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JVWC 2008 : Session 2 - Résultats

Carnavale
Carnavale
Niveau 10
31 octobre 2008 à 01:49:13

6... et Go ^^! (petite erreur de décollage)

Carnavale
Carnavale
Niveau 10
31 octobre 2008 à 01:51:24

SUJET 1 : PRESENTEZ UN MONDE AERIEN

    • LE TEXTE D'ARISTIMBAULT ***

Carnets & Lettres à une mécène, volume 3

Dame,

vous serez, je n'en doute point, fort joviale à l'idée que je suis arrivé à bon port et que je vous écrive cette missive. Elle contient, par le menu, le récit abrégé de la fabuleuse contrée découverte par mes soins, et dont je vous laisse, avec la galanterie platonienne qui me caractérise, la choix du nom savant sur laquelle on la désignera pour les siècles à venir. Je m'excuse bien platement de l'aridité fort peu coutumière de mon propos, mais les envois à longue distance ne sont guère aisés, et j'ai du me satisfaire, à fort coups de rature, de cette surface limitée. Ne doutez point, malgré cela, du travail homérique de description que j'ai accueilli pour que vous puissiez faire grâce au monde entier de l'inimitable finesse de vos dessins, qui sublimeront les simples mots d'un homme qui a seulement eu la chance, de trouver une protectrice bien attentionnée.
Al-Hâzir.

Ce n'est qu'aux confins occidentaux de la Mer du Bord que j'ai enfin pu découvrir ce que certains murmures vantaient. C'est une vision assez extraordinaire. C'est d'abord au détour d'une vague, qui nous soulève, qu'on aperçoit au loin des formes perdues dans les brumes de beau temps. On croit d'abord qu'il ne s'agit que d'un mirage ; mais peu à peu, le vent nous portant, nous discernons de mieux en mieux ce qui, de perception onirique, devient peu à peu silhouette esquissée. C'est d'abord comme un amas, la peau lisse du ciel semblant soudainement couverte de grains de beautés. Mais loin d'arborer une belle forme circulaire ou, tout du moins, régulière, on croirait réellement se trouver face à de grosses poignées de terres arrachées du sol par un gamin grossier. Alors qu'un vent d'ouest écarte pudiquement le voile léger des brumes, nous nous apercevons que c'est d'une pierre que sont formés ces points devenus poings en plein ciel.

Noire et mate, la surface de ce minéral semble étrangement déformée de loin ; ceci n'a rien a voir avec les irrégularités qui la parsèment, mais appartient davantage à un domaine de la sensation, comme si un filtre légèrement flou modifiait votre vision de quelque chose. En réalité, nous verrons la cause somme toute fort simple de cette illusion d'optique bien rapidement, et vous aurez le loisir d'en prendre conscience bien prochainement. Il faut bien dire qu'à ce moment de notre expédition, cette découverte nous faisait bien plaisir, après ces nombreuses désillusions et ces mois de recherche infructueuse. Aussi nous exultions sur le navire, nous lançant des mots de congratulation sans jamais perdre de vue ces nouvelles terres inconnues dont nous distinguions uniquement les reliefs lointaines. A chaque seconde, l'un de nous remarquait un nouveau détail, et nous avions oublié ces longues semaines d'échec et de dépit. Je ne peux que vous souhaiter de ressentir un jour ce plaisir rare de la découverte.

Alors que nous nous approchions de plus en plus, nous pûmes constater quelle était la cause de cette étrange déformation de la pierre. Elle était percluse de trous qui devaient, je me l'imaginais, se ramifier en tuyaux ; ne vous imaginez toutefois pas de véritables grottes, mais plutôt les impacts de certaines pierres que les astrologues plus que scientifiques que vous employez appellent pierre vérolée mais que les véritables savants nomment basalte. Je me suis imaginé dans un premier temps que des concrétions célestes avaient quelque chose de volcanique, tant elles semblaient réunir la surface lisse de l'obsidienne brute et les inclusions de tous les minerais que l'on ramasse en se penchant seulement aux pieds des cracheurs de feu. La vérité est bien plus pittoresque et je prendrai plaisir à vous la conter plus en avant ; je ne doute point que vous brûliez d'envie de la connaître, mais je permets ici de vous ménager quelque surprise.

Un autre fait marquant est la présence d'immenses filins qui relient les îles entre elles. C'est un spectacle assez intriguant que de voir ainsi ces cordes titanesques se détendre puis se tendre violemment sous la force d'un coup de vent. Mais surtout, ce qui est au final le plus marquant dans ce spectacle, ce sont les énormes ballons qui flottent sous l'île la plus basse. Je vous ai déjà chanté les louanges d'engins étranges, utilisant des globes de toile gonflé d'une espèce d'air particulière, qu'on chauffe pour s'élever ; il m'a tout de suite semblé ici qu'on les utilisait dans un but inverse. Ce qui m'intriguait fort, toutefois, était le fait que la surface de cette bourse géante et pendante ne présentait aucune déformation, semblant parfaitement lisse, alors que je pensais d'abord que le lest était plutôt composé de matière solide ou de liquide.

Nous finîmes donc par arriver sous les îles, que nous pouvions dès lors observer dans une perspective étonnante. J'estimais leur nombre comme supérieur à une dizaine. Mais après une heure passée à observer, émerveillés, le dessous de l'île inférieure (qui, d'après ce que nous en voyions, étant de loin la plus imposante), nous nous demandâmes que faire. Nous n'avions guère pensé, dans notre exaltation, à des contraintes plus pratiques : comment nous faire repérer des habitants ? Et, même, y en avait-il ? Un matelot suggéra d'abord de s'écarter de notre position actuelle, de façon à ce que quelqu'un puisse nous voir en étant juché sur ce promontoire aérien. Je vous épargne nos péripéties pour en venir à l'essentiel : on nous repéra et l'on fit descendre un panier une place, dans lequel je montais.

Là encore, je ferai une ellipse quant à ce qui s'est passé, plus par pudeur que par économie de place, mon organisme ayant rudement souffert de cette ascension instable. Les rues étaient seulement peuplées de personnes, qui marchaient silencieusement et ne répondaient pas à mes questions. J'observai donc l'architecture de la place. Les rues étaient larges, pour ne pas dire immense ; je me demandais donc ce que ces gens pouvaient bien faire d'avenues aussi gigantesques s'il s'agissait seulement d'y marcher avec tant de désoeuvrement. Mais surtout, et c'était le plus marquant, tout était blanc. Les pavés avaient sans doute été teintés ; les maisons étaient aussi étincelantes que si elles avaient été peintes hier. Des rideaux cachaient toutes les fenêtres, là encore, en tissu blanc.

Ce ne fut que quand une île supérieure passa au-dessus de celle où je me trouvai que tout s'anima ; les gens sortirent dans les rues pour venir m'observer ; entre toutes ses curiosités, et les assiduités dont on m'assaillait, je finis par être amené par un homme dans sa maison, dont il ferma la porte. Nous engageâmes donc un jeu de questions-réponses, où chacun interrogeait à son tour l'un sur la civilisation de l'autre. Il parlait en romanin ancien, si bien que je n'eus trop de peine à le comprendre, bien que son accent fut fort singulier et bien différent de nos prononciations académiques. Cet homme, dont je n'ai jamais connu le nom, était petit et blême comme un linge, mais bien habillé.

Quand je l'interrogeai sur l'accueil étrange qu'il m'avait été fait, il m'expliqua que les gens des îles inférieures répugnaient à s'exposer au soleil. En effet, leur système social place les plus riches et les plus nobles dans les îles les plus proches du sol. Il en résulte donc que, naturellement, ces personnes ont accès à plus d'ombre, et sont naturellement moins exposés que les travailleurs des îles supérieures, constamment tannés par un soleil ardent. Finalement, l'effet est devenu cause, et il est devenu de bon ton de s'abriter dans sa maison quand la lumière devient trop forte. Les hommes et femmes qui patrouillaient dans les rues tout à l'heure étaient des serviteurs ; pour ne point permettre de confusion avec eux-mêmes, ils prennent grand soin de leur demander de sortir pour bronzer lors des périodes d'ensoleillement intense. Leur goût du blanc absolu ayant fini par déteindre sur leurs habitudes au point que cela n'en devienne le standard esthétique au niveau de l'habillement et des bâtiments.

J'ai appris également qu'ils considèrent la petitesse comme un signe de beauté ; les plus éloignés du sol, comme me le déclara incongrument mon hôte, sont « plus du haut que du bas ; il est alors fatal que leur agrandissement se fasse plus vers les cieux et ne gardent point de proportions raisonnables ». Il m'expliqua alors que la curiosité de ses concitoyens venait du fait que malgré mes proportions d'habitant du haut (je rappelle à votre bon plaisir que je suis de grande taille et que ma peau est d'une délicate couleur brune), j'étais richement paré. Intrigué, je quis également quelques explications à propos des ballons qui flottaient disgracieusement en-dessous de cette île qui leur servait de ville.

Mon hôte m'expliqua alors que leur vie reposait sur la culture des « halama ». Ce sont des plantes gigantesques, composées d'un tronc central et entourées de feuilles disposées en écailles ; des fruits rouges, très nombreux et nourrissants, poussent ici et là. Ces immenses bambous ne poussent que sur les îles les plus hautes, ayant besoin de froid, de soleil, et d'air raréfié pour se développer convenablement. Une fois coupés, comptant sur la solidité du bois, il font tomber les troncs d'île en île ; gare à quiconque se trouve en dessous d'eux. Leurs feuilles sont arrachées et leurs fibres tressées pour former ces immenses cordes qui relient les îles ; c'est le bois qui est, par une complexe transformation alchimique, m'a dit l'homme (je soupçonne qu'il s'agisse davantage d'une simple combustion que d'une quelconque magie ; mais la discrétion des habitants des îles à ce sujet m'aura empêché d'en savoir plus). Ils transfèrent donc la fumée qu'ils tirent de cette métamorphose dans les immenses ballons.

Mon hôte m'a également conté que des hommes, nommés les « servants de la sphère », vivent en permanence sur les ballons, sur des plates-formes déposées sur le sommet de celle-ci. Des immenses filins accrochés directement à l'île leur permettent de se mouvoir à la surface de la boule tant qu'ils restent en déplacement permanent. C'est pour cela qu'on les nomme, en argot, les pieds rudes (c'est du moins ainsi que j'ai interprêté l'expression), tant leurs plantes sont durs à force d'arpenter le tissu rêche, tissé à partir des feuilles de halama, qui compose les ballons, à la trace de la moindre déchirure. Mais ce végétal sert aussi à leur alimentation ; on peut ainsi résumer que le degré d'élévation social est inversement proportionnel à la quantité de fruits d'halama dans les plats. Ainsi, les ouvriers les plus pauvres consomment presque exclusivement ceci, ce qui a, a terme, une tendance à rougir leur peau et leurs cheveux, tandis que les riches agrémentent leur alimentation d'oiseaux et des rares ovins élevés ici et là pour les jours de fête.

De sa propre initiative, il commença à me décrire dans un élan lyrique leur théâtre. Il faut avouer que je n'avais jamais vu de civilisation ayant poussé à ce stade la perfection d'un seul art. Mon hôte m'a montré, par une fenêtre, le bâtiment qui leur sert à jouer ; c'est une véritable œuvre d'art, blanche comme blanche, ornée de quelques dorures qui le font réellement ressortir dans l'ensemble. Son descriptif des pièces dépasserait presque notre imagination ; certaines œuvres peuvent durer plusieurs générations d'acteurs, quand encore elles ne se subdivisent pas en intrigues parallèles. C'est toute une histoire ; il m'a conté des anecdotes de pièces interrompues pendant des années faute d'inspiration du monteur, ou encore pour chercher tel objet de décor dans une partie lointaine du monde. Après chaque fragment de représentation – représenter les scénarios en une seule fois étant totalement impossible, vu que cela pourrait parfois prendre des mois entiers -, on s'invite dans de fastueux diners, où l'on parle pendant des heures de chaque élément, décortiquant l'histoire, suggérant des prolongements à l'auteur.

C'est sur ma dernière question que j'ai obtenu la réponse la plus extraordinaire et la plus étonnante, en demandant où il avaient trouvé toute la pierre pour construire leurs maisons, alors qu'il était évident qu'il ne s'agissait pas de la rocaille qui formait l'intégralité de leurs îles. D'un ton théâtral, il m'expliqua alors qu'autrefois, ils vivaient à la surface du sol, sur ces énormes blocs qui formaient alors comme des îles posées à même le fond de la mer. Mais peu à peu, ces îles devinrent de plus en plus légères, et s'élevèrent ; ce phénomène, bien que désormais plus lent, continue encore à l'instant où vous lirez ma missive. Je demandai alors comment il était possible qu'un bloc devienne de plus en plus léger, et, l'air d'un comploteur, il me glissa la vérité : ce n'était pas des blocs, mais des animaux ; quelque monstrueux cigare vivant, exhalant de croûtes brûlantes une lave qui se solidifie peu à peu autour de lui, ne laissant de de minces trous pour lui permettre de respirer. Plus il vit, plus des gaz s'accumulent en lui, lui permettant de s'élever de plus en plus dans le ciel.

