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Calcium Equum

Squall46
Squall46
Niveau 21
12 septembre 2008 à 21:32:13

Bon, il semble que personne n'est poursuivi, malgré tout je poste la suite, plus consistante. Manifestez-vous, lecteurs.

-------------------

«
Dans les rues et jusqu’à l’orée du bois, Noah s’est caché, dissimulé, faufilé tel un serpent debout, le sentiment d’être épié ne l’ayant plus quitté depuis ses premiers pas dans la région. Alors, dès l’instant où dans son attente de la nuit tombée il pénètre le refuge de Conrad, c’est un long soupir de soulagement qui lui déplie les lèvres, un apaisement commandé par la bonne figure de son nouvel interlocuteur. Pourtant, ce visage ridé, privé par un âge avancé de sa vigueur d’antan, pourrait être celui du patriarche de la ville. Comment cet homme peut-il être le frère du tavernier ? Lui qui ne semblait pas dépasser la quarantaine. Peu importe, cela ne le regarde pas et Noah décide de se taire devant l’individu et son sourire accueillant.
« Alors vous l’avez bien reçue… s’enthousiasme le vieil homme, tandis qu’il referme péniblement la porte chahutée par une bourrasque.
- Reçu ? Reçu quoi ?
- La lettre pardi ! s’exclame t-il, plongé dans un trouble état de joie peu compréhensible. La lettre ! Vous l’avez toujours ? Ce sont mes braves bêtes qui vous l’ont portée. »
L’homme se courbe et s’en va montrer quelques oiseaux dans un coin de la pièce. Les volatiles enfermés dans une cage de bonne taille, il en ouvre la petite grille et verse quelques graines à l’intérieur d’un récipient. Les bêtes s’agitent et viennent piquer la nourriture sous l’œil fier de leur maitre. Noah décide de fouiller son imperméable à la recherche du papier, mais rien ne vient. Il s’étonne et redouble d’intension. Des débris, des miettes de feuilles passent entre ses doigts, mais toujours rien. Il capture finalement un petit morceau de papier chiffonné par le temps, dernier rescapé de la lettre d’Edward. Noah ne comprend plus, il tenait encore bien fermement cette lettre une heure auparavant, et même si le papier avait semblé abimé dès le premier jour, on ne pouvait soupçonner qu’il s’évanouisse en lambeau de cette manière. La gaité quitte aussitôt les traits de Conrad.
« Ne vous fatiguez pas. L’Avatar a encore frappé.
- J’ai bien peur de ne pas vous suivre Conrad, explique Noah, confondu par les évènements anormaux qui décident de s’accumuler depuis l’heure de sa venue en ces lieux.
- Hum. Ecoutez plutôt… »

