L'incipit alors.
Le voici :
"Bonjour.
Je ne sais pas si quelqu’un a déjà songé à mordre dans son roman en disant bonjour ; je ne le crois pas. Après tout, il faudrait que tous les romans commencent ainsi. Ca prouverait que les écrivains sont des gens comme les autres, même si c’est en moins bien. Moi, je suis pareil que vous, en pire. Oui, il faudrait que les écrivains disent bonjour. Ca gonflerait leur estime d’eux : une sacrée trouvaille, ce « bonjour », en tête de roman. Ca leur apporterait aussi de la reconnaissance, du respect, et peut être, qui sait, de l’admiration. Ca les conforterait dans leur entreprise, ça les réconforterait, ça les empêcherait d’entrevoir le suicide, les gerçures du néant, les engelures de la vie. Les pauvres en ont bien besoin. Les malheureux : ils n’ont pas une belle vie. Ca non, ils ont la vie dure, mais si c’est ainsi c’est de leur propre faute, c’est leur choix individuel dont ils ont convenu personnellement. Ils sont à plaindre, mais ne les plaignez pas : ils se sont mis tous seuls dans la crevasse. Je suis un écrivain. Je vous salue, donc, pour toutes ces raisons. Et puis, c’est plus naturel. On se plaint qu’aujourd’hui, en France, plus personne ne salue personne, qu’on vous regarde avec étonnement quand vous lancez « bonjour » ; eh bien, je prends sur moi de sauver l’honneur. A partir de là, la première page est rongée, les présentations sont faites, maintenant j’ai été poli, humain, normal, il faut donc bien que le roman s’engage. Je le sais : j’ai poussé les portes de ce roman sans complexe, et réussi une entrée fracassante, pleine d’audace. Mais l’histoire, la rusée, l’explosive, me le souffle à l’oreille : c’est le moment d’y aller. Maintenant, dans les paroles polies, humaines, calibrées, j’ai décidé de me taire. Pour toujours."