Nous parlâmes ainsi de choses et d'autres, à propos de détails notés soigneusement dans mon carnet ou un coin de ma mémoire ; mais je ne veux point trop surcharger ce pigeon que je vous envoie, déjà alourdi de mes autres feuilles à propos de diverses observations géographiques sur les côtés que j'ai pu observer. J'espère donc que vous trouverez autant de plaisir à lire mes annotations que j'en ai eu à les écrire.

Carnavale
Carnavale
Niveau 10
31 octobre 2008 à 01:53:33
    • LE TEXTE DE FFRULES ***

L'Aeris.

Arturo n’avait que huit ans et il commençait à comprendre le monde qui l’entourait, aussi particulier que fût ce monde. C’était intéressant de le voir se rendre compte de sa singularité au fur et à mesure qu’il grandissait. Ses questions devenaient plus pressantes, plus précises. Il marchait à côté de son père, sa petite main disparaissant dans son énorme poing fermé et dont le pas lourd faisait un bruit sec quand ses chaussures percutaient le sol de la plate-forme.

- Papa, il y a quelque chose que je ne comprends pas. Si ce sont les ballons à hélium qui nous font voler, comment ça se fait que rien ne les relie au sol ?

L’homme eut un petit sourire et s’approcha d’un arbre comme il y en avait des dizaines sur la plate-forme avant de taper du plat de la main contre le tronc. Il attendit la réaction de son fils et, devant son air interloqué, il demanda :

- Qu’est-ce que tu as appris sur les arbres à l’école ?
L’enfant fronça les sourcils comme si cela requiérait de sa part un effort surhumain pour se souvenir de ses leçons.

- Leurs feuilles rejettent de l’oxygène et leur tronc peut nous renseigner sur leur âge. Ils poussent dans la terre…

- Et donc ? le coupa son père.

Un éclair de compréhension passa dans les yeux de son fils.

- Mais le sol n’est pas en terre ! Donc comment poussent ces arbres ?

- Approche et mets ta main sur le tronc.

D’abord réticent, Arturo se laissa convaincre et il posa sa main sur la surface lisse de l’écorce.

- Tu ne le sais pas parce que tu n’as jamais eu l’occasion de mettre un pied à terre, mais l’écorce des arbres est différente au toucher. C’est plus rugueux, plus… organique. Des bouts de mousse se détachent sous tes doigts, des insectes sortent des interstices, un arbre sur Terre est un organisme vivant, pas seulement une surface lisse de silicone. Ces faux arbres servent à cacher les câbles qui relient la plate-forme aux ballons mais aussi à nous sentir comme si nous étions sur Terre. On peut se promener à l’ombre des feuilles en tissus et prétendre que rien n’a changé pour nous.

Les doigts de l’enfant continuèrent d’effleurer la paroi lisse du tronc creux et son père décela dans ses yeux comme de la déception, celle d’avoir été trompé par son environnement pendant si longtemps.

- De vrais arbres seraient trop lourds pour la plate-forme et les ballons, continua d’expliquer le père. C’est un sacrifice que nous avons fait au début pour pouvoir vivre dans les airs.

- On redescendra sur Terre un jour ? demanda Arturo.

Le père ne répondit pas tout de suite. Cela avait l’objet de nombreux débats et disputes. Depuis le promontoire sur lequel il se trouvait, son regard se posa sur les dizaines de maisons en matériau ultra-légers mais robustes dans lesquelles des familles vivaient sous l’ombre des faux arbres et des vrais ballons à hélium transparents. Il se souvint du tout début, il y a un peu moins de vingt-cinq ans, quand l’idée d’une communauté aérienne avait été évoquée pour la première fois, avec tous les problèmes que cela comprenait en termes d’appartenance territoriale et d’espaces aériens protégés ou règlementés. Oui, cela avait été difficile. Les discussions avaient été enflammées, la construction de la plate-forme conplexe, tout comme la sélection des habitants.

L’idée, d’abord décriée, avait fait son chemin après une quinzaine d’années d’efforts et Alex avait été choisi avec sa femme, alors enceinte pour être l’une des quarante-six familles qui vivraient sur l’Aeris.

Il leur avait fallu s’habituer aux mouvements des hélices, placées tout autour de la plate-forme et en divers endroits au centre, qui les dirigeaient et leur fournissaient de l’électricité. Leur ronronnement, insupportable au début, avait fini par s’évanouir dans l’adaptation progressive de leurs organismes à ce nouveau mode de vie bien inhabituel pour des humains qui étaient passés de la soupe primitive des océans aux évolutions de la terre pour maintenant s’attaquer à la conquête des cieux, « étape logique dans le développement d’une civilisation » avaient raconté quelques philosophes lors du discours inaugural de l’Aeris.

Il y avait bien sûr des inconvénients à vivre dans les airs, mais pour Alex, la possibilité de se réveiller et de pouvoir marcher jusqu’au promontoire avant pour contempler l’océan avait eu vite fait de le conquérir. Les océans, les seuls endroits sur Terre que l’Aeris avait été autorisés à survoler. Rester dans les eaux internationales avait de nombreux avantages, dont celui très important de la sécurité de l’Aeris. Aussi solides qu’étaient les ballons à hélium, ils ne résisteraient jamais à un tir de roquettes militaire, voire même terroriste. Et les menaces avaient été nombreuses. Mais tout ceci était derrière eux maintenant.

L’Aeris s’apprétait à célébrer ses neuf ans dans les airs et ses habitants pouvaient se promener sans crainte entre les arbres en silicone et résine, s’arrêter près du minuscule jardin potager pour voir les jardiniers s’affairer autour des légumes qui nourrissaient la petite communauté à longueur d’année. Ils étaient plantés dans dix centimètres de terre, le seul endroit sur la plate-forme où l’on en trouvait encore et l’arrosage était assuré par un système de recyclage d’eaux de pluie qui circulaient tout le long de la plate-forme dans des petits tuyaux en plastique. On la conservait pour les périodes sans pluie dans des petits réservoirs qui ne devaient jamais dépasser un certain poids pour ne pas déséquilibrer la plate-forme.

Alex ne travaillait pas ce matin mais il était habituellement affecté à la chasse qui nécessitait un art qu’il avait appris au fil des années. On ne chassait évidemment pas au fusil mais avec un harpon modifié qui permettait aux chasseurs situés dans leurs tourelles disséminées aux quatre coins de la plate-forme de ramener le gibier à bord. Les prises avaient été rares au début mais ils avaient maintenant acquis de l’expérience et suivaient la migration des oiseaux entre l’Atlantique sud et l’Atlantique nord au cours de l’année.

Une fois par semaine, les pécheurs prenaient le relais et l’Aerius descendait à une dizaine de mètres de l’eau quand le temps le permettait pour déployer des filets suffisamment gros pour attrapper de nombreux poissons mais suffisamment légers pour ne pas alourdir l’ensemble du navire. Les enfants de la plate-forme aimaient voir remonter les filets et se déverser sur le sol des dizaines de poissons frétillants.

Oui, ils s’en sortaient plutôt bien pour l’instant et d’après ce qu’ils avaient entendu à la radio – oui, ils recevaient également la radio par satellite – d’autres plates-formes étaient en construction à travers le monde et représentaient ce à quoi bon nombre de gens aspiraient : une vie plus simple et plus utile dans ce monde aérien qu’était le leur. Etait-ce l’avènement d’une nouvelle étape dans le développement de la civilisation humaine comme l’avait souligné un philosophe ? Alex le pensait sincèrement et alors que ses yeux scrutaient l’horizon, il serra un peu plus fort la main de son fils qui se rapprocha de lui.

12

Une véritable implication dans le sujet et une envie de bien faire. La relation entre le père et le fils est suggérée de manière sobre et assez émouvante, de fait. Que ce lien soit évoqué au moment où s’expose un monde aux ramifications complexes et aux rapports ambigus avec le nôtre est une idée très intéressante à laquelle on aurait aimé faire adhérer sa sensibilité. Or, précisément, c’est là qu’on finit par être déçu. La description du monde est tellement pensée, structurée, rationalisée, qu’on ne perçoit plus le texte dans sa dimension sensible, laquelle reste trop timide. Si le sujet est donc respecté, et traité de manière recherchée, et plutôt convaincante, le résultat pèche par son manque de souffle et de vie. Cela demeure néanmoins une nouvelle agréable, dont la portée réflexive interpelle pertinemment le lecteur.

Carnavale
Carnavale
Niveau 10
31 octobre 2008 à 01:57:20
    • LE TEXTE DE MUTAKO ***

Stargazer

Les entrechoquements des armures formaient un cliquetis épouvantable qui parvenait à masquer le bruit des pas rapides et désordonnés de la petite troupe de soldats. Leur lourd équipement paraissait les entraîner irrémédiablement vers le bas alors qu’ils tentaient désespérément de gravir cet escalier en colimaçon interminable. L’espace pour passer était très étroit et les épais murs de pierre reflétaient une insidieuse lumière jaune qui provenait des diverses torches éclairant l’intérieur de la tour. Les marches étaient toutes identiques et se suivaient éternellement, semblant être produites de manière infinie au fur et à mesure que les hommes progressaient dans leur ascension. L’atmosphère paniquée mêlée à l’humidité des râles de souffrance pesait abominablement sur les casques et formait un plafond écrasant qu’il fallait repousser un peu plus à chaque pas. De temps à autre, de fines meurtrières délivraient une légère et fraîche bise et offraient une vue éphémère sur un monde extérieur trouble et fumeux, signe que la tour pénétrait durablement la masse nuageuse grisée.

Après une longue et douloureuse heure de course sans répit, les quelques guerriers atteignirent l’issue de leur cauchemar. Ils se retrouvèrent subitement plongés dans un froid glacial délivré par de puissantes bourrasques de vent qui encerclaient la troupe et la lacéraient avec violence. L’escalier donnait sur une large plate-forme circulaire dallée de roches mauves et délimitée par une fine barrière de métal doré. Sur le sol étaient tracées de nombreuses formes complexes agrémentées de symboles incompréhensibles. Ca et là on pouvait également lire d’énormes chiffres témoins du cadran solaire géant caractérisé par une longue et noire lance en fer pointée vers l’horizon. Partout étaient entreposées des instruments obscurs et étranges, des grands miroirs symétriques ainsi qu’une pléiade de grands prismes triangulaires. Aux quatre coins des barrières se dressaient d’imposantes hélices blanches, qui tournaient à différentes vitesses en fonction du vent en produisant des douces mélodies et formaient ensemble une symphonie envoutante. Au centre de la plate-forme se dressait un imposant télescope violet qui répondait d’une incroyable mécanique et transperçait fièrement la voute céleste.

Mais encore plus que l’aspect du sommet de la tour, c’était l’univers les entourant qui surprenait les hommes encore haletant de leur terrible montée. Ils étaient plongés au beau milieu d’une supernova psychédélique multicolore en mouvement. Le ciel était une toile onirique où se mélangeaient les teintes les plus incroyables, tentaculaires ruisseaux de lumière réunis dans cet immense delta chromatique. Les trainées des cumulus imprégnaient ces essences magiques en naviguant sur ces canaux du cosmos et les reflétaient avec condescendance depuis leur demeure aérienne. Au-delà, l’infini aspirait toute chose dans son vortex à la gravité psychique et formait un puits hypnotique et angoissant. De cet abime astral étaient propulsées des rafales d’un vent glacé qui tombaient de partout et venaient se fracasser contre la surface rocheuse de la tour. Ces vagues gazeuses entraînaient l’air dans un blizzard tourbillonnant qui gémissait de petits sifflements stridents. Les soldats, désorientés dans cet univers hostile se précipitèrent en direction des barrières comme pour espérer apercevoir leur terre bien-aimée, raisonnable et sûre. Mais cette vision leur était impossible car leur sol bienveillant était masqué par une mer de nuages sans fin. Ces nuages là n’étaient pas fumeux et colorés comme ceux qui peuplaient le firmament, mais étaient boursouflés et imposants, et rayonnaient d’un blanc étincelant. Serrés les uns les autres, ils formaient une foule étouffante et attentive, dont on ne voyait pas les limites. Les landes neigeuses et paisibles qui s’étalaient sous la plate-forme s’étiraient, uniformes et impénétrables, jusqu’à disparaître dans les cataractes invisibles de l’horizon. La longue et majestueuse tour semblait sortir de cette plaine immaculée comme un champignon de pierre, seul témoignage de l’existence d’un monde inférieur caché. Le fait de ne pas pouvoir apercevoir la base réelle de l’édifice rendait terriblement effrayante la présence sur cette plate-forme. Presque invisible à l’autre bout de cette dernière se trouvait un homme.