Le feu brûle dans l’âtre, une gorge qui déploie sa chaleur dans la pièce et restaure les peaux glacées des deux hommes, les protège du froid qui s’est tout d’un coup mis en marche à l’extérieur. Le vent fait rage et le bois craque, dix-neuf heures déjà. Depuis de longues minutes et au cours d’un maigre repas, le chauve raconte une histoire à Noah, une légende des environs. À en juger par sa verve, il n’a que trop rarement à son goût l’occasion d’enfiler ce costume de conteur.
« Rien ne peut sortir de cet endroit sans en subir les conséquences, explique t-il gravement, la voix ébranlée par le réveil d’un souvenir funeste.
- La lettre ? Pourquoi s’est-elle décomposée ainsi ? cherche à comprendre Noah, dépassé par les dires invraisemblables de son interlocuteur.
- Elle a subit les lois pernicieuses de cet endroit unique, de ce lieu régi par des forces que beaucoup diraient venues d’ailleurs.
- De quoi parlez-vous ? Vous essayez de me faire croire que cette région n’appartient pas au même monde que le mien ?
- Elle est de ce monde, mais nous ne connaissons pas notre monde comme ils le connaissent eux, révèle t-il tandis qu’il porte un œil attentif sur chaque recoin de la pièce, n’évitant pas ainsi les mécanismes de la paranoïa.
- Eux ? Vous parlez encore de cette confrérie secrète ? De cette secte ?
- Evidemment, l’Avatar et les siens ont passé leur vie entière à déchiffrer les secrets de l’existence. Ce travail, cette recherche, c’est leur raison d’être.
- Une recherche. Et qu’ont-ils trouvés ici, à Noire-Epine ? s’intéresse Noah, captif du flot ambiant et grandissant de la déraison.
- Une effroyable vérité à n’en pas douter mon ami. Je ne sais pas exactement de quoi il s’agit. En réalité, personne ne le sait vraiment ici. Mais j’ai vu, j’ai vu des choses…dans ce manoir.
- Un manoir ?
- Le manoir du cœur de la forêt, l’Avatar y a élu domicile depuis bien longtemps.
- Eh bien ? Parlez ! Qu’avez-vous vu ?! l’interroge Noah avec virulence, son cœur définitivement conquête des troubles de la curiosité.
- J’ai vu cette…cette substance maudite en des quantités terrifiantes. J’ai…j’ai découvert sa bibliothèque. Une enceinte de manuscrits désuets, d’œuvres étiquetées en latin et couvertes de notes concernant la lointaine venue d’êtres secrets. Hélas, avec ses démons d’argile à mes trousses, je n’ai pas eu le temps d’examen nécessaire. J’ai dû renoncer et m’enfuir, confie t-il péniblement, comme s’il pouvait encore ressentir cette angoisse qui ne l’a plus quitté depuis ce jour d’effroi.
- Des démons d’argile ?
-Vous savez mon ami, les gens d’ici prennent pour miracle la présence de l’Avatar, et le fait de ne plus être sensible au temps qui passe. Mais en réalité, c’est une véritable malédiction, et nous tous sommes prisonniers de son règne maléfique. Il est partout ! Il est omniscient ! Et le seul à savoir comment quitter la région. Oui, lorsque l’aubépine n’est plus posée sur la croix… »
Comme pris d’une trouble folie contagieuse, l’homme hanté ne peut plus s’empêcher de porter plus avant la confession de ses maux. Mais Noah grimace et ses yeux bleus cherchent une autre marque d’attention, de toute évidence il n’a plus cœur à écouter une si nébuleuse histoire. Il relance pourtant.
« L’aubépine ?
- Oui, je suis sûr que c’est çà ! On dit que les couronnes d’aubépine éloignent la mort ! Parfois elle n’est plus autour de la croix, c’est qu’il doit s’en servir… raisonne t-il pour lui-même, accrochant le bras de son interlocuteur, les yeux fous.
- Et cette sensibilité au temps ? De quoi s’agit-il ?
- Oui… souffle longuement Conrad, l’Avatar a étudié cette substance, ce liquide nous laisse jeune et beau, mais maintenant nous ne pouvons plus quitter la région sans que les effets ne s’inversent. J’en sais quelque chose, voyez mon expérience, fait-il, affichant une mine triste et présentant de plus près son visage déconfit, ridé, abîmé par l’âge.
- Ecoutez, votre histoire est très intéressante, mais je vais devoir partir Conrad. Je dois retrouver mon frère ce soir, raconte Noah, bien décidé à couper court à ce qu’il prend pour de noires affabulations extirpées des méandres d’un cerveau malade.
- Attendez ! Quoi que vous en pensiez, vous devez savoir certaines choses même si vous n’en mesurez pas l’ampleur avec justesse, précise l’autre tout en lui agrippant le poignet avec une vigueur insoupçonnée.
- Très bien, mais faites-vite, concède le quadragénaire aux cheveux braises et fous, se rasseyant.
- Hum…Votre frère ! Oui, c’est bien là l’une des choses que vous devez savoir. Il est menacé tout autant que vous. Vos présences étrangères bouleversent l’équilibre instable de la région. Les habitants le traquent depuis plusieurs jours déjà.
- Ils le traquent ? Comment cela ? interroge t-il, croyant le mystérieux personnage de nouveau dressé sur la voie de la raison.
- Je vous l’ai dit, nous autres ne connaissons plus la délivrance de la mort, regrette Conrad qui, emporté par le flot de ses pensées, marque un court silence. L’équilibre des forces investies par l’Avatar dans la région, vous l’avez modifié par votre simple présence. Depuis, la maladie se répand et les habitants vieillissent à nouveau, certains sont même déjà morts depuis la venue de votre frère. C’est pour ça qu’ils lui courent après !
- Mais, sortez de cette fantaisie mon ami ! Revenez donc sur terre ! Il n’y a pas plus de démons ici qu’ailleurs, et mon frère n’est en rien la source de vos maladies. Soyez raisonnable, voulez-vous ? fulmine presque Noah tandis qu’il se lève brutalement, sa peau tachetée piégée dans la sombreure des caractères de la colère.
- Chut ! s’exclame brusquement le vieil homme, joignant le geste de mise à la parole. »
C’est un grincement qui intervient le premier, à l’instant où le vent se tait, là-bas, derrière le seuil, quelques pas coulissés se chuchotent. Le chauve observe, les lignes grasses de sa face s’étirent en des longueurs jamais atteintes auparavant, il blêmit d’un éclair et ravale un sanglot pour ne pas faire échapper le moindre son. Noah capte la tension cosmique qui s’est emparée du faible corps de son hôte, pourtant, s’il doit prêter l’oreille et la raison aux paroles qu’il vient d’entendre depuis des heures, c’est bien lui et lui seul qu’ils sont venus chercher, emporter peut-être. ‘Qui est là ?’ croit-il avoir interrogé, mais non, il n’a rien dit, aucun son ne se plait sortir de sa bouche close, la prison de sa langue pétrifiée. Le loquet a tourné, une fois, deux fois, mais rien, la porte refuse de bouger.
Les deux hommes se dévisagent une dernière fois. L’instant d’après une balle de chiffon embrasée brise le carreau et percute en plein dos le vieil homme qui s’écroule sur le sol, il se tord bientôt et se traine sans but dans des attitudes affligeantes où la douleur et la folie se confondent. Les bêtes s’agitent et débutent un concert morbide du fond de la pièce, tandis que les flammes grandissent et gagnent du terrain sur le bois. Dans un dernier soupir, Conrad essaye d’anticiper le pire et il prévient Noah de l’existence d’un souterrain, sous la maison, d’un dernier refuge. Mais bien vite les ténèbres lui couvrent les yeux et sa face dévorée par les flammes ne figure plus qu’un amas de cartilages décharnés. ‘Sous le lit de la chambre’, c’est là, là que se trouve sa seule échappatoire, la trappe. Noah saisit son imperméable par le col et s’enfonce dans la pièce, au milieu des flammes, lui, seul, rien qu’une silhouette fragile.
Par-dessus l’intense crépitement des flammes, des excitations malignes et quelques grognements sauvages s’élèvent et se mêlent depuis l’extérieur ; bientôt, une bouteille de verre traverse le carreau à son tour, se brisant à moitié elle finit sa course contre la cage à oiseaux, l’ouvrant avec fracas. La porte d’entrée se tord de chaleur et le bois grignoté se meurt bientôt en un espace béant. Ils surgissent sur le seuil. Noah le sait, ces figures de la mort ne l’abandonneront plus que devant la sentence de son costume de bois. Les oiseaux s’échappent et s’affolent, leurs ailes enflammées de la peur et du feu. Tous s’écrasent alors contre les murs dans une répétition malsaine, il n’y en a bien qu’un seul qui parvient à s’extirper de la fournaise par une chance improbable et un carreau brisé.
Noah atteint la chambre à l’aide de son pardessus, rien qu’un pont de tissu jeté sur les flammes de l’enfer. Il peut désormais dire adieu à la photographie, si tant est qu’elle n’ait pas disparu auparavant, happée par les noires abimes de l’absence sinon les quelques forces inconnues qui régissent cet endroit de pure folie. Ce côté-ci de la maison semble épargné pour l’instant, alors Noah se précipite vers le lit et le tire de toutes ses forces jusqu’à l’étendre contre l’embouchure de la porte. L’instant d’après, il découvre le passage secret du parterre et s’y infiltre aussitôt, n’omettant pas de refermer la plaque de métal après son passage.

