bah j'aurais bien fait un commentaire constructif mais je vois pas trop quoi dire. Tout à été dit je crois.
C'est toujours très bien. Meme si je trouve toujours que les combats sont un peu longs et très détaillés mais bon c'est ton style ! ^^
Sinon j'ai l'impression de moins accrocher que dans le cycle d'alexandre. Je sais pas, ça doit etre l'intrigue qui est moin poussée, ça ressemble juste à une banale mission des paladins noirs. Je me doute qu'il y a plus derriere mais bon... je trouve pas mes mots. Je dirais pas vide, par ce que c'est faux mais bon j'arrette de dire de la merde j'espère que tu m'as compris.
salut esqu'il aura une suite ou pas finalement?
Sinon j'ai adoré
On attend pour une suite qui aurait dû venir.
Accessoirement, n'y avait-il pas un blog qui regroupait le cycle d'Alexandre en entier?
Moi aussi j'ai bien aimé ce petit récit de fantasy.
Je pense que tu ne posteras pas de suite vu que ça fait un long moment que tu n'as rien posté. Donc je me contente de cette histoire.
L'ambiance est très bonne dans le palais de glace. Les combats sont bien détaillés. Les émotions des personnages sont quand à elles bien développées. J'ai apprécié le scénario, cependant je ne m'attendais pas à une illusion, mais à du réalisme. Enfin l'ensemble est bon, j'ai bien apprécié.
Bon, ben voilà la suite.
J'ai fait prendre à cette histoire une tournure que je n'avais pas envisagée au départ, ce qui la rendue nettement plus longue que ce que j'avais prévu de faire. Elle prend aussi une certaine importance parmi mes histoires, dans le sens où elle apporte quelques informations pas forcément inutiles, et qui joueront leur rôle par la suite.
Comme il n'y a pas tellement de cliffhangers et qu'on en est déjà à la quatrième page, je poste tout d'un coup. Ouais, je sais, ça fait un beau pavé.
Enjoy !
Seconde partie
Vingt ans plus tard…
Le passé refit surface lors d’un bel après-midi d’été. Le soleil brillait au-dessus des montagnes, les inondant de lumière et de chaleur, tandis qu’une agréable brise soufflait sur le versant. Bien en-dessous des sommets drapés dans leurs neiges éternelles, les troupeaux de moutons broutaient paisiblement dans les pâturages qui s’étendaient tout autour du village, pendant que quelques hommes coupaient du bois dans les forêts voisines et qu’Ana Lomar, en compagnie de deux de ses voisines, regardait jouer ses enfants.
Son fils aîné, Richard, menait le petit groupe dans une partie endiablée. Bondissant de tous les côtés, il arrachait avec une incroyable habileté les foulards passés dans les ceintures de ses camarades de jeu, tout en esquivant adroitement ceux qui tentaient de lui prendre le sien. Ses yeux bleus, plus vifs que l’éclair, semblaient surveiller tout le terrain à la fois, empêchant quiconque de réussir à le surprendre. Edmund, d’un an son cadet, avait été éliminé dès les premiers instants de la partie. Assis en tailleur, ses longs cheveux noirs lui dissimulant le visage, il gardait la tête baissée mais restait en fait à l’affût, prêt à retourner dans le jeu si un imprudent commettait l’erreur de passer à portée de sa main.
Ana était infiniment fière de ses deux petits garçons. Intelligents, débrouillards, toujours prêts à aider les autres, mignons comme des cœurs, ils avaient tout pour la rendre heureuse. Chaque jour, elle remerciait Kârn de les avoir gardés en si bonne santé : elle était la seule femme du village à n’avoir jamais perdu un nouveau-né.
Richard s’élança à la rencontre de Luk, le fils de Madge, un solide garçon roux le dépassant d’une bonne tête. Luk recula, sur ses gardes, cherchant un moyen de bondir sans risques sur Richard. Il n’en eut pas l’occasion : trois pas en arrière l’amenèrent à côté d’Edmund, qui se saisit de son foulard et sauta à l’écart avant de le passer dans sa propre ceinture.
