectatrice dans cette atmosphère atone, une statue lépreuse brandissait vers le ciel un pâle moignon, sans paraître remarquer les fragments de main qui reposaient à ses pieds. La place était cernée par trois longues rangées d'immeubles décatis et vacillants ainsi que par une imposante terrasse, du haut de laquelle se tenaient d'autres habitations vétustes.
La place demeurait, terne et immobile, à travers les secondes, les minutes, sans jamais n'être troublée que par quelques soubresauts de vent. Cependant, comme l'inerte absolu n'existe pas, et une perturbation vint animer quelque peu ce tableau. Cette perturbation approcha tout d'abord à pas réguliers, dans les vibrations du sol et les sursauts chroniques de particules. Puis l'air relaya ces vibrations, s'étira et se rétracta pour permettre aux coups mécaniques de se propager. Cette perturbation en créa une autre, désordonnée mais cohérente; des ombres emplirent doucement les ouvertures et aspérités des bâtiments. Au dessus du muret de la terrasse, quelques têtes apparurent. Des murmures firent écho au roulement régulier qui ne tarderait pas à déboucher par la partie sud de la Grand' Voie. Ces murmures s'apaisaient à mesure que les coups annonciateurs du spectacle s'approchaient.
« Maman...
Ne te montre pas trop.
C'est les Blancs tu crois ?
J'espère. »
La femme retenait son fils d'une main ferme sur l'épaule et soutenait son ventre gonflé et durci de l'autre main. Le petit se dégagea et s'agrippa au muret. Un soupir de soulagement parcourut la place lorsque la première rangée de robes blanches apparut. Ce blanc presque parfait suscitait l'admiration et l'envie; la statue elle-même s'assombrissait à l'ombre de leur panache. La colonne impeccable continuait à se dérouler à travers la place, rythmée par le mouvement régulier des tissus éclatants.
« Ils sont beaux ! Maman, maman, tu les trouves beaux aussi ?
Oui, ça oui, ils sont beaux...
La petite femme contemplait, elle aussi, leurs droites statures, leur duvet royal et leurs longs fusils. Ils les portaient dans le dos, défiant le ciel.
La fière colonne s'enfonça dans la ville de son roulement régulier, disparut. Alors, comme frappée de fatigue, la place s'apaisa et retrouva, peu à peu, son statisme inerte. Les dernières pulsions de vie s'en retournèrent en silence; le lourd et terne rideau du silence était retombé.
Pourtant, l'inerte absolu n'existe toujours pas. Le vent, cette fois-ci pris d'une étrange lubie, se raviva légèrement, soulevant une fine couche de poussière. Il l'entraina avec délicatesse à travers les voies et les allées, frôlant les sols, vrillant à travers les coins et recoins des façades. Enhardi de ce prompt soulèvement, le vent siffla de plus belle le long des sentiers sinueux qui s'échappaient parfois de la ville. Suscitant la révérence indignée des rares pousses d'herbe, il se fit bientôt saisissant et cinglant. Nous aurions pu le suivre à travers moults paysages et de drôles de contées si, par fantaisie, il n'avait pas choisi de nous abandonner près d'une ligne de chemin de fer et de quelques wagons éventrés.
Le vent nous déposa ainsi dans l'oreille peu accueillante d'un vieillard trentenaire.
L'homme retourna dans son abris de tôles et se pencha vers un lecteur de disques bricolé. Il jeta un regard vers ce visage féminin et aimé, au fond de la couchette, qui arborait désormais sa toute dernière moue, souriante... et appuya du bout du doigt sur un bouton. Un air incertain s'éleva, puis se raffermit. L'homme entrevit une pochette « … Piano... Mozart » puis s'écarta et s'assit lentement au bord du wagon. Distant, loin de tout, il regarda la lande sans la voie; il frémit au vent sans y prendre garde. Ses barrières et carapaces internes se resserrèrent et l'un après l'autre, ses sens s'éteignirent, abandonnant notre quidam en plein face à face avec son âme.
Le silence, le vide. Mais l'inerte absolu n'existe pas. Agitation, perturbation.
Un beuglement le sortit de sa torpeur. Une de ses vaches se disputait un brin d'herbe avec une de ses congénères. L'homme sourit. Il leva les yeux et ressentit un courant d'air froid. Il va pleuvoir; il commence à pleuvoir; il pleut. Ces premières pluies, qui marquent la fin de l'été, étaient en général urticantes. La vache ronchonne se dirigea avec hâte et maladresse vers un abris en tôle... et glissa, tomba, se rétama.
L'homme rit. Il rit, de cette gamelle ridicule. Il rit de cette morte à l'expression goguenarde. Il rit de lui, sans raison peut-être, d'un rire gras et un peu jaune; il riait sans trop y croire, mais ça lui faisait du bien. Finalement, il riait surtout de son rire et de cet abominable refrain qu'il se remémorait sans cesse, asséné par une voix maternelle: « Mieux vaut en rire qu'en pleurer ». Il pensa aussi que, tout comme il pouvait se complaire facilement dans le malheur, la complaisance dans le rire idiot mais salvateur n'était pas la pire chose qui lui soit arrivée. Depuis combien de temps n'avait-il pas vu de clown ? …
Le coffre s'ouvrit après quelques efforts, ou plutôt le couvercle lui resta entre les mains. D'idée en idée, de souvenir en souvenir, il s'était souvenu qu'habitait dans le wagon voisin un ancien acteur. Certains costumes semblaient intacts, ce qui le rassura. Cependant, il lui restait quelque chose à faire avant d'exhumer ces lambeaux de vie.