Ici la pénombre est intense. Totale. Elle étouffe la vue mais offre l’authentique perception du sensible. Noah comprend au plus profond de ses entrailles l’invitation secrète : son esprit réfléchit les couleurs. Les ténèbres conversent et leurs paroles raisonnent en des songes qui s’inventent doucement dans la noirceur. Des hallucinations se caressent, des formes chétives et pantelantes se tracent au-delà de ses yeux clos, dans les espaces fermés de la déraison. Il est le géniteur et l’engeance. Son corps amolli embrasse les murs et se tord en des géométries improbables. L’horreur d’imaginer son sang sucé par une substance grasse, humide, presque fangeuse, lui emplit le crane. Il se surprend à respirer l’odeur de sang de la folie, à dévisager le cheval qui boit la lune.
Ses poils devenus fourrure, il va hurler. Les contours de sa face le démangent. Frotte et gratte, gémit et griffe. C’est un museau qui s’étire et pousse, délivrant bientôt une rangée de crocs aiguisés. Il va hurler, le loup. Il se prend pour la bête, prédateur dans la lande morte, au pied du monstre rocheux, loin de tout. Il voit la jeune femme, bouleversée, écrire d’après la motivation d’un cauchemar, lui écrire cette lettre à la place de son frère. Il sent la fièvre se saisir d’elle, la promesse de son arrivée. Embarrassée par une science qu’elle se contente de catalyser, elle aussi se tord et réfléchit les couleurs.
L’horreur souterraine l’épie et le renifle dans la noirceur…
»

(Cette partie du texte est manquante…)

Squall46
Squall46
Niveau 21
19 septembre 2008 à 22:55:41

Up.