Droit et immobile, il contemplait la mer de nuages, ses longs cheveux blancs voletant derrière lui. Il était vêtu d’une longue robe d’un bleu profond qui elle aussi subissait les incessantes agressions du vent. Ses vieilles mains étaient fermement agrippées à la rampe dorée, comme seule résistance à la tentation de plonger dans l’éternité aérienne. Les hommes s’approchèrent de lui quelque peu hésitants et l’un d’eux dit à voix haute :

« -Vieil homme, est-ce toi le propriétaire de cette tour ? Nous sommes…

-Je suis bien le propriétaire, oui, coupa le vieil homme qui ne se retourna pas pour autant. Et je sais qui vous êtes, je savais que vous alliez venir.

-Comment ça tu savais que nous allions venir ? demanda d’un air faussement innocent un autre soldat

-Vous savez pourquoi. C’est pour ça que vous êtes venus. » La troupe ricana à voix basse et l’un d’eux, le plus grand de tous, annonça fortement « Vieil homme, tu es celui qu’il nous faut ! ». Le vieil homme en question ne répondit pas et s’éloigna des autres en marchant lentement, en gardant toujours le dos tourné. Il se dirigea vers une des imposantes éoliennes rendues folles à cause des rafales de vent qui se faisaient de plus en plus soutenues, et plaça sa main à proximité de l’hélice en furie, comme pour espérer sentir un air frais qui s’en dégagerait.

« -Vous êtes venus me poser les questions qui vous meurtrissent, venus me parler de votre bataille, là, en bas… annonça-t-il d’une voix grave et lente

-Oui, notre armée a été sérieusement prise à partie alors nous avons fui et…

-Oui je sais, coupa-t-il une nouvelle fois, vous êtes venus vers moi car vous pensez que j’ai les réponses à vos questions, car vous pensez que je détiens le savoir, que je suis une sorte de sage, ou pire, que je connais l’avenir.
-N’est-ce pas le cas ? » demanda le grand soldat. Le vieillard leva les yeux au ciel et croisa ses mains derrière le dos. Il semblait définitivement vouloir éviter de croiser le regard de ses hôtes.

« Regardez ce ciel, regardez ces flux artistiques, ces expressions d’énergie. Vous autres pensez que tout cela relève d’une magie obscure, d’une œuvre céleste imperceptible possédant la clé de toutes choses, et que seuls les érudits comme moi peuvent déchiffrer. Mais il n’y a là-dedans aucune création, aucune alchimie. Tout cela n’est que le reflet du monde ici-bas, n’est que l’expression de ce qui sera à partir de l’étude de ce qui est. Je ne lis pas l’avenir : je le constate. » Les soldats restèrent muets et se regardèrent, intrigués. Au loin, on pouvait entendre un bruit sourd, caractéristique d’un orage.

« -Vous allez perdre votre bataille puisque c’est ce que vous voulez savoir, annonça la voix grave. Ou plutôt, vous l’avez déjà perdue, mais vous n’en avez pas encore pleinement conscience.

-Et comment le sais-tu ?! » s’enquit l’un des guerriers, apparemment le plus jeune.

Le vieil homme soupira et pointa de son long et maigre doigt l’étendue blanche de nuages. Par moments, certaines zones semblaient s’éclairer furtivement, le temps d’un quart de seconde, puis reprenaient leur teinte originelle. Puis quelques secondes après on pouvait entendre le tonnerre gronder et résonner sur la roche lisse des parois de la tour, vacarme en partie étouffé par la masse blanche. Puis il déplaça son doigt en direction de l’horizon cette fois-ci. La limite rectiligne qui le caractérisait devenait elle aussi de temps à autres bien plus lumineuse, et le phénomène se reproduisait sur toute sa longueur. Le tonnerre déchaînait ses foudres partout sur la terre, sans répit. Les éclairs lacéraient les nuages blancs, déchirant lâchement l’étoffe de soie limpide qui les composait, déchiquetant chacune de leurs si parfaites formes.

« -C’est étrange, fit l’un des hommes, il n’y avait aucun orage tout à l’heure

-Cet orage est issu de votre conscience, c’est celui qui se produit dans votre esprit, fit le vieil astronome. Les éclairs détruisent votre monde alors que la défaite détruit vos pensées. Votre armée, humiliée, massacrée. Oui je sais ce que vous allez me demander, ajouta-t-il alors qu’un des hommes s’apprêtait à prendre la parole. Vous vous inquiétez de votre unique sort personnel, pas de celui de votre peuple entier. Votre angoisse qui reflète votre égoïsme se lit dans vos yeux.

- Comment le sais-tu ? Tu ne nous as même pas regardés !

-Vous êtes venus ici pour que j’observe vos yeux ou que j’observe le ciel ? »

Le vieillard s’éloigna une nouvelle fois du groupe pour aller se positionner face à son énorme télescope. Il le caressa d’une main frêle, comme s’il avait à faire à un être vivant.
« Vous vivrez, dit-il. Vous survivrez à cette catastrophe. Vos petites existences personnelles n’ont aucune incidence à l’échelle du monde alors il m’est difficile de l’observer sans cet instrument, cette petite merveille qui me permet de pénétrer le monde des étoiles, le grand cirque de vos vies à vous tous. » Il passa sa main ouverte au dessus de lui, en indiquant l’étendue céleste. Apparaissaient en effet à de nombreux endroits une multitude de petits points étincelants, transperçant la houle colorée qui s’assombrissait de plus en plus. Ces yeux minuscules se réunissaient en une gigantesque population bienfaisante qui illuminait le ciel de milliers de regards bienveillants. Ensemble, les étoiles formaient des images, transmettaient des messages, assuraient leur présence parmi nous.

« Chacune de nos âmes trouve son salut là-haut, auprès d’elles, reprit le vieil homme. Elles sont les gardiennes de nos vies, le témoignage de nos existences. Nous sommes en exil en ce monde, notre place n’est pas ici. La vérité est là-bas, paisiblement endormie dans la lumière. L’avenir y trouve donc son expression, et il m’est facile de l’observer et de vous dévoiler ce qui sera. »

Au dessus de sa tête, les constellations virevoltaient joyeusement, formées de l’union éphémère des étoiles entre elles. Elles se faisaient, se défaisaient, occupaient tout l’espace qui était consacré à leur présence, un espace absolu et infini. Les soldats, quant à eux, se trouvaient fortement rassurés de telles prédications. Leurs visages paraissaient plus détendus, plus calmes. Leurs regards plus méchants également.

« -Voilà une excellente nouvelle que tu nous annonces là ! Puisque nous allons vivre encore longtemps, nous aimerions…i

-Oui je sais, coupa une nouvelle fois l’astronome. Vous vous souciez de votre avenir, vous voulez tout simplement savoir de quoi demain sera fait. Pathétique angoisse existentielle…

-Modère ton langage vieux débris, fit le plus grand des soldats d’une voix rageuse, ou tu auras à faire à moi. »

Le vieillard se tût et retourna se placer à proximité de la barrière. Il fixa durablement l’horizon. Les autres, eux, avaient à peine bougés et s’attendaient sûrement à ce que le maître des lieux ne parle plus fort.

« Voyez le soleil, l’astre éternel. C’est lui la source de toute lumière, c’est lui l’origine de notre monde. Son rayonnement disperse des flots de vie à travers ciel et terre et sa chaleur diluée est un liquide en suspension dans lequel nous baignons tous. Voyez cette forme parfaite, découpée soigneusement dans la toile du firmament. Voyez ce centre de gravitation qui aspire à attirer auprès de sa superbe omniscience tout ce qui forme notre espace. Mais voyez également comme actuellement il s’essouffle, voyez sa force d’antan s’évaporer lentement et douloureusement, sa beauté disparaître avec lui. Le point de fuite de toute ligne, la croisée d’ogives de la voûte du ciel, voyez ce pilier s’effondrer, voyez cette source se tarir. Il ne se couche pas, comme chaque soir, il se meurt. Voyez l’horizon, recouvert d’une bande noire qui absorbe toutes ces magnifiques couleurs. Voyez cette ombre ronger la pureté et imposer son joug sur la magnificence solaire, voyez les ténèbres de l’horizon, les ténèbres de l’avenir, engloutir la lumière d’aujourd’hui. Votre monde va s’écrouler, messieurs. La bataille perdue changera l’ordre des choses et vous deviendrez les maîtres, les seuls maîtres. Vous serez les tyrans des ruines, les rois du néant, agrandissant sans cesse vos frontières, allant jusqu’à faire mourir le soleil… »
Le vieil homme courba la tête, comme si il se mettait à pleurer silencieusement. Derrière, la troupe s’agitait férocement. Certains soldats avaient un sourire béat et des yeux illuminés.

« Vous entendez ça les gars ! s’écria l’un d’eux. Nous allons devenir des rois ! Notre avenir sera grand, je vous l’avais toujours dit ! »

Ils se mirent à sauter de joie et à exprimer leur bonheur en fracassant tout ce qui les entourait. Tout cela n’avait plus aucune importance pour eux maintenant qu’ils allaient devenir les maîtres, ils pouvaient se le permettre. Tout y passait, les prismes, les instruments de calcul, les différents miroirs plus ou moins anciens, tout ce qui témoignait de la vie et du travail du vieil homme, tout ce qui était bon à être détruit ou jeté par-dessus la barrière pour satisfaire leur rage euphorique.

« -Continue vieillard ! s’écria l’un d’eux tout en réduisant en miettes différentes cartes entreposées sur une étagère. Continue à nous parler de notre avenir !

-Non, je ne peux plus… fit le vieil homme, abattu. Cela est trop sombre pour moi.

-Tu te fous de moi ou quoi ? Tu as un télescope, tu peux observer tout ce que tu veux dans l’horizon !

-C’est votre cœur qui est trop sombre, pas besoin de télescope pour voir ça. »

Il se dirigea une nouvelle fois vers son immense télescope, et s’assit sur son siège. Soudainement, l'agitation des soldats sembla disparaître. Le grand balcon plongea dans un profond silence, et seules s'entendaient encore les lourdes rafales de vent qui fouettaient inlassablement la tour, et la douce musique des hélices déchaînées. Le vieil homme aperçut dans les reflets du métal violet un des soldats tirer son épée de son fourreau tout en se dirigeant vers lui, et leva les yeux au ciel dans un soupir langoureux.

"-On te remercie pour tes informations, mais tout ce que tu as dit doit rester secret. On va pas prendre de risque alors maintenant, vieillard, tu vas mourir.

-Oui, je sais...»

Au loin l'effacement du Soleil commençait à délayer ses torrents de lumière obscure dans l'océan atmosphérique. La lame siffla dans l'air et projeta une pluie de gouttelettes écarlates qui vinrent se déposer innocemment sur la voûte décolorée de l'horizon étoilé.

Carnavale
Carnavale
Niveau 10
31 octobre 2008 à 02:00:50

SUJET 2 : DECRIVEZ UNE SITUATION EPROUVANTE...

    • LE TEXTE DE SQUALL46 ***

Lilith.

Un brouillard presque irréel déguise les allées, brouille les visages, dérange les sens. Sur la place, quelques pantins maladifs aux corps débiles se traînent ici et là comme autant de destins déchirés ; vides et hagards, ils vaquent, errent et vagabondent dans ce décor monotone de maisons abandonnées. Des planches miteuses obstruent les portes de nombreux taudis, les volets sont clos, immanquablement. L’étranger passe. Plusieurs enfants accompagnent sa venue d’imperceptibles chuchotements, de regards hypocrites ; les autres se taisent, trop occupés à démembrer le cadavre d’un chat luminescent. Bientôt, les mères appellent les leurs à rentrer, la nuit tombant sur le village comme un couvre-feu naturel. Il ne reste alors plus que le vol des feuilles mortes, le sifflement du vent contre les parois des maisons, et l’étranger, seul, au cœur de ce monde éteint.
Il avance, observe les numéros sur les portes, absents ou chancelants pour la plupart. Il remonte le quartier, insatisfait ; traversant le jardin d’enfants, il file bientôt derrière les tourniquets, évitant les balançoires, enjambant les vélos cassés, tous ces instruments de jeu, dégradés, rouillés et abandonnés, rien que les symboles du chaos dominant.

L’homme longe la chapelle, imposante et sinistre, ses oreilles attrapent ici et là quelques gémissements provenus de l’intérieur. Une silhouette étriquée se tient dans l’embrasure de la porte, le visage bizarrement humain, mangé par les ombres, elle semble escorter son passage de tous ses yeux. L’étranger, mal à l’aise, ne s’attarde pas. Il reprend son chemin, à l’abri de ce regard pénible, et emprunte sur la gauche un escalier couvert de sang séché. Là-haut, une petite cour sordide se découvre sous ses pas légers. Aux fenêtres des maisons sales, ici vaguement éclairées, surgissent sitôt de curieuses silhouettes, spectatrices de l’arrivée du paria en leur royaume lépreux.

‘‘Lilith’’. Un portail noir en métal, les charnières grincent, il entre. Les murs sont effrayants, couverts de cicatrices et de creux suintants. Une maladie paraît survivre au cœur de ces ventres obscurs, car depuis leurs tréfonds s’écoule une substance corrosive étrangère. L’homme s’avance sur le seuil et frappe trois coups, ceux-là manquent d’effondrer le préau du dessus. Une scolopendre court sur le paillasson, de la poussière glisse d’une poutre instable, le vent souffle, la porte s’ouvre.

