CHAPITRE 5 : Dans le metro
Dans la vie des hommes, rien ne se passe jamais comme prévu. Ainsi, une opportunité peut très vite devenir une menace. C’est pourquoi je conseillais à Bertrand de prendre du recul par rapport à ma découverte. Durant la journée, il se rendit à la bibliothèque Charles Baudelaire, située dans l’ancien seizième arrondissement. Aujourd’hui, Paris ne comptait plus qu’un seul arrondissement et quatorze « zones". Le soleil fit son grand retour, mais personne ne voulut prendre le risque de se faire dorer la pilule : Les rayonnements U.V menaçaient gravement la peau à cause de la disparition progressive de la couche d’ozone, et ça allait en s’aggravant.
Moi je préférais jouer au chat et à la souris avec Trisoline que je ne pouvais m’empêcher de convoiter. Plusieurs fois, dans l’après-midi, elle m’envoya même quelques sms que j’eus la prétention de deviner enflammé. Hélas, sa maîtrise de l’abréviation et l’emploi récurrent d’un langage codé connu d’elle seule fit que je ne comprenis rien.
« Sktv vrmt CHZ ac me ? »
Dans la peur de passer pour un has been, je répondais à l’affirmative. Et là, sans rien voir venir, comme un oasis dans le désert de mon incompétence, la paume de sa main vint se heurter à ma joue mal rasée. J’hésitais à croiser son regard par la suite. De toute manière, je n’avais jamais eu de chance avec les filles. Aujourd’hui, Un homme musclé ne peut obtenir du succès que s’il est acteur de cinéma, et mon charisme ectoplasmique m’empêchait de tenter ma chance. A vrai dire, je manquais de confiance en moi. Sans vraiment connaître l’origine de mon mal-être, je continuais d’émettre sans cesse des hypothèse. Peut-être qu’il venait de l’absence de mon père… je ne voyais rien d’autre. J’étais fort à l’extérieur et faible à l’intérieur. Etais-ce mieux que le contraire ?
Vers dix-sept heure, alors que la température se faisait un peu plus agréable, Bertrand revint en trombe.Son arriva souleva la poussière du sol. Il tenait dans sa main gauche un énorme bouquin. Sa chemise de bûcheron laissait transparaître deux flaques de sueurs qui s’étendaient jusqu’à ses hanches. Mais je comprenais : Une journée sous une chaleur de bête, avec la peur de se faire tuer pas des milices révoltés, ne doit pas être chose aisée. Bref je gardais une attitude normale tandis que Schtritkov pulvérisait la pièce commune avec un baume pour chiotte senteur vanille. Trisoline, que rien n’incommodait, vint s’installer sur ses genoux
« Tu as trouvés quelques choses d’intéressant ? Demanda-t-elle.
- Ouais. Dit Bertrand. (il poussa d’un geste brusque la jeune policière qui s’écrasa sur le carrelage froid.). Vient voir, Masure. »
Sans discuter, je pris place sur une chaise bancale.
« Ézéchiel Querriau. Déclara-t-il en me fixant. Il séjourne à l’asile psychiatrique Benoît Poelvoorde, à Montreuil. Il a été trouvé dans ce terrain vague il y a dix ans. C’est tout ce que j’ai pus avoir. Malheureusement, je n’ai trouvé aucun article ou indication sur la Machine à Laver, que ça soit à la Bibliothèque où au Centre de Recherche des Technologies Futures.
- Alors, qu’est-ce qu’on va faire ?
- On peut tenter de rendre visite à ce type. »
De Wilder n’était pas des plus tendre avec nous. Et avec un peu de recul, je me disais qu’il avait peut-être raison. Certes, nous étions formatés comme des disquettes, certes, nous avions reçus une formation très stricte et très physique, certes nous pouvions affronter cent hommes à mains nues… Mais aujourd’hui, livrés à nous-même, nous n’étions plus rien. Essayez donc d’enlever le disque dur d’un ordinateur, et jetez-le dans la nature, vous verrez bien.
Tout ça pour vous dire qu’en fin de compte, nous formions une belle bande de branleurs. J’avais beau penché ma tête de tout les côtés, je ne comprenais rien à ce bout de papier froissé qui allait faire office de plan. Il avait des airs de gribouillages d’un gosse de quatre ans.
Comme par hasard, Bertrand me choisit pour l’accompagner durant cette périlleuse mission. Pourquoi ? Sans doute à cause de ma prestance invisible, qui m’handicapait au point d’être incapable de prendre des initiatives tout seul comme un grand. Comme d’habitude, je me résignais à le suivre. J’enfilais un pull à capuche, un jogging noir et des baskets. Dans ce climat paranoïaque, la discrétion restait le meilleur moyen de revenir vivant. Surtout que nous nous apprêtions à prendre… Le métro.