L'enterrement de sa femme fut simple, pauvre, mais plein de sens. Un peu superstitieux et amateur de symboles, la cérémonie aurait été un hommage touchant aux yeux d'un quelconque spectateurs. Peut-être ses vaches avaient-elles aimé ? Cette idée lui valut un petit rictus.
De retour devant la boite aux merveilles, l'homme en inspecta minutieusement le contenu... puis les essaya, sérieux comme la mort.
Vêtu d'un chapeau haut-de-forme, d'un haut et d'un pantalon bariolés surmonté d'un costume en queue de pie et chaussé avec deux santiags de couleurs différentes, voici l'étonnant reflet qu'il contemplait dans une moitié de miroir « pied-et-cap ». Pour parfaire le tableau, il attrapa un châle clair appartenant à sa femme et s'en fit une écharpe. L'inconnu du miroir trouble se tendit un peu. Les traits de son visage se creusèrent, les muscles se contractèrent. Voilà une mue. De la moue à la grimace, de la grimace au sourire, du sourire au rire, du rire au fou rire. Coupé net. L'air grave, l'homme regarda son reflet. Il venait de prendre conscience que, pour la première fois depuis des années, il avait créé. Il avait créé un costume, puis créé un sourire, un rire. Il avait créé une perturbation, animé l'inerte.
Estomaqué par cette découverte, il se laissa glisser sur un fauteuil branlant, trône grotesque pour ce drôle de drille. Oui, « drille », en voilà un joli mot. Ce surnom collait avec l'accoutrement, désormais il serait Drille.
Drille se leva de son trône et fit sa valise. Il voulait créer encore, faire renaître de la vie.
Juste avant de partir, il corrigea la pancarte en bois qu'il avait placée sur la tombe: « Ci-git Monsieur et Madame Tenemaud. Puisse leur mort être le terreau de la vie. »
Bien qu'ayant l'intuition que quelque chose d'important s'était opéré, Drille n'avait pas conscience qu'il était le premier être humain à naitre depuis six ans.
La place était vide et silencieuse, sous ce premier arc-en-ciel d'automne. Cependant, l'inerte absolu n'existe pas. Un cri léger et étouffé s'échappa d'un des immeubles de la terrasse. Ce cri venait d'un niveau inférieur de l'immeuble, deuxième sous-sol; un étage aménagé, plutôt sec mais sale. Quelques couloirs peu éclairés se suivaient, débouchant sur une pièce qui se voulait plus propre, aux teintes gris-beige.
« S'il te plait, fais sortir le petit... aaahh... »
Un homme à la haute stature poussa le garçon vers la porte et la referma. Le regard vide, le petit s'assit contre le mur, et ne bougea plus.
La porte s'ouvrit sur un autre homme aux mains rouges, presque haletant. Il se pencha vers l'enfant.
« Mon garçon, ta mère est morte. Le bébé aussi.
D'accord. »
Il se retourna et avança vers le premier homme, puis chuchota:
« Je vais prévenir les Blancs, ils viendront chercher le corps... désolé vieux.
Tu n'y peux rien. Personne n'y peut rien. C'est toujours comme ça. »
Ce dernier s'écarta ensuite et s'approcha à son tour du garçon. Il s'accroupit devant lui.
« Dan, je ne suis pas ton père, mais je peux continuer à t'élever. Comme tu es maintenant orphelin je te laisse le choix. Reste avec moi ou repars avec les Blancs. »
Une lueur brilla dans les yeux de Daniel. Il répondit d'une voix tremblante:
« Je-je veux aller avec les Blancs. »
L'homme eut une moue de contentement, comme un vague sourire.
« C'est bien. Viens. »
En partant, il fit un signe à son compagnon, affairé avec un émetteur.
La place s'agitait déjà lorsqu'ils parurent à la lumière du jour. Des volutes indigo paraissaient émaner du sol, à quelques mètres de la statue. Indigo signifiait deux choses: la mort et la naissance. La mort d'un civil, la naissance d'un Blanc.
Le cœur de Dan battait fort. Un Blanc, il allait devenir un Blanc. Cette idée l'enthousiasmait autant qu'elle le terrifiait, plongée dans un inconnu incertain et excitant.
Une rumeur précéda l'arrivée d'un véhicule, sorte de tout terrain blindé. La large porte arrière s'ouvrit et cracha trois hommes et une civière, qui se dirigèrent en vitesse vers l'escalier menant à la terrasse. Le groupe passa devant le garçon et s'engouffra dans l'immeuble. Entre temps, un quatrième homme était sortit du véhicule, et s'arrêta au milieu de la place. Daniel sentit une main ferme le pousser vers l'escalier. La première marche était toute proche; la première marche était à ses pieds. Il leva la jambe gauche puis la déplia. Le cœur battant, il posa doucement le premier pied, puis ramena l'autre. Dan regarda ses pieds. Il avait eu l'impression de ne descendre qu'une marche et le voilà déjà au pied de l'escalier. Il se sentit à nouveau poussé vers le centre de la place.
Le Blanc était devant lui.
Sans un mot, celui-ci tendit la main à l'enfant.
La gorge serrée, l'enfant donna sa main.
Le Blanc l'attrapa fermement, retroussa la manche de l'enfant. L'enfant sentit une piqure sur son avant bras, puis...
le blanc.
C'était l'idée de base. Les nombres sont sujet à modification... ceci ne vous empêche pas de voter en attendant, dès demain, en indiquant simplement vos trois textes préférés.
(bon, avant, il faut les lire, certes)
Diable ! Que de textes...