Une femme se tient sur le seuil. Blonde, les cheveux noués, le maquillage grossier, une dimension de la tristesse réside dans son regard clair, aimant irrésistible. De par sa beauté glaciale elle apparaît comme la précieuse maîtresse noire de ce cadre cauchemardesque. L’homme parle, baissant son masque.

« Mademoiselle Lilith ? fait-il d’une voix caverneuse angoissante.

- Vous êtes le docteur, n’est-ce pas ? devine la jeune femme, perspicace.

- Oui. Je suis en avance.

- Effectivement, nous vous attendions pour demain soir… explique-t-elle, jaugeant l’individu, son apparence et son calme apparent.

- Cela pose t-il un problème ?

- Non, aucun. Entrez. »

Elle s’écarte, il entre, retirant son chapeau avec précaution. Des légions de poussières cachent autant de toiles d’araignées. Le hall est exigu, plusieurs draps tachés de sang, de sang frais parfois, couvrent les fenêtres. Des aliments périmés jonchent le sol, formant la gigantesque pitance de plusieurs nuées de fourmis. La force malsaine de l’intérieur triomphe de toutes celles rencontrées auparavant. Une tragique sensation de renfermée contamine chaque élément de la pièce, ici, l’air est sale, souillé, il suffoque. Elle lui propose de s’asseoir un instant, il refuse.

« C’est inutile. Puis-je le voir, immédiatement ? »

Sa question trouve le silence, Lilith le moment idéal pour une terrible inspection. Muette, les yeux vides, elle flaire, fouille et examine son âme, la suspecte de tout et de rien. Une poutre craque, un chien hurle à la mort, une seconde passe ; et Lilith, immobile, le corps habité par une étrange raideur, se pare d’un rictus absurde. Malgré la forme dérangeante de l’épreuve, l’homme demeure impassible face au jugement de ce tribunal diablement hypnotique. Elle acquiesce enfin, le conduisant sitôt vers l’escalier. Il rajuste son masque, pressé de dissimuler le reste de son mystère sinon la sueur de son impatience.

L’escalier n’offrant que le passage d’une seule personne, ils engloutissent les marches une à une, l’un derrière l’autre. Une odeur de pourriture gagne le corridor. Les marches s’enchainent, suivant des trajectoires improbables. Elles semblaient monter tout à l’heure, mais désormais les émanations de l’endroit lui interdisent toute concentration, toute réflexion, il ne sait plus. La femme se tait, elle écoute semble-t-il. L’homme tend l’oreille, et surprend bientôt quelques sons disharmoniques provenus du dessous. Une étrange mélodie aux sonorités censément tribales filtre depuis le sous-sol. Mais y a t-il ici un tel souterrain capable de résonnance ? Peut-être viennent-ils d’ailleurs après tout… Le périple est interminable.

« Pardon docteur, mais en quoi consiste précisément votre étude ? demande-t-elle finalement d’une voix charmante, puissance de délicatesse.

- Ma thèse repose sur l’existence crédible d’un vaccin contre la mort. Selon les rumeurs, le fondement de cette idée trouve sa source dans cette maison, votre hôte en est la preuve vivante, explique froidement l’inconnu, bref et ne se fatiguant d’aucune autre forme de civilité.

- Un homme de votre éducation se fit-il toujours aux rumeurs ? fait Lilith, un peu mordante.

- Mademoiselle, étant donnée l’importance de mes recherches, chaque information est à vérifier. Ma visite sera brève, je ne vous dérangerai pas longtemps.

- Oh, vous ne me dérangez pas, bien au contraire. Vous n’êtes pas le premier sceptique que je vois passé. Certains attendent un miracle, une raison de croire, d’espérer, d’autres sont comme vous et cherchent à éprouver leurs connaissances. Mais c’est toujours un plaisir de voir les réactions des étrangers, leurs convictions bouleversées. »

Ils sont arrivés. Une chaleur insupportable filtre au travers de la porte, tandis qu’un fleuve de liquide obscur suinte le long des cloisons, glisse et se répand sur le sol déjà transpirant d’une horrible saleté. L’étranger s’arrête, là, comme pétrifié devant cette dernière barrière à la peut-être révolution de ses connaissances. Il relève son chapeau du bout des doigts, efface l’outrage d’une goutte de sueur trop téméraire.

« Annoncez-moi, fait-il enfin, ayant retrouvé un semblant de volonté.

- C’est inutile. Vous êtes attendu. »

La jeune femme affiche un sourire glacial, de son regard il l’embrasse, celle-là, unique évocation de grâce, mais pareil à ses doutes, elle s’efface. Et le voilà seul, face à son destin. Il s’avance, inquisiteur, ouvre la porte, calmement, délicatement, silencieusement. Il entre.

Comme une chapelle, la pièce se trouve inondée de cierges et de candélabres, les murs se noient sous les ombres. Une simple lucarne trahit la régularité du plafond ; l’ouverture offre le passage de l’air, les flammèches se vrillent, la botte de l’étranger cogne le sol, la porte se referme. Les lueurs vacillantes crachent leur maigre pouvoir et viennent se taire contre les ténèbres couchées sur le linceul. L’œil perçant, l’étranger distingue cette forme lourde, grossière, qui repose sous les draps amples. Le cœur battant, il avance jusqu’à se voir plonger dans la pénombre. Là, à l’abri de tout regard, il délivre le contenu de sa mallette.

« Je n’ai qu’une seule question à vous poser, annonce t-il gravement, trahissant la pièce et son mutisme. Qu’est-ce que ça fait ? »

Les syllabes se perdent au cœur d’un nouveau silence. Les draps remuent. Est-ce là le passage du vent calme, ou bien cette forme grossière désire-t-elle enfin chasser le fardeau des ombres ? L’étranger s’avance, son pied frappe le métal d’une gamelle. L’objet se renverse, contaminant le sol de son infâme bouillie. L’homme ne s’en préoccupe pas. Il lâche la mallette, cache le contenu dans son dos. L’inexplicable chaleur se mêle aux caractères de sa profonde angoisse et continue de lui souiller le visage, la sueur y perlant à grosses gouttes. Il progresse vers le lit, ses pupilles se dilatent, son regard s’accoutume au règne de l’obscurité, la forme s’agite, il en devine presque les traits.

« Avez-vous honte de votre supériorité ? Avez-vous honte de véhiculer tant de jalousie ? Je suppose que vous ne répondrez pas… fait-il, jetant son masque sur le sol. J’ai vu la mort à de nombreuses reprises ces dernières années. La guerre, la famine, les épidémies… Ma propre famille fut la victime d’un virus très rare. Tous ont été emportés… continu t-il, affecté, l’œil fou. Aujourd’hui, c’est mon tour, je n’ai plus que quelques jours à passer sur terre, quelques heures peut-être. »

L’étranger ramène sa main devant lui ; coïncidence ou génie du ciel, la lune passe l’un de ses rayons par la lucarne, révélant le terrible tranchant d’un scalpel. Pris d’une colère absurde, l’homme élève son arme en concert de sa voix.
« Je ne peux le permettre…Je ne peux le tolérer…Je ne peux me résoudre à ce que quelqu’un puisse regarder les autres mourir, impassible et froid, dans sa tranquille éternité d’injustice, explique t-il l’estomac retourné, brandissant le scalpel d’une main tremblante, l’autre déjà sur le drap, prête à retirer ce dernier tissu de mystère. »

Mais tandis qu’il délivre la forme de son suaire, comme un puissant venin, une indicible horreur lui explose au visage. Sur le lit défait repose la carcasse d’un homme torturé, d’un corps souillé. Une grimace de répulsion lui ride la face et il se retient courageusement de vomir son dégout. Il veut s’écorcher, se griffer, s’arracher les yeux, il souhaite n’avoir jamais vu et ne plus jamais voir pareil horreur ; pourtant, il regarde.

L’étranger considère cette abomination de figure, en devine les oreilles arrachées et les paupières cousues ; il n’évite pas non plus l’effroyable vision d’un front bossu ignoble, repaire d’une nuée de cafards. La langue tranchée, les lèvres enflées d’infections, sur cet amas de déchéance seul le nez trône à sa place, permettant à ce maudit de renifler sa propre putréfaction. Par moment, ses mains sans pouces cherchent à balayer le règne des blattes, en vain. Sous sa glotte, une sangsue lèche et boit les sécrétions d’une étrange lèpre, pareil aux liquides que vomissaient les murs du dehors. Ce corps mutilé, cette presque dépouille remue un peu, pousse quelques faibles gémissements. L’étranger recule d’un pas, le visage froissé par l’angoisse. A cet instant, au pied d’une telle montagne de pure folie, il peut mesurer son idiotie et se maudire d’avoir aussi naïvement pénétré le cœur de ce village lointain.

Il lui semble que les ombres s’infiltrent depuis l’extérieur, qu’elles descendent le long des murs tels des serpents aux couleurs de la nuit ; comme des centaines de mains venus le tirailler en tous sens, déchirant ses vêtements et le laissant nu au milieu des candélabres bientôt consumés. Sous l’emprise d’ongles décharnés, de poignets dépecés, d’êtres sans visages ; il s’étrangle d’une peur paralysante insaisissable. Comme une pression supplémentaire, la voix des tam-tams ressurgit depuis les profondeurs de la maison. Et bientôt, nombre de pas sourds résonnent dans l’escalier comme autant de promesses barbares. L’étranger, pris de panique, se met en tête de fuir par la lucarne. Trouvant l’aide d’une armoire, il y pose un pied et se décide à l’escalade, mais sa main suante de peur glisse sur un rebord et l’homme finit face contre terre. La porte s’est décrochée dans sa chute, délivrant le cadavre d’un enfant mangé, rongé, défiguré. Le corps glisse sur le sol. Un bocal suit la même trajectoire et va se briser contre un mur, déversant son contenu de semence humaine. D’autres récipients gorgés de sperme et de sang remplissent la commode. L’homme veut se relever, il veut croire, croire en sa possible fuite, croire en la possible douceur de sa mort ; mais la porte de la chambre s’ouvre déjà et Lilith, sublime, se tient sur le seuil. Elle entre, lui demeure pétrifié, pétrifié par une puissance invisible sinon l’aura fantomatique de cette épouvantable déesse. La porte se referme, quelques murmures s’élèvent d’entre les ombres tandis qu’un vent irréel souffle chacun des candélabres. Alors plongé dans les ténèbres, l’étranger goutte les lèvres froides de Lilith, promesse d’une éternelle nuit de souffrance.

Un baiser, rien qu’un baiser, le succube a parlé…

Carnavale
Carnavale
Niveau 10
31 octobre 2008 à 02:03:07
    • LE TEXTE D'AGRAF ***

Un Somme dans la Vallée

C’est un trou de verdure, où chante une rivière, où dansent des soldats, où meurent des mercenaires. Loin devant et loin derrière, les canons rythment le temps qui passe, au creux de ce petit vallon, qui mousse de bataillons. Au zénith de la montagne fière a été installé un campement ; de là, armé seulement de jumelles, d’un fusil précis et d’une main adroite, on peut lutter contre l’ennemi qui rôde. C’était de là-haut qu’il venait, le Soldat Jeune, avant d’être envoyé ici-bas…

Il faisait nuit, une pâle nuit de printemps où le monde peine à s’endormir, tout désireux qu’il est d’exalter sa beauté aux esprits environnant. Malgré les haillons de chaires follement accrochés à ses parures, la Nature, fidèle à elle-même, renouvelait comme chaque année ses charmes des saisons passées. L’air était frais. Un craquement de branches quelques pas derrière lui le firent sursauter, les mains crispés sur son fusil il alla inspecter les lieux.

Une effraie s’envola d’une branche non loin pour passer au-dessus de sa tête avant de s’en aller vers la lune splendide qui illuminait des trois-quarts de sa face opaline un univers mystérieux et hostile. Ici et là de frais cressons violacés prenaient l’allure de sombres obus sur le point d’exploser. Parfois le chant clair de l’eau se confondait en une horrible symbiose avec les cris des mitrailleuses et le Soldat Jeune frémissait. L’air était frais.

Il remis son casque en place, nerveusement, avant de reprendre de plus belle sa marche aux milieu des glaïeuls. Les parfums ne font pas frissonner sa narine, autour de lui seul subsiste l’odeur acre et épicée de la peur. Il sait qu’il a peut-être pris son dernier repas, il ne songe même plus à son pauvre village, son Loir gaulois ou son petit Liré. La chaude fumée sortant du toit de sa maison, cela fait longtemps qu’il l’a oublié ! Sa respiration vaporeuse le précède d’un petit nuage blanchâtre chaque fois qu’il expire, et l’oxygène qu’il inspire le remplis d’un effroi glacial. L’air est frais, il se rapproche.