Epitaph
Epitaph
Niveau 10
19 septembre 2008 à 22:59:08

Ah oui, je continuerai à lire.

Squall46
Squall46
Niveau 21
26 septembre 2008 à 01:08:23

Up.

Squall46
Squall46
Niveau 21
23 décembre 2008 à 15:09:57

Autant mettre un terme à l'histoire, qu'elle soit lue ou non. Vioci, l'avant dernière partie.

------------------

«
Elle n’a pas menti et s’en tient au rendez-vous : à la nuit tombée, près de la cabane du chasseur. Ils se retrouvent tous les deux, lui, défait de fatigue et empreint d’angoisse, elle, inquiète mais disposée à chasser ses démons. Il est malheureusement trop tard, l’esprit de Noah étant à jamais balafré par les visions souterraines d’êtres difformes, de ceux-là même qui resteront enfouis au plus profond de ses souvenirs jusqu’à la fin des temps et le tortureront devant l’éternité par une multitude de cauchemars incessants. Il efface une contorsion de ses lèvres violacées, lève les yeux pour elle, rassuré de trouver une présence qu’il dirait, aujourd’hui, familière. La jeune femme cherche son regard inquisiteur, celui de l’après-midi, elle ne le trouvera plus.
« Enfin vous voilà…Je m’inquiétais. Vous avez trouvé Conrad ?
- Oui, murmure t-il, en se frottant les yeux d’une main terriblement sale.
- Qu’est-il arrivé ? Tout va bien ?
- Ça ira. Menez-moi à mon frère maintenant, s’il vous plait, se contente t-il de lui répondre, repoussant le récit du drame à un moment plus propice.
- Très bien, nous sommes là pour ça après tout, accorde la jeune femme, tout de même chagrinée. Venez… Ce n’est pas très loin, mais nous devons faire attention. »

Par là le chemin ne se dessine plus que comme un mince lacet boueux, les conséquences d’un ciel acquis du déluge. Pour seul éclat, trône là-haut l’astre mort à demi-fâché, l’autre spectateur des évènements révélés ici-bas. Le disque de cuivre flatte les cimes d’une lueur hallucinée et n’éclaire finalement que peu la route à suivre au travers de la forêt. Pour trouver la vraie direction, il faut se perdre confie la jeune femme. Ils se perdront donc, chacune des longues minutes de cette marche égrenant leur fuite vers la conception narrative, l’impensable.
Ils ne parleront pas de l’après midi, de ce baiser volé, la situation ne s’y prêtant guère, et car Noah, soucieux des troubles obsédants qui lui comblent le crane, n’ose pas un son, ni plus rien d’autre que respirer. Pourtant, au détour d’un chemin, le dernier, elle se livre.
« Ecoutez… Je dois vous avouer quelque chose, annonce la jeune femme tandis qu’elle baisse les yeux et se tait durant de longues secondes, soustraite à la réalité, empruntée par une force supérieure. Edward est très malade. C’est moi qui ai écrit la lettre… »
Plus rien ne l’apaisera ni n’empirera son mal, Noah demeure impassible, les yeux rivés vers le sol et continuant sa marche sous l’afflux céleste, absent. Se frayant un chemin sur la gauche, il découvre bientôt la petite tour en ruine, au-dessous d’une grande arche avalée par le lierre, c’est là que se terre son frère, il le sait, il peut le sentir.