- Bien joué ! lança Richard à son frère.
Celui-ci lui répondit par un clin d’œil.
C’est alors qu’Ana aperçut les cavaliers.
Ils venaient d’apparaître sur la route menant au village, hommes de grande taille vêtus d’armures aussi noires que l’ébène, montés sur de puissants destriers taillés pour les batailles. Remarquant le groupe d’enfants, ils quittèrent le chemin pour se diriger droit vers eux.
Que voulaient-ils ? Une inquiétude glacée s’empara soudain d’Ana.
- Les enfants ! Revenez !
Mais ils ne s’étaient rendus compte de rien, et leurs rires couvrirent l’appel de la jeune femme. Elle se précipita vers eux, suivie de ses compagnes, pour aller s’interposer entre eux et les guerriers.
Ces derniers étaient presque à leur hauteur, désormais. Ils firent s’arrêter leurs montures à quelques mètres des enfants, qui levèrent sur eux des yeux émerveillés. Ana vint se placer devant eux, tendue à l’extrême, appréhendant la réaction des deux hommes.
Puis elle reconnut leurs visages, et toute peur s’évanouit, effacée par la joie.
Olaf avait vieilli. Même si la largeur de son armure laissait toujours deviner la puissance de ses muscles, quelques rides creusaient désormais son visage arrondi, tandis que sa barbe et ses cheveux blonds commençaient à prendre la couleur de l’argent. Alkion, en revanche, n’avait pas changé : le même teint pâle comme la mort, les mêmes yeux écarlates, la même crinière de cheveux noirs. Il était en tout point l’image du héros qui, vingt ans plus tôt, avait tiré Ana du labyrinthe de glace.
- Bienvenue à vous, seigneurs Olaf et Alkion, dit-elle avec un grand sourire.
Une expression surprise se peignit sur les traits de l’Elfe Noir, qui se tourna vers son compagnon, ignorant manifestement quoi répondre. Olaf émit un petit rire.
- Depuis le temps que tout le monde te dit que tu lui ressembles...
Puis, se tournant vers Ana avec un air plus grave :
- Je suis navré de te l’apprendre, mais Alkion est mort il y a bien longtemps. Je te présente son fils, Namâric.
L’arrivée des deux Paladins fut chaleureusement accueillie au village. Namâric avait hissé Richard sur sa selle, juste devant lui, pour le plus grand plaisir du petit garçon qui montait pour la première fois sur le dos d’un cheval. Olaf s’était chargé d’Edmund et, précédés du reste des enfants qui couraient devant eux en les guidant avec enthousiasme, ils s’étaient dirigés vers le hameau. Fedmèn Surmak, le fils de Caderem et nouveau chef du village, vint leur souhaiter la bienvenue.
- J’étais encore un enfant lorsque vous êtes venus ici, se rappela-t-il, mais je m’en souviens comme si c’était hier. Au nom de mon père – que Kârn veille sur son âme –, permettez-moi de vous remercier à nouveau pour l’aide que vous nous avez apportée à l’époque.
- Je vous en prie, répondit Olaf.
Namâric aida Richard à descendre puis bondit souplement au sol. En le voyant de plus près, jouant avec les enfants qui insistaient pour avoir le droit de toucher ses armes, Ana se rendit compte de sa méprise. Il était évident que Namâric n’était encore qu’un jeune homme : Ses gestes et sa voix étaient vifs, animés, contrastant avec le calme imperturbable qui avait caractérisé son père.
Olaf avait mis pied à terre. Le vieil Hans Lomar, qui boitait désormais de la jambe gauche, vint le saluer d’une accolade tandis que son fils, Conrad, se rapprochait d’Ana.
- Je ne pensais pas le revoir un jour, souffla-t-il à sa femme.
- Moi non plus, répondit-elle. Quand tous ces Paladins ont quitté le village, j’ai cru qu’ils avaient fini d’explorer le labyrinthe, et qu’ils allaient nous oublier.