Sa mission ? Inutile, futile, comme l’est chaque chose en guerre. Ce n’est pas tant son savoir que son sacrifice qui est demandé. Il ne faut jamais dormir que d’un œil disait-on, et pour s’assurer l’avantage l’ennemi doit de tout temps veiller. Voilà pourquoi, lui, veillait, les jambes endolories et le sac pleins d’explosifs. Souriant comme sourirait un enfant malade, il regarde une dernière fois les visages de sa mère et de sa sœur, qu’il a sommairement dessiné avant de partir. Peintre, c’était ce qu’il voulait faire. Mais maintenant, l’air est frais et ses doigts engourdis sont bien incapables de dessiner quoi que ce soit. Pourtant, combien de fois sa voix rauque de timidité n’avait-elle pas quémandée un crayon et du papier pour immortaliser ces petits vals, trous d’herbes illuminés que la nature faisait surgir sous ses yeux ?

L’air glacial brûle ses lèvres, il est temps de se découvrir. Le Jeune Soldat pose son sac et en sors les explosifs : un beau paquet de poudre enfermé dans une boîte hermétique, d’où ne sort qu’une longue, longue mèche. Il va poser la bombe près du dépôt à munition, le faire sauter et s’enfuir aussi vite qu’il le pourra. Si un esprit le protège, il réussira. Sinon… Advienne que pourra.

Se glissant, se faufilant dans la nuit comme un chat, le Jeune Soldat atteint les premiers baraquements. Il fait frais, personne n’est resté dehors. A l’intérieure d’une cahute il entend des rires gras. Une logorrhée de rires gras et gutturaux. Nul ne l’a entendu, il peut poursuivre sa route à travers les ombres miroitantes de la nuit. Sa quête touche à sa fin, peut-être. Dans les mi-nuits illuminées du sourire blafard de la lune, un faux pas peut vous trahir. Passer trop près d’une fenêtre, rester au milieu d’une allée, la pénombre n’est pas suffisante et vous voilà piégé ! Pris dans l’antre de la bête… Mais le Jeune Soldat est prudent, réfrénant le claquement de ses dents que l’air mordant lui arrache, il se dirige le plus discrètement du monde vers l’objectif de sa mission. La baraque, moins miteuses que les autres, n’est même pas gardée : peu de monde en vérité combattait entre ces collines, et le sort de la guerre ne se déciderait pas chez eux, à quoi bon donc se donner trop de mal pour sécuriser les lieux ? Le Jeune Soldat voulait juste finir sa mission au plus tôt, le Vieil Officier n’avait pour sa part que ces consignes : « gardez les positions ». Comprendre « Tuez vos hommes en nombre raisonnable, mais ménagez-les tout de même un peu, nous ne comptons pas sur vous pour gagner la guerre. Mais nous sommes en guerre, et vous devez vous aussi faire comme ci. »

Voilà pourquoi on privait de sommeil un Jeune Soldat. Pour jouer à la guerre. Il se frotta les yeux du dos de la paume — ses doigts étaient sales — puis plaça l’explosif en position et partit se mettre à l’abris quelques mètres plus loin, emportant la mèche avec lui. Par malheur, elle était trop courte et n’arrivait qu’à un mètre des arbres où il pourrait s’abriter. Tombant de sommeil, les membres engourdis par le froid mais l’esprit vivifié par la peur, il se mit à fouiller frénétiquement dans son sac pour trouver une boîte d’allumettes.

Le carton chaud et rugueux de la boîte le rassura, il l’ouvrit. L’air semblait s’être encore rafraîchis, une légère brise s’était faufilée entre les montagnes pour venir le narguer à son travail. Les deux premiers essais furent infructueux, ses dents reprirent leur claquement incontrôlable, le froid mordait ses os. La troisième allumette sembla vaciller un moment avant de se rétablir et d’irradier d’une douce chaleur ses doigts meurtris.

Ce fut cet instant que choisis un soldat ennemi, ivre, pour sortir uriner.

Il y eut un instant de flottement, un court instant qui sembla durer une éternité, où le Jeune Soldat et l’Ennemi se firent face, l’Ennemi reprenant peu à peu ses esprit et l’allumette se consumant inévitablement. Une tête hirsute apparu, incrédule, à la fenêtre graisseuse du cabanon. Il fallait agir vite ! Le froid avait soufflé la flamme avant qu’elle n’atteigne les doigts du soldat. Il savait qu’il aurait du partir, mais abruti par la peur, le froid et, sans doutes, le manque de sommeil, il prit une ultime allumette et la gratta contre le carton brun foncé du paquet. Elle se brisa tandis qu’à l’intérieur, l’ennemi semblait reprendre ses esprits et s’agitait vivement.

Un soldat sortit, canon en avant, et fit feu tandis que l’extrémité brisée de l’allumette essayait vainement d’allumer la mèche. Horrifié — il avait un trou rouge au côté droit —, le Jeune Soldat se leva précipitamment et, sans demander son reste, se mit à courir frénétiquement. D’autres coups de feu sifflaient à ses oreilles, brisant les branches autour de lui, effrayant les grenouilles et les rongeurs qui dormaient. Il couru, couru jusqu’à ce que le souffle lui manque. Il était loin des ennemis maintenant, loin de tout. Une rivière ronflait nonchalamment non loin de là, il s’en approcha en chancelant et se retint à l’écorce d’un saule pleureur. L’arbre trempait l’extrémité de ses branches dans l’eau glacée ; le Jeune Soldat se mouilla le visage pour reprendre ses esprits, il était si fatigué. Il avait froid…

La douleur lancinante dans son ventre l’obligea à se pencher sur sa blessure. Il avait deux trous rouges au côté droit, probablement avait-il reçu le second impact lors de sa course folle. Anesthésié par l’effroi, il ne l’avait même pas senti. Maintenant, chacun de ses mouvements lui arrachait des grognements de douleurs, il ne pouvait plus continuer. Sa montre à gousset s’était brisée lors de la fuite, elle indiquait cinq heures. Le soleil ne devrait plus tarder à se lever, il était si fatigué, si fatigué…

Ce n’était que l’affaire de quelques heures, pensait-il, sitôt réveillés ses forces reviendraient et il pourrait rentrer au campement. Et puis, pourquoi s’échiner à poursuivre alors qu’il était évident qu’il n’avait plus d’énergie ? Le tapis d’herbes qui s’étendait sous ses yeux, vert sombre dans le clair-obscur de la nuit mourante, offrait un lit idéal. Il s’allongea, plus rapidement qu’il ne l’aurais voulu, et regarda une dernière fois sa mère et sa sœur. Le papier était tâché de sang et les formes qui y étaient dessinées s’en retrouvèrent distordues. A moins que ce ne fût sa vision qui flanchait, il avait froid.

Pâle dans son lit vert, il aperçu les premiers scintillements du soleil. Autour de lui la nue matinale prenait des allures argentées. Un sourire maladif éclaira son visage avant que le sommeil ne l’emporte. Nature, berce-le chaudement : il a froid.

(Merci au passage à Agraf d'avoir été l'un des rares à faire une présentation bien aérée !^^)

Carnavale
Carnavale
Niveau 10
31 octobre 2008 à 02:04:19
    • LE TEXTE DE CARNAVALE ***

Terminus.

Il y eut un courant d’air. Mon écharpe s’envola. Bouffées de gazoline et moiteur souterraine. J’entre dans le wagon. Le métro est plein. Je m’assois, fesses serrées. Le regard est vague. Les portes se referment. Clac. Les rails crissent. La station disparaît dans un travelling arrière. Plus que quelques arrêts.

A côté de moi, il y a cet homme un peu arabe. Il dort. Barbu, mal rasé. La tête sur la fenêtre. Peau de safran. Il pue. Son odeur cassoulet, son odeur de pet chaud, le rend insupportable. Je ne suis pas raciste. Mais il pue, indéniable. Je me concentre un peu. Plus que quelques arrêts, je pourrai respirer.

La vieille, derrière moi, grince des dents. Elle somnole sur sa canne. Ses sacs à provisions débordent de petites boîtes métalliques. Pâtée pour chats. Pains de campagne. Pommes mouillées. Oignons en grappes. Odeurs de chou, de chou brûlé. Ses jambes sont des boudins, des gros boudins joufflus. Elle défaille. Trop de monde. On vient l’aider. Tous se précipitent pour la soutenir. Moi, je reste assis. On me regarde avec méchanceté : hé toi, le jeune, lève-toi un peu pour la vieille dame.

Je les regarde, le rouge au front. Contrit, je me lève. L’arabe pue et dort. Personne ne lui dit rien. Je reste calme. Je tourne mes yeux. Plus que quelques arrêts. Je réajuste mon manteau. Une fillette à côté digère mal son sorbet. Elle le rend sur mon jean. Grosse flaque jaunissante, verdâtre et grumeleuse, étalée sur ma cuisse. La mère qui l’accompagne : désolée, cher monsieur, mais ce n’est qu’une enfant. Je ne dis rien. Elle va me tendre un mouchoir ? Non, navrée, je n’ai rien. Elle est malade, pauvre petite.

J’essuie la flaque, je me concentre. Autour de moi, on sourit un peu. Ils n’osent rien dire. Bien fait pour moi, ceci dit, parce que pas poli avec la vieille dame. Elle a des vapeurs. Son visage dessine des veines violacées, sa peau se fripe de gouttes d’angoisse. La mort, pour aujourd’hui ? Ils la guettent tous, veulent savoir. Ce soir, on aura peut-être une histoire pour le dîner. Va-t-elle se réveiller ? Dans quelques arrêts sans doute. Pour l’instant, elle agonise. Une station vient. Un contrôleur monte. Je m’assois à côté d’une jeune femme. Elle se tord soudain de douleur. Le contrôleur se précipite à ses côtés : vous allez bien mademoiselle ? Non… gémit-elle. J’ai mes règles. Mon dieu, vous avez du Dafalgan ? Du tout. Je souffre ! Sa jupe s’empourpre. Je préfère m’en aller. Mais monsieur ! me retient le contrôleur : avez-vous votre ticket ? Je fouille mes poches. Disparu. Attendez, monsieur le contrôleur, je l’avais, il se peut que je l’aie perdu. La fille reste dans sa flaque de sang. Tout le monde la regarde ; elle meurt de honte, mais ne s’en va pas. Je ne sais pas pourquoi. Il ne la contrôle même pas. Elle a jeté un de ces regards… Il s’est fait avoir, je le sens. Il contrôle l’arabe, le réveille un peu brutalement : monsieur, contrôle des titres de transport. L’arabe marmonne, fouille dans sa poche, et tend le ticket. Mon ticket.

Il me l’a volé ! ai-je envie de crier. Mais on le voit dans mon regard, et je n’ai pas le temps de m’exprimer ; un gros homme me prend le bras, en le serrant jusqu’à l’os : ah non ! C’est trop facile d’accuser les gens de couleur ! Mais enfin, lui dis-je, c’est mon ticket. Monsieur, assumez votre malhonnêteté, me dit-on. Le contrôleur fronce des sourcils, et s’apprête à me faire payer plus cher encore. C’est bon, plus que quelques arrêts. Reste calme.

A la station suivante, dans son uniforme gras, il continue de rédiger le procès-verbal. L’arabe me regarde, sourire en coin. Il dort. Je le hais. Des petits jeunes noirs et bronzés, en casquettes blanches, sur le côté, survêtements clinquants, gestuelle hip-hop, entrent avec fracas. Le contrôleur leur jette une œillade, sa journée s’annonce copieuse. La dame qui n’avait pas de mouchoir pour le vomi, en tend un à la jeune femme. Pour qu’elle regagne un peu de pudeur. Le contrôleur me tend la facture. Je ne regarde pas le chiffre. Je sais qu’il est énorme. Mes tempes palpitent, j’ai le nerf sec. Reste calme, tout va bien, tu es heureux.

La vieille dame bat des paupières ; on soupire, satisfait, mais déçu aussi. Le contrôleur la salue, lui tapote la main, et file voir les jeunes zouaves. Son attention se porte sur un grand noir surtout, plus noir que les autres. Le blanc s’apprête à sortir son calepin ; le noir, son canif. Le blanc range son stylo, et passe son chemin. Il s’arrête près d’un homme fin, faible, chauve, lunettes myopes, qui regarde le tunnel faire défiler ses feux. Le contrôleur demande le ticket. Je ne l’ai pas, lui répond sèchement le voyageur. Alors, je vais être obligé de vous verbaliser. L’autre lui dit : non, pas du tout. Je vous demande pardon ? Vous m’avez entendu. De toute façon, monsieur, vous n’avez pas le choix. Le voyageur se lève brutalement, le prend par le collet, l’amène à lui, se retourne, et lui écrase le visage sur la vitre du métro, en veillant à ce que son nez ne s’en remette pas.