Vous vous rappelez peut-être de l’ancien métro. Et bien celui de 2022 devenait au fil du temps, et à l’instar de la tour Effel, l’un des principaux emblèmes de la ville. Et franchement, je le trouvais plutôt laid. Monté sur des poteaux tubulaires en ciment, il surplombait la terre d’environ dix mètres tel un suppositoire argenté. Rapide, écologique et facile d’accès, le SuppoMétro était ce qui pouvait arriver de mieux à une ville aussi toxique que Paris. Odieusement copié sur le système japonais, ce métro « flottait » par un habile mécanisme d’aimantation, qui ne cessait de ravir les touristes de l’extrême s’évertuant à venir visiter notre triste ville… Bientôt, le tourisme serait interdit.
Nous pénétrâmes dans la dernière voiture, qui renardait l’urine et la bière de mauvaise qualité. Camouflé par sa casquette du PSG, Bertrand inspecta les lieux.
« Ça va. »
A l’intérieur, il n’y avait personne d'autre qu'un clochard avec une paire de lunette noire qui tanguait au rythme des secousses. Était-il hagard ou juste endormi ? Je n’en savais rien, mais sur le coup son attitude me parut étrange : Je crus même le voir sourire.
« On va voir l’Antillais. Me dit Bertrand. C’est un vieil ami à moi, et il pourra sans doute nous aider. »
J’acquiesçais sans vraiment l’écouter. Mon cœur battait à toute vitesse. Et ce que je craignais arriva, lorsque nous arrivâmes à Porte de la Chapelle.
« Y’a un noir, un français et un arabe qui rentre dans le métro. Signalai-je discrètement.
- Si c’est une putain blague raciste, j’ai déjà ma dose avec Schtritkov.
- C’est pas une blague. Dis-je. On dirait qu’il cherche quelque un… »
Effectivement, les trois individus arrivèrent finalement dans notre wagon. Le français avait un crâne rasé, des oreilles décollée et un tee-shirt sans manche crasseux, laissant apparaître de vulgaire flammes tatouées sur son bras gauche. Il portait un jean d’ouvrier et des Nike Air Force boueuse. Dans sa main gauche, une chaîne de vélo. C’est lui d'ailleurs lui qui alpagua le clochard à lunette. Il lui présenta cinq clichés.
« T’as pas vu l’un d’eux ? »
Le clochard fit non de la tête. Je remarquais alors la pâleur de sa peau. Puis, le maghrébin, vêtu d’un survêtement bleu pétant, contrefaçon minable d’un Lacoste, tapa l’épaule de son ami avec virilité.
« Y’a deux types là-bas. »
Ils se dirigèrent alors vers nous, alors que le suppositoire aérodynamique s’élançait à toute vitesse dans la nuit. Le noir, qui arborait une grosse doudoune North Face, un pantalon treillis, des Moon Boots et un chapeau de cow-boy se plaça devant moi. Je pouvais voirse dessiner un sexe imposant sous son pantalon.
« Fais moi voir ta gueule, enculé. Postillona-t-il»
Terrifié, je ne répondis rien. Je détestais utiliser la violence. Déjà trop de morts sur la conscience, en sept années de services pour l’ U.S.C.R.E.Z.S… Mais visiblement, ce silence évasif ne ravit pas mon interlocuteur. Sa bouche pulpeuse se tordit, laissant apparaître une canine argentée.
« Hé les gars ! Venez voir ceux-là ! »
Les deux autres types s’exécutèrent, et nous dévisagèrent avec insistance. Le Blanc provoqua Bertrand. Il lui donna un léger coup de sa chaîne graisseuse sur le genou.
« Montre ta face, bâtard. »
Nous restâmes encore quelques instants muet, mais au moment où le maghrébin sortit un glauque de son survêtement… Bertrand se leva d’un bond, saisit la chaîne d‘une main, passa derrière son agresseur et lui brisa le bras d’une simple pression. Je profitais de l’agitation pour adresser un violent coup de coude au visage du détenteur de l’arme à feu, et jouais de son poids pour le balancer par la fenêtre en plexiglas, qui se brisa sous le choc. Il hurla en tombant dans le vide. Le noir, qui n’avait pas vraiment eut le temps de réaliser, parvint tout de même à se baisser, et le puissant crochet du droit lui étant initialement destiné finit sa course dans les gencives de Bertrand. Fébrilement, le dernier agitateur se jeta sur moi. Nous nous retrouvâmes soudain au sol, avec lui en position dominante. En un réflexe, j’eus le temps de placer mes avant-bras au dessus de mon visage afin de ne pas subir une avalanche de coup de poings. C'est alors qu'une question me vint à l’esprit :
« Est-il préférable de lui briser la mâchoire, ou la nuque ? »
J’optais pour la première solution. Et dès qu’il commença à s’essouffler, je glissais ma main à l’intérieur de sa bouche, et tirais d’un coup sec, de toutes mes forces. Un crissement. Un cri de douleur. Je le finissais à coup de pied dans le foie lorsque nous arrivâmes.
Avant de sortir, j’adressais un dernier regard au clochard à la peau blanche.
Il souriait.