Elle eut un nouveau regard pour Namâric, et sentit son cœur se serrer en pensant qu’Alkion n’était plus. Cet homme, qui lui avait sauvé la vie, était mort sans qu’elle n’en sache rien, sans qu’elle puisse le revoir une seule fois. Au village, tout le monde se connaissait. Apprendre soudain qu’un être cher avait disparu depuis des années la bouleversait.
Conrad, lui, s’était approché d’Olaf pour lui serrer la main. Ses yeux azur brillèrent de reconnaissance tandis qu’un large sourire se dessinait sur son visage jovial.
- Je crois que moi aussi, je dois vous remercier. C’est grâce à vous si, aujourd’hui, j’ai femme aussi formidable et deux fils adorables.
Le regard du Paladin, étonné, glissa vers Ana et ses garçons avant de revenir sur Conrad.
- Je suis heureux pour vous, répondit-il en souriant. Sincèrement.
Fedmèn Surmak reprit alors la parole.
- Et, après toute ces années, quelle est la raison de votre retour ?
Le visage d’Olaf s’assombrit. D’un léger mouvement du menton, il désigna Namâric toujours occupé à jouer avec les enfants.
- Mon élève souhaite descendre dans la grotte, répondit-il d’une voix sinistre.
Namâric s’impatientait déjà.
Le bruit de ses pas fluides et assurés résonnait dans la galerie tandis que sa torche magique en éclairait les parois lisses et humides. Olaf l’avait prévenu de la raideur de la pente, mis en garde contre le sol glissant qui pouvait soudain se transformer en falaise verticale. Rien de tout cela ne dérangeait le jeune Paladin, qui se jouait de ces obstacles avec une aisance peu commune, évitant les rochers qui saillaient du sol, bondissant depuis les dangereux rebords avant de se rétablir d’un mouvement souple et de reprendre sa route. Ces nouveaux défis l’amusaient plus qu’ils ne le contrariaient.
En revanche, Olaf n’avait pas mentionné la longueur du boyau. Cela faisait déjà une demi-heure qu’il s’enfonçait dans la montagne, et toujours aucune trace de cette lumière bleue qui devait signaler la sortie. Namâric avait hâte d’atteindre le palais, pour voir de ses propres yeux ce qui avait à ce point émerveillé son père.
C’était deux mois plus tôt, en lisant le rapport d’Alkion sur le labyrinthe de glace, que Namâric avait décidé de l’explorer à son tour. Son père semblait si désireux de percer les mystères de cette structure que le jeune homme n’avait pu empêcher sa curiosité de s’éveiller. Il s’était alors empressé de proposer à Paraxis de Gurhan, le chef des Investigations, de descendre à son tour dans la caverne. Quand il s’était vu répondre que dix Paladins n’avaient rien découvert de plus lorsque Olaf les avait menés sur place, il avait rétorqué que l’instinct d’Alkion, dont il avait hérité, le guiderait peut-être lui aussi jusqu’à la grande salle du labyrinthe. Paraxis, qui au fond n’attachait que peu d’importance à l’affaire, avait fini par accepter.
Olaf, par contre, s’était montré étrangement réticent à cette idée, tentant à maintes reprises d’en dissuader son élève, mais sans pouvoir lui donner une raison valable de renoncer. Namâric ne comprenait pas les inquiétudes de son maître : après toutes ces années, Olaf doutait-il encore de ses capacités ? N’était-ce pas lui, Namâric, qui avait triomphé des sept mercenaires de Dayrain ? qui avait terrassé la Bête de Lamoz ? qui avait traversé à la nage le fleuve Nodrr en furie pour sauver un navire ? N’avait-il pas passé trois mois infiltré parmi les Assassins de Kuln, ne trahissant son identité qu’au moment de les faire arrêter ? Olaf oubliait-il que son élève lui avait déjà sauvé la vie par deux fois, le tirant des mâchoires d’un serpent du désert avant de négocier à sa place avec des pillards sans merci ? Namâric estimait qu’il avait fait ses preuves, surmontant des périls autrement plus mortels qu’un palais de glace abandonné. S’il vouait à Olaf une profonde admiration, il ne pouvait s’empêcher de le trouver excessivement prudent au sujet de cette opération.