« Je vais être très clair, monsieur le contrôleur. Vous allez me dire pourquoi je me donnerais la peine de payer pour des métros sales, moches, et puants ? Pour accepter les retards de ligne même pas justifiés ? Pour une troupe de comiques qui se met en grève tous les trois mois et pour des motifs affligeants ? Des fainéants qui voudraient faire payer leur fainéantise aux autres ? Non, merci. Je fais la grève du ticket, moi, monsieur le contrôleur. » Il relâche l’étreinte. Le contrôleur retombe sur le sol, le visage troué, le nez en équerre. Tout le monde crie, ou reste muet de stupeur, choqué. Seuls les jeunes zouaves rient, grassement, en se tapant les cuisses : « wow il est malade, lui, il est pas bien, le bigleux ! ». Le voyageur les regarde, les lèvres pincées, le visage transi de satisfaction et d’orgueil, puis se rassoit, en regardant le tunnel faire défiler ses feux, à travers la fenêtre constellée de sang noir.

Je tremble, les gens ont peur. D’énormes clochards, aux yeux bridés, entrent, à la prochaine station. Accordéons et harmonicas en main, ils se mettent, rigolards, à jouer la musette. Personne n’ose bouger. Ce n’est pas leur arrêt, mais certains cherchent à sortir ; inutile, les portes sont déjà fermées. Le métro redémarre. Les voyageurs qui nous ont rejoints nous ont rejoints coûte que coûte ; même conscients que le wagon est bondé, ils sont entrés. Tout le monde se serre. La vieille défaille à nouveau. La jeune fille aux règles ne s’en sort pas. On s’éloigne du monsieur qui s’est rebellé, on le craint. Personne n’ose approcher le corps du contrôleur qui semble gémir un peu. Je sue terriblement. Mes aisselles ruissellent. Mon dos fait toboggan pour les gouttes qui naissent dans ma nuque ; je panique. Trop de monde. Reste calme.

Parmi les nouveaux voyageurs, trois femmes me reconnaissent. Quelle horreur. Voilà mes trois amantes, dans le même wagon, chacune ignore l’existence des autres ! Mon amour ! s’écrie l’une d’elles. Mon poussin ! s’écrie une autre. Mon cachou ! enfin, pour la troisième. Elles s’aperçoivent, lèvent les sourcils. L’odeur de l’arabe devient de plus en plus prégnante. Le sorbet et ses restes m’écœurent ; la musique continue, à trois temps, de titiller les rates ; les clochards jouent faux, tout le monde grince des dents, le contrôleur gémit. Un autre vagabond arrive, mains dans les poches, et déblatère, ivrogne, aidez-moi, messieurs dames, car j’ai pas d’foyer qui vaille, j’ai besoin d’un peu d’sous, et j’voudrais bien manger, mais j’ai pas c’te chance là, d’être cossu comme vous, alors, pour un p’tit don, pour un p’tit geste, ou pas grand-chose, faites-moi d’la place dans votre cœur, c’pas pour boire, mais c’pour manger, et j’vous bénis, et bonne journée. Personne ne l’entend, parce que le métro hurle et braille dans les tournants, ça arrange bien les porte-monnaies.

Dans le wagon d’à côté, d’autres zouaves semblent s’en prendre à une jeune femme, mais ces cris sont lointains et il se peut qu’elle les ait provoqués – traînée. Tous ces strings qui ressortent aussi, faut pas rêver. J’en vois autour de moi, qui se dandinent, innocents ; mais je reste très calme, car il me faut gérer la simultanéité de trois mauvaises ruptures. On peut savoir pourquoi elle t’appelle mon cachou ? Tu le connais comment, toi, d’abord ? C’est mon copain. Ah oui ? C’est étrange, c’est le mien aussi ! Il couche avec toi ? Et toi aussi ? Tu comptais nous le dire quand ? T’allais en choisir une, au hasard ? Et pourquoi pas le beurre, l’argent du beurre, et les trois crémières ? Tu as raison, c’est l’idéal ! Fais-toi plaisir, comme au fast-food ! Connard. Salaud. Ordure. Triple claque. Elles continuent à se hurler, à me hurler, tandis que tous les voyageurs, hilares, étouffent leurs rires. Personne ne viendra aider la fille dont on arrache la jupe à côté ? Qui tape contre le carreau ? Et cet homme derrière elle ? Et les deux autres qui lui tiennent les bras ? Il n’est pourtant pas si tard dans la journée, et cette ligne n’est pas si mal famée, non ? Va-t-on l’aider ? Non, mon arrêt est plus loin, je ne m’arrêterai pas pour… et puis, ils ont l’air violents.

Et le contrôleur, on en fait quoi ? Il se relève, avec difficulté, personne ne l’aide ; il veut appeler des renforts mais le voyageur qui lui a écrasé le nez a détruit son talkie-walkie. A la prochaine station, il faut qu’il s’en aille. Mais à la prochaine station, les portes ne s’ouvrent pas. Et les voyageurs à quai ne peuvent pas entrer. Ceux qui sont à l’intérieur, et j’en fais partie, et mes poumons vont exploser, ne peuvent pas sortir. J’abandonne les trois furies, et tente d’éclater la vitre, mais tout est de plastique, de nos jours. Le métro continue. Tant pis, j’irai au bout.

Claustrophobie, agoraphobie, xénophobie, comme des microbes, ces mots s’envolent, se reproduisent, et circulent de ventres en ventres, avec l’odeur de l’arabe. J’essaye, comme je peux, de rester calme, détendu ; mon arrêt n’est pas loin, mais c’est le terminus, et d’ici là, mon Dieu, il y a encore des rails, beaucoup, beaucoup de rails. Je respire de plus en plus mal, nous sommes tous compressés les uns contre les autres, et nous parvenons, c’est un miracle, à ne pas croiser nos regards. Tous sont comme aveugles, et fixent un point vacant, quelque part autour d’eux. Les femmes noires, mauvais genre, avec leurs décolletés vulgaires, énormes, roses, fluos, rient et puent, comme les autres, au milieu des bandes-sons qui se heurtent et saturent mon esprit encombré par la tension morveuse des trois horribles harpies ; elles ne voudront plus de moi, le voyage achevé. Et mon lit sera vide. Et je ne jouirai plus. Je n’aurai que ma main.

Une femme enceinte, tenue par son homme, s’accroche à la barre, mais le métro est secoué, car les rails sont en mauvais état ; elle s’effondre, son mari cherche à la rattraper, mais le métro prend un mauvais tournant, et tous la piétinent, tandis qu’elle hurle et tente de s’accrocher à nouveau à la barre. Ils cognent dans son ventre, en croyant, c’est idiot, qu’ils tapent dans un banal gros sac. Un bébé, non loin, hurle plus fort que la fille du wagon d’à côté, ouf ; il a faim, qu’on lui donne un peu le sein. La grand-mère, à l’haleine mortifère, défaille pour de bon, un filet de bave coule le long de ses deux lèvres craquelées ; crise de tétanie. Et nous sommes compressés, impossible de s’en soucier. Un chinois aux narines énormes comme des tunnels, juste sur mon visage, se mouche bruyamment et m’envoie quelques gouttes qui manquent de me faire rendre, à mon tour, mon quatre heures. Les sardines de midi me reviennent en mémoire, et j’ai bien l’impression d’être devenu comme elles. La petite vomisseuse est collée contre ma braguette ; quelle honte, je me fais gronder par mes amantes, et pourtant la gamine me fait des afflux sanguins. Incontrôlable. Sa mère s’en aperçoit, et me frappe avec son sac. Sont-ils tous contre moi ? Un exhibitionniste révèle sa nudité aux bigotes d’à côté. Elles hurlent. Le métro est bondé. Plus un seul centimètre cube de respiration. Des pages de journal froissées s’envolent ; on y lit que c’est la crise, et bientôt la fin du monde. Ici, c’est l’enfer. Reste calme, reste calme, voilà le terminus, voilà le terminus !

Je les regarde tous avec un air taquin, la voix électronique annonce le terminus. Au revoir, horrible foule. Je me dirige vers les portes. Mais les portes ne s’ouvrent toujours pas. Horreur. Vite, une solution. Je crois bien que c’est le signe. Tant pis pour ma mission… Je me tourne vers eux, tous ces voyageurs qui se pressent contre moi, qui grouillent dans leur lâcheté et dans leur surdité, et qui se fichent de moi, moi, qui ne suis qu’un corps, comme eux, perdu dans une fourmilière. C’en est trop, et assez. Tant pis, j’y vais. J’écarte les deux pans de mon manteau et leur montre ma ceinture d’explosifs. Bzz d’une mouche. Ils clignent des yeux. Je cligne des miens.

Clic.

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Niveau 10
31 octobre 2008 à 02:10:20
    • LE TEXTE DE MINIMUS ***

Un Ecrin sur le Pont.

Un fleuve se faufilait dans une grande ville. Sous l'un des ponts qui l'enjambaient, un jeune homme aux cheveux et à la barbe hirsutes attendait, assis sur un baril renversé. Il observait les nuances de vert et de gris du courant qui défilait. Parfois, un pneu passait, sans doute échappé d'une carcasse noyée. Certains jours, selon sa chance, le clochard pouvait trouver de vieux vêtements, ou des ustensiles de cuisine rouillés. Il conservait beaucoup de ses trouvailles. Mais, à vrai dire, peu de choses lui servaient réellement. Tout finissait toujours par s'entasser derrière des cartons oubliés. C'était sans compter la découverte de ce matin-là.
Un petit coffret en bois flottait doucement. Comme à son habitude, Igor s'en empara à l'aide de son long bâton à l'extrémité crochue. L'objet fut ramené avec précaution près de la rive, et les doigts sales du mendiant l'agrippèrent. C'était une boîte à bijoux richement décorée.

Son contenu manqua de faire s'effondrer Igor. Colliers, bagues et bracelets, tout en or et pierres précieuses ! Une véritable fortune reposait dans ce coffret. Devant les yeux du jeune homme défilèrent les costumes chics et les soirées mondaines remplies de sang de haute noblesse. Mais il pensa aussitôt à la possible jolie bourgeoise, propriétaire de l'écrin, qui aurait pu égarer ses armes ostentatoires. Si Igor arrangeait son allure, et qu'il se montrait courtois en lui rapportant son trésor perdu, parviendrait-il à gagner son cœur ? Car voilà bien une chose qui manquait à ce clochard bien plus que les richesses : les belles bourgeoises. Ah ! Qu'il ne pouvait oublier ces peaux douces et laiteuses. Toutes ses anciennes amours, oubliées, disparues ! Comme il maudissait la subite mésaventure financière qui l'avait assailli et jeté sous un pont. Du bonheur de gentilhomme intègre, il était passé aux déboires d'un vagabond sans le sou. Mais ce coffret était là, entre ses mains, comme une seconde chance tombée du ciel. Et déjà il s'imaginait au bras d'une épouse magnifique, à converser avec un auteur célèbre et un homme politique. Igor rangea la boîte à bijoux dans la poche intérieure de son grand manteau qui sentait l'urine et mauvais l'alcool. Craignant qu'un autre mendiant ne lui dérobât son passeport pour la félicité, il décida, dès lors, de ne plus jamais quitter son pardessus. Les jours s'enchaînaient, et toujours Igor attendait que le visage d'une femme désespérée apparût. Mais il n'arriva rien pendant les quatre jours qui suivaient sa découverte, et le clochard continuait de croupir dans son trou.

Un matin, un de ses confrères, qui lui était inconnu, vint sous le pont. Son air un peu ahuri et la grosse malle qu'il portait à la main droite interloquèrent Igor. Celui-ci, avec la passion et la minutie d'une bonne femme obsédée par la propreté, nettoyait ses bijoux d'or, pourtant déjà fort reluisants. Le visiteur aperçut l'écrin. Aussi décida-t-il de considérer Igor comme dupe et de lui présenter sa malle grande ouverte. Celle-ci regorgeait d'objets en tous genres ; des vêtements rongés et défraîchis, des élastiques, des canifs plus vraiment aiguisés, et tout un tas d'autres choses inutiles dont les cartons du jeune mendiant foisonnaient déjà. Néanmoins, certains accessoires intéressaient Igor, mais il se ravisa presque immédiatement en songeant à la bourgeoise qui pleurait sûrement, seule dans son grand lit à baldaquin, en attendant qu'on lui rapportât ses biens. Il refusa l'offre, et le visiteur s'en fut, sa grosse malle fermée.

Igor se retrouva encore seul les deux jours qui suivirent. Il passa des chiens et des chats qui, comme lui, étaient à la rue. Le jeune homme prenait toujours grand soin des bracelets, des bagues et des colliers. Une après-midi s'écoula. Quand le soleil se coucha et que s'allumèrent au-dessus de lui les lampadaires du pont, un second visiteur arriva.

C'était une vieille fille, fille de joie un peu trop avinée, à la silhouette grasse et au maquillage surabondant. Elle vit les bijoux dorés aux mains crasseuses du clochard, et cette nuance la fit rire, d'un rire de soudard. « Ces jolis trucs m'iraient mieux », lui fit-elle remarquer, en pointant vers une bague son doigt boudiné. Igor lui fit bien comprendre que ces choses n'étaient pas pour elle, mais la gourgandine insista. Elle lui proposa même une « partie gratuite » contre une bague et un collier. Il y avait bien longtemps que le mendiant n'avait pas touché une femme, aussi l'offre lui parut fort alléchante. Mais ses rêveries de vie mondaine et de peaux blanches et parfumées refirent surface, et il rejeta la proposition. Et quelques minutes et insistances plus tard, Igor était à nouveau seul sous son pont trop plein d'ombre. Au-dessus de sa tête, par-delà la couche de dalles qui le séparaient des automobiles roulantes, on entendait, plus fréquentes qu'à l'accoutumée, les sirènes de police.
Un autre jour passa. Igor commençait à se demander si la bourgeoise s'était juste aperçue de la disparition de son écrin. Peu à peu, il perdait espoir.