La pierre est suintante, dégoulinante à la fois de l’eau et de la maladie. La mort a élu résidence. Depuis les blocs trempés son aura s’infiltre, se faufile, jusqu’à étreindre par ses serres glaciales le cœur de l’homme qui s’avance. Noah, l’air grave, abattu, les cheveux collés sur le front, la bouche ouverte, pénètre l’abri. La jeune femme reste sur le seuil, laissant les deux hommes à leurs retrouvailles, guettant l’éventuelle venue d’êtres indésirables.
Edward est là, avachi contre un mur, enveloppé dans une couverture sale. Ses yeux profondément enfoncés dans leurs orbites ne reflètent plus que de la noirceur, il fixe le néant entre deux toux rauques, crache du sang. Une barbe fournie lui dévore les joues, l’une des preuves éloquentes de sa fugue prolongée. À voir son teint blafard, on devine aisément qu’il n’a pas dormi depuis des lunes.
Noah s’approche. Il l’entend, jette un regard dans sa direction, rien. Consumé par la fatigue, le désespoir et la faim, sinon car il ne pense plus jamais apercevoir pareil silhouette familière en ces lieux d’abandons, Edward n’ose pas le reconnaître.
« C’est moi, Noah, ton frère, fait-il en s’agenouillant près de l’homme épuisé.
- Non ! Tu ne devais pas venir ! Pas toi ! Pas ici ! peste t-il dans sa barbe, avant de crier bientôt, si bien et si fort que la guetteuse s’approche afin de connaître les raisons d’un tel vacarme.
- Chut ! Edward… Tu sais qu’il faut se taire par ici. La mort pleure, rêve et se repent, endormie pas notre bienfaiteur et ses colosses d’argile, récite doucement la jeune femme, ces paroles marquantes inscrites en sa mémoire depuis l’aube de son existence.
- Encore ces mots… C’est ridicule, pense Noah, tout haut, et avec un soupçon d’aversion dans le regard.
- C’est une malédiction ! Ils me cherchent, ils…ils me traquent. Depuis des nuits entières je ne dors plus, et…et ces choses…dans la forêt, dans l’ombre. Elles ont rampé jusqu’ici tout a l’heure. Elles me sentent! Oui, la maladie, elles peuvent la sentir! Oh, mon frère, tu ferais mieux de t’en aller ! Il n’est peut-être pas trop tard pour toi. »
Est-ce bien là Edward ce frère lunatique que Noah a toujours protégé ? Cet incroyable chevelu a le regard fou et l’esprit glacé de cauchemars incessants, il n’est plus que l’ombre de lui-même. Et lorsque Noah examine cette figure défaite par la fatigue, il perçoit toute la sombreure d’une âme dévorée par un mal extérieur. Malgré les apparences, malgré les circonstances, ce personnage au visage brouillon fait partie des siens. Il doit l’aider.
« Elles vont revenir, tu m’entends ? Est-ce que tu…
- Ne t’inquiète pas, on va quitter cet endroit, tranche Noah, bien décidé à remettre Edward sur le droit chemin.
- Vous ne pouvez pas partir ! intervient la jeune femme, un air sévère l’enlaidissant pour la toute première fois. Il ne vous laissera pas faire.
- Il ? Qui ça ? Ce l’Avatar dont votre…ami…m’a tant parlé ? questionne Noah, incertain.
- Oui. Il est ici conscience et corps, aussi bien animé qu’inanimé, à la fois matière et poussière.
- Cela ne fait pas très longtemps que je vous connais, mais je ne vous imaginais pas tenir un tel discours vide de sens, lui fait-il remarqué, un peu cinglant.
- Noah, elle a raison. Je…je l’ai vu. À la fenêtre de son manoir…il n’est pas comme nous, affirme son frère après avoir craché une gerbe de sang sur le sol.
- Pas comme nous ? Explique-toi.
- Il…
- Chut ! fait la jeune femme, alerte, les sens en éveil. »
Les villageois à leur poursuite ? Non, le soleil couché ils n’osent plus pénétrer la forêt. Elle le sait, il s’agit d’une présence viciée, corruptrice. Le vent s’éteint et laisse place à des aspects du bruit encore ignorés de l’oreille des hommes, ils suspectent, devinent des foulées gigantesques sinon des bruissements inhumains. Tapies, les animaux tremblent. Sous la pluie de jais les sentinelles d’argile se sont éveillées. Malgré l’indéniable discordance de leurs convictions, Noah et la jeune femme s’accordent d’un simple regard : il faut fuir, et vite. Son frère muet, pétrifié de peur, Noah l’aide à se lever, lui enserre la taille et le soutien, le bras droit de l’absent autour de son cou. Ils se taisent et sortent en silence, la jeune femme guidera…

»

(Cette partie du texte est manquante…)

«
La bouche grouillante de mensonges, Edward s’enfonce dans la brume épaisse, ambulant comme un chien vagabond et malade. À nouveau séparé de son frère par le bourdonnement épouvantable des golems, il se réfugie au creux d’un arbre concave, à l’abri. Là, il chuchote et chuchotera les abominables formules que les formes rampantes lui ont apprises durant ses nuits de solitude, son esprit irrémédiablement déréglé par la peur et l’isolement : ‘Calcium Equum, Calcium Equum, Calcium Equum…’
Les nuages s’estompent et la pluie s’affaiblit. Le brouillard demeure impénétrable, et si son œil ne lui est ici d’aucun secours, Edward peut à nouveau discerner les cris de son frère inquiet. Malgré le danger d’éveiller plus encore la férocité des gardiens de la forêt, Noah n’abandonne pas et ses appels redoublent d’intensité. Edward, lui, ne peut s’empêcher de prononcer la formule : ‘Calcium Equum, Calcium Equum, Calcium Equum…’ Il la prononce et la prononcera jusque dans sa fin, jusqu’à ce qu’il soit comme elles, ces figures rampantes immortelles.