Le bout du tunnel lui apparut alors que son impatience se muait en irritation.
« Enfin ! » songea-t-il en éteignant sa torche d’un léger frôlement des doigts, avant de se précipiter dans la pièce aux murs de glace.
La beauté de l’endroit le frappa aussitôt. La salle, demi-sphère parfaite, baignait dans une lumière surnaturelle qui semblait émaner de chacun des cristaux qui composaient ses parois. Namâric s’immobilisa un instant, s’imprégnant de l’étrangeté des lieux. Ces derniers jours, il avait souvent songé au moment où, enfin, il se tiendrait dans le palais. Mais la réalité surpassait de très loin les rêves qu’il avait pu former.
Plongeant sa main dans sa poche de ceinture, il en tira un exemplaire de la carte qu’avaient rédigée ces prédécesseurs et la déplia avec soin. D’élégants traits d’encre noire s’étiraient sur le parchemin, dessinant une structure incroyablement vaste, un palais plus imposant que ceux des plus grands empereurs de ce monde. Une ligne rouge, tracée plus récemment, indiquait la route à suivre pour rejoindre l’entrée du labyrinthe.
Deux heures de marche en perspective.
Namâric but une gorgée d’eau puis s’engagea dans le couloir de droite.
Le vent tourna en fin d’après-midi. Alors que le soleil descendait sur l’horizon, de lourds nuages gris firent leur apparition, voilant sinistrement les ultimes lueurs du jour. Olaf, qui savait combien le crépuscule sur les crêtes était magnifique, sentit la déception le gagner. Si même les éléments le privaient de réconfort…
Cela faisait près de trois heures que Namâric était parti, et le cœur du vieux Paladin commençait à se serrer sous une anxiété croissante. Il tenta de se rassurer : son élève devait à peine avoir atteint l’entrée du labyrinthe. Son retour n’était prévu que pour une heure avancée de la nuit. Dans l’intervalle, s’inquiéter ne servirait à rien. D’ailleurs, que pouvait-il se produire ? Dix Paladins avaient exploré le palais à tour de rôle sans rencontrer la moindre menace !
Mais la raison d’Olaf ne pouvait rien contre son intuition : en réclamant cette mission, Namâric s’était mis en danger. Le Paladin pressentait que labyrinthe de glace n’avait pas révélé tous ses pièges. S’il avait pu ordonner à son disciple de se tenir à l’écart de cet endroit, Olaf l’aurait volontiers fait. Mais puisque ses supérieurs avaient donné leur accord, il n’avait rien à dire.
Il ne lui restait plus qu’à attendre, assis sur ce rocher au bord de la crevasse, craignant à chaque instant pour la vie de celui qu’il considérait comme son propre fils.
Les ombres des nuages se mêlaient à celles des sommets enneigés, étendant un voile de ténèbres sur le flanc de la montagne. L’air fraîchissait, le froid s’insinuant sous les vêtements du Paladin. Alors qu’il s’emmitouflait dans un épais manteau noir, il entendit des pas dans son dos.
Cela le surprit : après le départ de Namâric, les villageois s’étaient empressés de regagner leurs maisons. Aucun d’entre eux ne souhaitait s’attarder près du gouffre qui avait dévoré trois des leurs. Qui avait pu décider de venir le voir ?
Il se retourna pour découvrir Ana. La jeune femme portait un manteau de laine brune qui la couvrait des épaules aux chevilles. Ses épaisses boucles blondes cascadaient autour de son visage délicat, semblant capter l’éclat du soleil malgré les nuages qui couvraient l’horizon. Elle portait de la main gauche un panier en osier couvert d’un foulard blanc, et tenait dans la droite un cruchon de bière en terre cuite.
- Envie d’un dîner ? lui demanda-t-elle avec un sourire.
- J’ai des vivres dans mon sac, répondit-il. Mais je serai ravi de goûter à la cuisine locale.