Le lendemain matin, il y eut une troisième visite. C'était un homme dégingandé qui devait être jeune, pas plus de vingt ans, mais au visage déjà si terne qu'il en paraissait dix de plus. Il gardait toujours ses mains dans les poches de son pantalon et semblait y palper quelque chose tant ses doigts s'agitaient derrière le tissu. L'homme vit aussi la boîte à bijoux, posée sur les genoux du pauvre qui astiquait les joyaux pour y effacer d'invisibles taches. Il ne perdit pas de temps et se tint droit face au clochard. Il essayait ainsi, et en vain, d'adopter une posture plus sérieuse, plus professionnelle. Il laissa s'échapper ses mains de leur cachette pour en sortir, bien mise en évidence au creux de ses paumes, de la drogue. Contre sa jolie boîte et tout ce qu'elle contenait, le revendeur lui proposa assez de substance pour oublier tous ses petits soucis pendant au moins trois semaines. Une proposition attrayante, car Igor songea que cela pourrait lui faire oublier son ventre qui grognait et son gosier qui s'asséchait. Mais les belles pensées des mets et breuvages qui lui seraient destinés lui vinrent à l'esprit, et il déclina aussitôt le marché.

L’eau coulait sous les ponts. Igor ne reçut plus de visites les jours qui suivirent. Pas le moindre chat de gouttière ne traversa l’endroit. Quel que fût l’objet qui flottât devant ses yeux, le jeune mendiant n’y prêtait aucune attention. Il avait fini par se lasser de l’entretien des bijoux et les avait laissés dans leur boîte, elle-même un peu délaissée sous le pull en laine mis en boule qui lui servait d’oreiller. Parfois, Igor sortait de sous le pont, l’écrin dans son manteau, et vagabondait çà et là dans les ruelles voisines. Il espérait encore rencontrer une pauvre fille de sang noble au teint blême et à l’air effaré, mais il ne croisait que des confrères endormis.

Dans les moments où les hurlements de son ventre devenaient insupportables, il était tenté de se rendre chez le bijoutier du coin pour vendre ne serait-ce qu’une bague, juste pour mieux vivre quelques jours durant. Mais il se résignait toujours en pensant qu’il avait su tenir jusqu’à cet instant, et qu’il pouvait encore endurer quelques souffrances si cela lui permettait de gagner un cœur et un compte. En outre, il s’était attaché à ces breloques. Quand le soir tombait, et qu’il avait mal aux jambes d’avoir trop marché, il regagnait son abri de fortune et enfouissait le trésor sous un tas de laine grise.

Etrangement, les vaines tentatives d’échanges qu’on lui avait faîtes lui manquaient. Igor regrettait de n’avoir plus eu de visiteurs depuis cinq jours déjà. Aussi arbora-t-il d’avance un large sourire à la vue de deux hommes, au loin, sur les quais, qui venaient vers lui. Le clochard prépara une dernière fois la boîte à bijoux pour la rendre plus présentable, ôta quelques fils de laine qui s’y étaient accrochés, en espérant que ces deux hommes aient une chose vraiment intéressante à lui proposer. Mais pourquoi marchaient-ils vers lui ? Avaient-ils entendu la rumeur – saugrenue ! – du clochard famélique accompagné d’un majestueux écrin ? Peut-être étaient-ils de ces collectionneurs qui visitent les plus improbables endroits pour y dénicher de véritables merveilles ? Igor fantasmait.

Mais, cette fois-ci, il était réellement prêt à se séparer de sa boîte. Il avait trop attendu, et ne supportait plus de ne manger que dans les poubelles quand il avait les moyens d’entrer dans des restaurants de luxe. Tant pis pour la belle nantie. Les deux hommes s’étaient vite rapprochés. Ils portaient un uniforme bleu. Ils étaient coiffés d’un képi.
L’un d’eux sortit un calepin de sa poche intérieure et commença une lecture monocorde. On expliqua au mendiant que d’après les témoignages de Mr R., chômeur, Mlle B., mannequin, et Mr D., commerçant respectable, ledit Mr Igor V., sans emploi, était en possession de la boîte à bijoux volée de Mme S. On lui appris également que les trois témoins avaient confirmé avoir entendu de la bouche même de Mr Igor qu’il était l’auteur du vol. Et pour couronner le tout, ajouta l’agent en le notant dans son carnet, Mr V. était bel et bien en possession de l’écrin susmentionné à l’endroit indiqué par leurs trois sources.

« Il l’a. C’est bien lui, ajoutèrent-ils sur un tout autre ton. Un clodo nommé Igor, qu’ils disaient. Suis-nous, mon gars. Pour toi, ce sera la chaise. »

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Niveau 10
31 octobre 2008 à 02:14:02

SUJET 3 : DECRIVEZ UN PORTRAIT...

    • LE TEXTE DE NEGATUM ***

L'Alchimiste.

La vie, c'est...

Non, en fait. La vie, ce n'est pas... Ca n'a jamais été aussi clair que... que quoi, d'ailleurs? La vie, ce n'est pas un amour, ce n'est pas une quête, pas un Dieu, pas une révolution, et c'est encore moins une longue succession de petits plaisirs simples. C'est la vie, tout simplement. Beaucoup de bruits, trop de lumières, un peu de parfum, et c'est fini. Il n'y a pas de sens dans tout ça. Pas de but. Pas d'objectif. Je pense que vous aussi, vous l'avez compris.
Bien sur, il y a toujours des moments où on en trouve, des sens. Quand je me suis allongé à coté de ma femme, encore tremblant, dans la nuit rouge où nous nous étions unis pour la première fois. J'avais l'impression de... de l'avoir trouvé. Ce fameux sens caché derrière les lignes.

Mais les fixs, ça ne compte pas. C'est des autoroutes pleines de lumières et d'éclats, de sourires publicitaires et de violons américains. Mais il y a plus rien, après. Après. Après deux semaines, nous nous disputions déjà. Après dix ans, pendant qu'elle m'attendait, je caressais une autre femme. Après trente ans, je ne la désirais plus. Après cinquante, je la haïssais. Et derrière tout ces après, tout ce temps si long et ennuyeux, il restait cette nuit où j'avais eu le courage d'être un idiot.

Je crois comprendre pourquoi j'écris ça. Le goût âpre de l'alcool permet parfois de relâcher le barrage des souvenirs. De faire fleurir, dans la fange de notre quotidien, quelques histoires.

C'était au lycée. A l'époque, déjà, j'habitais dans un rêve. Une belle maison, un pays libre, des parents modernes, une petite soeur adorable, des amis intelligents. Comme tout les rêves, celui-ci ne fut beau qu'aprés le réveil. Et comme tout les rêves, il ne demandait pas d'explications, avançait droit devant lui, traînait derrière mes yeux fatigués, mes oreilles assourdies.

Je ne sais pas depuis combien de temps Nathan était là. Le lycée était grand, et je n'ai jamais entendu dire qu'il avait été nouveau un jour. Moi, au contraire, j'avais le sentiment de l'être depuis le début. Papillonner d'un groupe à l'autre, écouter sans s'attacher, parler sans s'impliquer, rire aux bons moments, passer ses cahiers sans les donner, échanger les numéros sans les utiliser... J'avais toujours fait ça, sans me poser de questions, pour passer le temps. A seize ans, la vie paraît déjà longue, et ennuyeuse. Il faut bien trouver de quoi s'occuper.

Il fut dans ma classe en première. Il était grand, brun, avec un drôle de sourire à la fois naïf et triomphant, celui d'un bébé. Il regardait la classe avec gourmandise, et s'asseyait un peu au hasard au milieu des groupes. Il ne disait rien, ne riait pas, se contentait de voir, de dévorer les gens avec son sourire. Et on le laissait faire.

Nathan m'a dit un jour, beaucoup plus tard:

-Tu te rend compte, quand même? Dans le lycée, y a plus de deux milles personnes!

-C'est vrai que ça fait beaucoup.

-Non, c'est pas ce que je veux dire. Deux mille personnes! Quand tu penses que chacune d'elle a une histoire, des amis une conscience, un passé... Tu comprends? Ca fait deux mille vies, si on les ajoutes, on peut arriver, à je sais pas, trente ou quarante milles ans de souvenirs! C'est gigantesque! Et quand je pense que j'existe un peu pour tout ça. Si ils se souviennent de moi, je vais peut-être vivre dans les mémoires pendant des siècles!

Mais en fait, Nathan ne les frappa jamais. Ce n'était pas dans ses cordes: Il était transparent. Pas rejeté, non, les plus humiliés des associaux laissent souvent un vague goût amer chez leurs bourreaux. Non, lui, il s'entendait bien avec tout le monde, mais ne se disputait avec personne. ?tait un bon copain partout, un bon ami nulle part. On ne parlait jamais de lui. C'était un fantôme.

C'est par hasard si je l'ai vraiment connu. En quittant un jour le cours de musique, je suis resté, je ne sais plus pourquoi. Il s'était assis au piano, un gros synthétiseur au bruit hideux, et il avait joué deux ou trois notes.

-Tu sais jouer du piano?

-Non, mais... Je veux apprendre. En fait, je voudrais devenir pianiste.

Qu'est ce que je pouvais lui dire? Que tout les pianistes commencent à six ans, et quatre heures par jour? Qu'il commençait à être vieux pour rêver comme ça? Comme pour défier la réalité, j'ai souri, et j'ai dit:

-C'est bien, alors. Bosse bien.

De toute ma vie, je ne l'ai plus jamais vu toucher à un piano. Magie: je me suis demandé si il ne se foutait pas de moi. Intrigué, intéressé, je me suis mis à lui parler. Et le fantôme a prit chair. Aussi soudain qu'un croquemitaine surgit du placard. Un mensonge travesti, un aveu masqué. C'est ça qui la fait naître, qui lui a donné un nom -Nathan- et un visage. Si j'avais déjà su qu'il ne mentait jamais, je ne l'aurai jamais connu.

Ca aussi, c'était un de ces tics. Il m'a expliqué plus tard, en fin d'année de terminale, qu'il s'était juré de ne jamais mentir. Il pouvait éviter les questions, masquer la vérité, mais duper les gens, non. Pourquoi, il ne savait plus vraiment. Il disait que c'était plus amusant comme ça. ? C'est comme passer du niveau facile à difficile dans un jeu. Tu le fais parce que ça devient plus dur ?

Je ne sais pas si il a vraiment été mon meilleur ami. C'est quoi, d'ailleurs, un ami? C'est comme le sens de la vie, ça n'existe pas vraiment, en fait. Je n'ai jamais vraiment eu de problème, et je n'ai jamais eu besoin de les raconter à quiconque. Une vie prend trop de place pour être partagé.
Nathan non plus ne s'est jamais vraiment confié à moi. Il avait des raisons d'en avoir, des problèmes, pourtant. Ses parents divorçaient, et son père... Enfin, je ne l'ai jamais su. Au niveau des notes, il frôlait tout juste la moyenne. Je me suis inquiété, au début. Je me suis dit qu'il allait plonger. Mais jamais son sourire n'a quitté son visage, ce sourire gourmand qui avalait tout les chocs de sa vie.
On se voyait souvent le jeudi soir, après les cours. On s'asseyait sur un banc, devant le lycée, et on regardait la foule bruyante de nos amis disparaître, les uns après les autres, dans l'ombre de la nuit grimpante. Parfois, sans dire un mot pendant des heures entières, juste là, à voir. Moi, je n'avais rien à dire. Et lui, parfois, il me racontait son histoire.

Je ne sais pas trop comment expliquer...Il était de cette pauvreté fière, qui gardait la sauvagerie des luttes et la beauté des rois. Il avait des soucis, mais des soucis digne d'être raconté, des beaux ennuis. Il n'était qu'un fantôme, mais un fantôme de personnage, pas un fantôme d'homme. Sa vie était un mythe fondateur, une histoire qu'on pouvait raconter, avec ses gentils, ses méchants, ses héroïnes et ses rebondissements, ses symboles et ses violences, ses leçons de morales et ses crépuscules. Mon petit fantôme était une légende.

Est-ce que je l'ai envié? Moi, et mes chemises repassés, mes copains quelconques, mes parents solides, mon quotidien si calme, si beau et si gris? Nathan était un roman, un roman qui s'écrivait à chaque instant, à chaque parole, un drame créatif qui ne connaissait pas les après. Une vie pleine de sens. Je me suis toujours demandé quelle était la véritable différence entre nous deux. Si nous avons vécu sous deux ciels. Ou si nous avions deux regards.