Au-delà de l’épais brouillard, Noah découvre quelques blancheurs éthérées dansant au-dessus de l’eau agitée de la rivière. Il jurerait apercevoir quelques succubes évadés de l’enfer se baignant dans une gelée luminescente et malsaine qu’aurait vomie le diable en personne. Cette substance maudite le hante, aussi bien qu’elle hante la région. Aucune seconde ne daigne s’écouler sans qu’il ne respire encore et toujours son odeur de sang, sa couleur jaunie, poisseuse et liquide. Depuis son incursion sous la ville, cet homme ne s’étonne plus de rien, et alors qu’il discernait auparavant avec certitude les frontières du réel, désormais celles-ci n’évoquent plus pour lui qu’un vague sentiment d’effroi, car il le sait, ces frontières n’existent plus.
»

(Cette partie du texte est manquante…)

Squall46
Squall46
Niveau 21
23 décembre 2008 à 15:11:15

Et voici la dernière, car à mon avis et contrairement à d'autres, cette histoire gagne à être lue d'un seule trait.

----------------

«
Il a vu le portail du ciel, le cosmos étendu derrière lui, les alternatives renfermées en son sein : l’aube et la nuit, l’apogée de l’homme, l’heure de son déclin, le chemin et sa fin. Il a foulé les dalles immaculées d’un sanctuaire d’ivoire, sa vue suffoquée par les effroyables sculptures d’airain aux formes absurdes et déraisonnées, les reflets d’une autre époque, les gloires d’une civilisation oubliée. Il a frissonné sous l’œil d’une voute habillée d’opales, ses yeux se baignant dans une harmonie achevée, son esprit englouti dans des rêveries communicantes que l’homme ordinaire n’oserait approcher.

Noah pénètre la bibliothèque. Il inspecte et dérange les colonnes une à une : Astronomie, Astrologie, Thaumaturgie, Mesmérisme, Alchimie, Démonologie, Physique, Théologie ; autant d’œuvres de science aujourd’hui présentées à la face morne d’un ignorant. Il revoit l’image fugace de son frère mourant sur un amas de terre sèche, les yeux révulsés, écarlates, la démence l’ayant cruellement happé au sein des abysses rédempteurs de l’au-delà. À l’abri des regards, il découvre le coffret ceinturé de rameaux d’aubépine, l’ouvre et bannit aussitôt quelques œuvres qu’il jugera romanesques: ‘Vir Mutatus’, ‘Crataegus macracantha’, ‘Calcium Equum : Tome 1’. Les acculant brusquement sur le sol, il s’en retourne, à la recherche du maître des lieux, le regard animé des flammes du courroux.

Une étoile brille de mille feux quelque part dans le cosmos, elle s’est éteinte à son tour. La maison céleste du serpentaire ne la reniera pas, Ophiucus la chérira désormais comme l’une des étincelles de sa propre descendance. Elle est sienne, à jamais dans la noirceur infinie. Il n’avait pas même su son nom, Noah, l’abandonné. À tant scruter, rêver et vénérer cette image, cette beauté toujours chaste, à tant lire sur les traits de cette femme la possible renaissance d’un amour qui jadis lui fut ravi, il n’avait pas même su son nom : Aurora.

Il pénètre l’observatoire et découvre des télescopes tels qu’il n’en avait jamais vus auparavant, des monstres de technologies orientés vers un ciel enfin débarrassé de ses humeurs. Il s’étonne d’abord de l’architecture singulière de la pièce et de ses verticalités imparfaites qui coordonnent et régissent l’espace depuis les fondations de l’endroit jusqu’à son sommet. Puis, sur la droite, au beau milieu d’instruments dont il ne conçoit pas même l’usage, Noah remarque le grand tableau noir, celui qui lui fait découvrir une liste de noms écrits à la cire : « Elberth Kernel, Algernon Blackwood, Gordon Kimchaek, Isidore Burakh, Haruspex Dankovskyi, Edward D. Belasco. »
»

Je butais machinalement sur cette liste. Il s’agissait là des noms de quelques savants plus ou moins reconnus de par le monde. Gordon Kimchaek était décédé le mois dernier dans un bête incendie domestique, et avec lui partit en fumée la moitié de ses recherches dans sa demeure de Rhodes Island tandis qu’on ne retrouva pas la moindre trace de son majordome. Je ne saisissais pas la référence morbide du manuscrit, mais je ne pouvais m’empêcher de remarquer, non sans un soupçon d’inquiétude, que le docteur Elberth Kernel et le professeur Algernon Blackwood étaient quant à eux portés disparus depuis plusieurs semaines. En revoyant ce nom, je me souvins d’un article parut le mois dernier qui soulignait le comportement ambigu du linguiste Blackwood et traitait notamment de ses relations secrètes envers l’une des dernières sectes gnostiques de la Nouvelle-Orléans. Blackwood, pourtant grand écrivain, disparut sans laisser de trace et on ne retrouva rien de ses affaires, ni aucun de ses textes personnels, son bureau ne contenant qu’une masse abondante de feuilles vierges.
Burakh complétait la liste et, à moins que cette œuvre ne fût qu’une vaste machination de sa part, cela n’annonçait rien de bon. Il ne restait plus que quelques lignes jusqu’au terme de cette étrange histoire, et aussi préférai-je en terminer la lecture, désormais rompu à ce genre de surprise…

«
Noah pénètre la salle d’expérimentation ; là, il découvre enfin les raisons de son état. L’idiot n’avait pas menti, la substance est là. En des quantités démesurées, elle est renfermée à l’intérieur de plusieurs cuves immenses. Parfois pourpre, parfois ocre, Noah convient de lui-même qu’il en existe plusieurs variantes liquides dont l’usage diffère. La substance est à la fois éprouvée sur du papier, du bois, de la pierre, et sur de nombreux cadavres humanoïdes, les effets variant de la disparition de l’encre à la raréfaction graduelle de la matière, aussi bien du papier que de la chair. Après quelques secondes, Noah se doit de sortir, les émanations excessives du laboratoire, semblables à celles d’un charnier gorgée de cadavres, l’asphyxiant littéralement.
Il gagne le corridor principal, et là ses oreilles découvrent le véritable entendement, ses yeux perçoivent les couleurs au-delà des murs, sa chair correspond aux vibrations venues du sous-sol. Il le sent dans chacun de ses membres trépidants, quelque chose rôde sous le manoir, comme une trainée continue et sifflante, une nuée d’insectes ou la régularité d’une nappe souterraine, quelque chose gicle sous les fondations de la bâtisse.
Noah désespère d’entendre à nouveau des sons familiers et humains, il se griffe la figure, se lacère la peau et s’arrache bientôt quelques poignées de cheveux par ses ongles trop longs et trop sales. Son cœur se serre, ses yeux vacillent, il s’écroule, là, dans les espaces où la folie guette. Son esprit veut se souvenir vaguement des paroles de la jeune femme, une couronne d’aubépine sera peut-être sa seule chance de quitter la région. Il décide de filer vers la croix, sur la colline, et de s’éloigner de cet endroit maudit pour mettre à jour le reste du monde sur les évènements cauchemardesques qu’il vient d’endurer. Il n’en sera rien.
Il jette un dernier regard par ici, me découvre pour la première fois. À cet instant il devine que je l’observais depuis ses premiers pas dans la région, il n’est pas totalement fou et conçoit bientôt toute la manigance autour de sa venue. Trop tard, son histoire se terminera sur un rictus d’effroi, je le pique au flanc et le traine dans les souterrains du manoir de mon maître. Alors, tandis qu’il rêvait le visage de son frère éteint, un insondable gargouillis monta des origines de la terre et quelques peuplades d’êtres sans visage jaillirent parmi les plus profondes résurgences du sous-sol. Là, ils s’emparèrent du corps mou de l’étranger, et le dénommé Noah disparut à jamais dans les gorges labyrinthiques du dessous, son sacrifice assurant l’avenir de nos recherches.

Au cours de ce siècle, la science a réalisé des progrès formidables, mais l’homme ne s’est que trop souvent retranché derrière son ignorance pour sectionner le monde en deux sphères distinctes, celle de la connaissance rejetant sa sœur du paranormal. Le Calcium Equum est le fruit de leur réunion en certaines contingences. Et si nous apparaissions encore hier comme un infime grain de sable dans l’agencement démesuré de l’univers, demain notre race renaîtra et s’élèvera jusqu’au firmament. Les ombres d’hommes laisseront leur place au renouveau, l’évolution ne s’arrêtant pas, et l’homme accèdera enfin à la véritable connaissance du soi. Alors installés dans les espaces du cosmos, nos éveillés règneront en maître absolu.