Après le piano, il s'essaya au dessin. A l'écriture. Et puis à l'économie, à la politique, à toutes ces choses qui nous font soi-disant maîtriser notre futur, fructifier notre temps. Il ne les prenait pas uns par uns, ne les sentait pas, ne les goûtait pas. Non. Il tombait, simplement, dans leurs gouffres, dans leurs abîmes, éraflait leurs parois noires, fasciné de leurs richesses, amoureux de leurs difficultés. Nathan trouvait dans chacun d'eux le sens de sa vie.
Et à chaque fois, il n'arrivait pas à continuer. Il n'était pas fait pour. A croire qu'il était fantôme aussi pour les passions.

Il faisait nuit, quand j'ai osé lui poser la question.

-Mais... Pourquoi? Tu échoue à chaque fois.

Entouré d'herbes et de vides, étouffé par la chaleur de l'été, étranglé par ce ciel qui s'étend la nuit tombée jusqu'à engloutir la terre. Je n'ai jamais su ce qu'était cet endroit, pourquoi nous étions-là, assis sur un banc, perdu dans ce désert loin des hommes, loin du temps Est-ce seulement arrivé? Ou, dans le chaos des après, dans cette chute infinie du temps, un de mes rêves s'est-il échappé de sa prison?

-Et bien... Disons que je fais signe au monde. Je l'appelle pour qu'il nous vienne en aide.

Le ciel tituba. J'avais bu, peut-être pour la première fois.
-Que... Quoi?

-Je veux me sauver. Je sens que bientôt, il sera trop tard, alors j'envoie des SOS. Le monde doit m'aider. J'y arriverai pas tout seul.

-Mais qu'est-ce...

Mais j'avais compris. Ca s'était abattu sur mon crâne comme une évidence.

-Et qu'est-ce que tu feras, si le monde ne vient pas te chercher? Si tout ça ne t'ouvre pas un chemin? Aprés?

Il haussa les épaules. Il ne souriait plus.

-Après, je trouverai de quoi m'occuper.

Il attendait le début de son histoire. Le moment où le film commencerait, où le fantôme deviendrait le héros.

Elle a du arriver à cette période, elle aussi. Une fille comme les autres. Dans la foule des visages, dans les marées des couloirs, dans ce lycée où vivait et mourait des milliers d'enfances. Elle s'asseyait, avec ses quelques amies, dans un coin, et parlait, se taisait, souriait, regardait le béton blanc et gris, la neige le soleil la pluie. Ne bougeait pas, attendait que les gens, ou les sens, viennent à elle, pendant des années, comme ça. Comme on peut être seul, quand on attend...

C'est Nathan, un jour, qui me l'a montré. Au printemps de notre année de terminale. Je ne pensais pas qu'il tomberait amoureux, un jour. Dans la vie des héros, les princesses n'apparaissent qu'une fois le film commencé. Qu'une fois que le monde nous a sauvé du destin banal et horrible qui nous attend.

Il a souri, gourmand.

Tout les jeudis, il me raconta, comme toujours. Comme pour le piano, les poèmes et les étoiles. L'histoire d'amour qui le liait à cette fille, qui attendait. Il me racontait ses ruses, ses aventures, et, comme toujours, ses récits prenaient formes, magnifiques, héroïques, cliché mais plein de rêves. Moi, comme toujours, je ne disais rien. Je restait là, à regarder la foule, et je me sentais vivant. J'oubliais ma vie, mes pensées, mon quotidien, je sortait de mon rêve pour rejoindre le sien. Je jouais un jeu dangereux, frôlait la zone entre les deux mondes, entre les deux regards, tournant comme une lune autour de sa planète, slalomant, toujours plus rapide.

Nathan m'avait changé. Malgré lui, il m'avait amené dans son orbite. Chaque jour, au lycée, quand je le saluait, je regardait les autres, et je pensais ? Vous ne le voyez pas. Il faut le rencontrer, lui parler, pour le voir apparaître. Mais les fantômes ont des dons. Lui, c'est un génie. Il décante le temps, les secondes et les minutes, les heures de cours interminables, et toute cette vie pleine d'absurde. Il en fait des histoires. Il en fait des rêves. Il transforme le monde en un autre monde, celui qui se cache derrière les écrans, derrière les livres, dans toute ces morales sur l'amitié, l'amour, Dieu, et le rien. Ce n'est pas l'alcool, la drogue, le bonheur. J'ai trouvé l'Alchimiste. Qui fait de la vie une histoire.?

C'était comme ça. Tout les jours, je répétais ce texte, comme un enfant un poème. Et j'essayais de trouver la vie moins longue. De moins m'occuper. Et je rêvais, maintenant, que le monde, en cherchant Nathan, vienne me trouver, aussi.
Et puis, un jour, il est allé lui parler. Directement. Son sourire naïf, ses grands yeux et une rose comme seule arme. Elle attendait quelque chose, et c'est lui qui y est allé.

-Qu'est-ce qu'elle a dit?

La magie a de nouveau fonctionné, le jeudi suivant. Je ne me sentais pas encore tout à fait vivant ce jour-là. Mais ça s'approchait. Lentement. Elle avait dit qu'elle réfléchissait. Que peut-être il était ce qu'elle attendait. Mais peut-être qu'il n'était qu'un mirage. Et tout ses mots avaient tant de sens pour moi... Résonnait dans ma tête pendant des heures.

Deux jours plus tard, la fille attendait toujours, au milieu de ses amis. Nathan n'était pas là. Je suis allé la voir. Mais elle ne voyait pas de quoi je voulais parler. Elle ne l'attendait pas, elle lui avait opposé un non définitif. Sans suite possible. Une histoire tranché en son milieu.
Je suis retourné voir Nathan, ce jeudi-là. Je n'était pas en colère. Je comprenais, même. Et sa folie, ses mensonges, ses trahisons, n'étaient qu'un continent de plus à son monde. Un visage plus triste, moins coloré, peut-être. Mais avec un début, une fin, un héros et des compagnons de route. Ca n'avait rien à voir avec la terre, et avec mon ciel. Ca restait l'autre monde, celui qui avait un sens.
Il a souri.

-Alors tu as fini par comprendre... Ca devait arriver.

-Qu'est-ce que tu va faire, alors?

-Je vais aller lui parler. C'est un peu comme... Comme si je laissait une dernière chance à Dieu.

Il a regardé ses pieds. Ses mains se replièrent sur sa poitrine, comme chez un petit enfant.

-J'ai peur, tu sais. Et si il ne venait pas nous chercher? Si on... Si je finit par rendre les armes?

Je l'ai rassuré. L'ai conforté. Et le lendemain, il retourna voir celle qui attendait. Et le lendemain, encore. Tout les jours. Et moi, qui jonglait avec les groupes, les amis, les discussions, il me semblait le perdre dans la brume et dans la foule. Je me retournais parfois, le cherchais du regard, au milieu de ces millions de visages, et il m'apparaissait à chaque fois plus flou, plus aérien, plus disparu. Il se dissipait.

C'était la dernière semaine de lycée. Le rêve touchait à sa fin. Tout avait déjà été joué, tout avait été dit, tout avait été pensé. Désormais, il ne nous restait qu'a tomber, à se laisser porter dans le courant, et à attendre la mort.
Nathan s'assit à mes cotés. Pour la dernière fois. Et il avait réussi. Le monde était venu le chercher. Lentement, avec un sourire gourmand, il me raconta les disputes, d'abord. Puis les larmes. L'amitié éphémère. Et le baiser final. Je souriait, mais j'étais un peu triste, sans doute: Bientôt, je devrais rejoindre mon monde. Et peut-être devenir Alchimiste, moi aussi.

Deux semaines après, j'appris la nouvelle par la bouche de notre professeur de musique: Nathan avait été retrouvé dans sa chambre, après que sa petite amie soit partie. Il avait avalé deux boites de somnifère.

Ils ne s'étaient pas disputés. N'avaient pas rompus. Non. Il avait compris que le monde ne l'avait pas sauvé. C'était une illusion. Personne, même un fantôme, ne peut créer la Pierre Philosophale.

Les autres ne l'ont pas pleuré, et je n'ai rien dit. Car tout cela avait encore du sens. Il restait une histoire. Et quand je suis allé à la fête de fin d'année, imbibé d'alcool et d'amis, j'ai vu la jeune fille qui attendait, les larmes aux yeux. Celle qui avait failli sauver Nathan. Je suis allé la voir, allé la consoler. On ne pleure pas un fantôme. Je l'ai pris par la main et, dans la nuit rouge de juillet, dans l'apothéose de ma vie, j'ai cru apercevoir le Sens de la vie.
Elle est morte, il y a dix ans de cela. Elle a attendue toute sa vie, avec sa douce patience de femme. Moi, j'ai bu, beaucoup. Et j'ai regardé, le temps passer. J'ai oublié l'Alchimiste, et toutes ses histoires.

Je me souviens, maintenant. Pourquoi j'ai écrit ce texte. Pour trouver un sens, à tout ça, au crépuscule de ma vie sans histoires, pour voir ce qu'il y a après les après. Mais je n'aurais pas de conclusion. Pas de fin.

Tout ce que j'espère, c'est que le monde viendra me chercher.

Carnavale
Carnavale
Niveau 10
31 octobre 2008 à 02:17:31
    • CLOTURE DES PUBLICATIONS ***
Negatum_
Negatum_
Niveau 8
31 octobre 2008 à 02:26:25

Je suis dégouté!

J'était super fier de mon texte et je n'arrive "que" quatriéme. :(
Bon, j'engueulerais les juges demain, là je suis trop crevé, mais je vous dit, ça va saigner :sournois:

(Super boulot sinon, vous avez du courage)

visiteur3
visiteur3
Niveau 8
31 octobre 2008 à 04:01:39

Félicitation à tous. Voilà qui étoffe bien une page, tout ces textes.
C'est à la relecture, malheureusement, que je vois que la limite de pages a grandement affecté mon texte. Peut-être aurais-je dut le faire plus long, pour plus de détails (car oui il m'en restait à dire) ou moins long. Enfin... Bravo aux 5 premiers et bonne chance pour la 3e session.

FFrules3
FFrules3
Niveau 10
31 octobre 2008 à 11:54:44

Merci les juges pour ce boulot, on se voit à la 3ème session ! :ok:

Alcove
Alcove
Niveau 6
31 octobre 2008 à 12:19:42

Erf je dois avouer être lésé par le 8 d'Agraf, ça me plombe un peu ma note, mais si c'est comme ça que tu l'as senti je ne vais pas rager dans le vide :-) J'essaierai de faire mieux à la prochaine session.

En tous cas oui très beau boulot de la part des juges qui sont restés, je comprends un peu mieux les désistements vu la tonne de caractères que vous avez à lire, et du coup votre fidélité au concours n'en est que plus admirable. Je lirai probablement certains textes dans la journée.

sanphi
sanphi
Niveau 8
23 novembre 2008 à 17:16:51

Je sais que j’ai quelques jours de retard mais bon, après tous ces déboires informatiques (ils ne sont pas vraiment terminés d’ailleurs), j’ai enfin l’occasion de lire ces textes et les commentaires des juges que je remercie au passage pour leur boulot formidable.

Concernant mon texte, je me retrouve dans pas mal de commentaires. Notamment dans l’action un peu brouillonne. C’est vrai que je dois travailler de ce côté-là. Je voulais imprimer une certaine dynamique mais ce n’est pas encore ça. Je suis contente qu’on ait remarqué le contraste flagrant entre la fin et le début. Le fait est que je voulais faire un texte avec un changement de registre assez brutal pour marquer les différences entre la peur « externe » induite par la violence mais somme toute gérable et la peur « interne », beaucoup plus éprouvante, à la limite du supportable et pourtant générée par un truc inoffensif à la base.

Sinon, j’ai lu bien sur les autres textes et certains sont remarquables. En vrac :

- Le texte de Carnavale qui est abrupt, avec un cynisme piquant qui prend en otage, entortille, ficèle le lecteur, le laissant à peine respirer jusqu’à la fin qui tombe comme un couperet. Excellent.

- Le texte de Squall : on se prend un peu les pieds au début dans les descriptions assez riches mais on finit sans s’en rendre compte, par s’immerger complètement dans cet univers glauque et inquiétant. Une fresque envoutante.

- Le texte de Negatum : mention spéciale pour celui-ci. C’est mon préféré, de loin le meilleur de cette session à mon sens. Un sacré portrait qui surprend carrément parce qu’à la base, difficile de faire quelque chose avec ce sujet qui sorte des sentiers battus. Et pourtant…avec un phrasé simple, des mots de tous les jours, qui, on ne sait comment, exhalent un parfum romantique et mélancolique, se dessine peu à peu la personnalité attachante de Nathan. Ombre fantomatique et sans saveur, cliché d’un quotidien de lycéen qui, comme une peinture ternie, passée entre les mains d’un habile restaurateur finit par révéler sa beauté cachée, par petites touches, surprenant le lecteur par son éclat, ses couleurs, sa richesse intérieure. Simple authentique et génial. :bravo:

That’s all ! :hap:

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