A. Monroe
»

Albert Monroe… Je ne compris pas, ou ne voulut pas comprendre. Mes yeux ne mentaient pourtant pas. Ce nom ressurgissait à nouveau, accompagné de quelques vagues sentiments d’une solitude infecte. Je restais bête et scrutais longuement le papier, m’attendant à ne plus trouver ces quelques lettres de signature. Il n’en fut malheureusement rien.
Tout à coup, à l’instant où le vent se tut, un terrible claquement survint derrière la vitre. Ce qui avait pu frapper la fenêtre de l’étage à cette heure-ci et dans cette place isolée ne m’apparut d’abord que pure coïncidence. Trompé par un reflet, un oiseau s’était brisé les ailes contre le carreau. Sans plus de plainte, la bête chuta mollement sur le rebord, inerte. Il n’y avait rien d’extraordinaire jusqu’ici, sauf le fait qu’il s’agissait d’un pigeon voyageur porteur d’un message imbibé de cenelle. Je m’empressais de délivrer le mot, transi d’angoisse car cette évènement me rappelait vivement celui de l’ouvrage. Comme je le redoutais, il s’agissait d’une carte relative à un site des alentours d’Albuquerque, au Nouveau-Mexique. Ce lieu où, jadis, mon père disparut dans des circonstances étrangement similaires à celles des érudits mentionnés dans l’ouvrage. Je venais seulement de faire le rapprochement entre ces disparitions et toutes ces années de recherches évaporées dans la nature. Comme Burakh l’avait certainement escompté avant de disparaître, l’ouvrage m’avait mit sur la piste, et malgré l’ampleur que prenait cette affaire, je gardais bon espoir de découvrir la vérité, car depuis cet endroit secret du Nouveau-Mexique, sa voix familière appelait ma venue.
Avant mon départ, je pris soin de fouiller rapidement la demeure, mais il n’y avait entre ces murs qu’un écho silencieux prompt à glacer le sang. Oppressé par ce terrible calme, je regagnai mon véhicule et mis le contact, m’engageant ainsi pour un long voyage jusqu’à Albuquerque. Quelles que furent mes intentions à cet instant précis, à peine avais-je allumé les phares de la Pontiac qu’ils vinrent éblouirent fugacement la gueule salivante d’une masse informe. Et encore aujourd’hui, je revois l’apparence fugitive de cette chose varier au gré des derniers rayons du soleil couchant, tandis que ses yeux de topazes hantent mes nuits, non pas par leur monstruosité, mais car j’y discernais une intelligence terriblement humaine.

Shinou-ElfeG
Shinou-ElfeG
Niveau 8
23 décembre 2008 à 21:39:29

"Wow!" Comme on dit.

Une très bonne histoire, bien menée et bien écrite et un final remarquable.

Y'en a qu'ont d'l'idée!

SonOfKhaine
SonOfKhaine
Niveau 10
04 janvier 2009 à 19:52:55

Je suis désolé de ne pas pouvoir faire plus que de plussoyer mon prédécésseur - désolé de ne pas faire la moindre remarque constructive.

J'ai eu un réel plaisir à lire ce texte, même si j'ai parfois du le survoler très légèrement. Engloutir tout cela d'une traite sans imprimante sous la main n'est pas spécialement aisé.

Et encore une bravo pour la citation de HPL : la voir utilisée à bon escient dans un texte ne s'apparentant pas au mythe est plus que rare.

SoK, un dernier "désolé" pour l'absence de constructivité...

IgorLeFossoyeur
IgorLeFossoyeur
Niveau 10
04 janvier 2009 à 20:12:44

J'avais pas été trop emballé par le début
Mais j'ai lu au hasard tes derniers messages, et je trouve incroyable comme tu recréé bien l'ambiance des bons Lovecraft o_O
J'sais pas si tu prendras ca comme un compliment ou non, pour moi c'en est pas une, mais vraiment on dirait du bon Lovecraft, j'aurais pas fait la différence avec l'original. Y a ce côté légèrement kitsch, un peu sf vieillote, mais qui a je trouve beaucoup de charme; l'aspect démodé contribue a l'ambiance malsaine.

J'ai lu donc juste par petits bouts mais je vais essayer de vaincre ma paresse et lire en entier sous peu ^.^ Peut etre ce premier avis est il erroné :)

Squall46
Squall46
Niveau 21
08 janvier 2009 à 12:58:23

Merci pour vos lectures, ça fait plaisir que quelques personnes s'intéressent à ce texte.

Igor, ouais je prendrai ça comme un compliment que tu ne puisses pas dissocier un texte de Lovecraft de celui-ci, même si ce n'était pas du tout mon but à la base.

Squall46
Squall46
Niveau 21
17 août 2009 à 01:05:40

Up, car une suite potentielle, directe ou non, verra peut-être le jour d'ici quelques temps.

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