Elle vint s’asseoir à côté de lui et posa le panier entre eux avant de le découvrir.
- Pain, fromage de brebis sec et confiture de marrons, annonça-t-elle. Ca se mange ensemble.
Sortant un couteau, elle coupa plusieurs tranches de pain qu’elle tartina copieusement. Olaf prit celles qu’elle lui tendit et mordit dedans avec gourmandise.
- Délicieux, complimenta-t-il, avant de boire une gorgée de bière qu’il apprécia tout autant, heureux de ce moment de détente.
Ana grignota la moitié de sa tartine, puis eut un regard vers le précipice.
- Vous pensez qu’il va trouver quelque chose ?
Les soucis d’Olaf, un instant oubliés, retombèrent sur ses épaules.
- Sincèrement, j’en doute. Mais qui sait ? Son père était parvenu à te retrouver dans cet enfer. Peut-être découvrira-t-il lui aussi le chemin de la grande salle.
Les yeux d’Ana s’embuèrent.
- A chaque fois que je repense à ce qui s’est passé en bas, je suis terrifiée. J’en fais encore des cauchemars.
Olaf hocha la tête.
- J’imagine. Moi aussi, j’ai eu du mal à m’en remettre.
Le silence retomba, tous deux se remémorant le passé, le même visage s’imposant à leur esprit.
- Comment est-il mort ? finit par demander Ana.
- Stupidement.
Il ne voulait pas en parler davantage, mais en croisant le regard suppliant d’Ana, il se ravisa : elle avait besoin de savoir.
- Il est allé se battre seul contre un ennemi mieux protégé que nos supérieurs ne le pensaient. On ne lui a laissé aucune chance. Quand j’ai vu ce qui restait de lui…
Sa voix se brisa. Ana posa doucement une main sur son épaule.
- N’en dites pas davantage.
Olaf inspira profondément, puis engloutit une nouvelle gorgée de bière.
- Il me manque affreusement, avoua-t-il.
- J’aurais aimé le revoir, répondit Ana. Sans vous et lui, je serais morte ici. Aujourd’hui je suis vivante, j’ai un mari qui m’aime et deux merveilleux fils. J’aurais tant voulu le remercier encore.
- Ca lui aurait fait plaisir, répondit simplement Olaf.
Puis il se tut.
Ils demeurèrent côte à côte, observant le précipice qui s’ouvrait devant eux, tandis qu’une douce nuit d’été descendait sur la montagne.
La nuit était tombée depuis plus d’une heure. L’obscurité régnait sur les montagnes, uniquement percée par les quelques feux encore allumés dans le village, et par le tube de lumière qu’Olaf avait posé à ses pieds. Ana demeurait à côté de lui, incapable de se résoudre à rentrer chez elle.
- Cela fait bien longtemps qu’il est descendu, dit-elle soudain. Vous ne vous inquiétez pas ?
Olaf eut un petit rire.
- Si je m’inquiète ? Bien sûr. Mais j’essaie de rester confiant. Il ne court aucun danger tant que personne ne décide de le suivre. Et même en cas de problème, il devrait s’en sortir : il est fort, rapide, intelligent et déterminé. Rien ne peut l’arrêter.
- A vous entendre, on le croirait invincible ! répliqua Ana en souriant. A-t-il un seul défaut ?
Olaf réfléchit plusieurs secondes, pesant sa réponse.
- L’obéissance, répondit-il enfin.
- C’est un défaut ? s’étonna Ana.
- La sienne en est un, en tout cas, car elle est absolue. Sa loyauté à notre Ordre est sans faille. Jusqu’ici, je n’ai jamais dû remettre en cause les décisions de mes supérieurs. Mais si un tel cas se présente, je ne peux m’empêcher de penser que Namâric écoutera les ordres plutôt que sa conscience. Et cela me désole…
- Il est encore jeune, remarqua Ana. Avec le temps, il apprendra à faire la part des choses.
- Je l’espère de tout mon cœur.
Le silence revint. Au bout de longues minutes, Ana reprit la parole.
- J’ai beaucoup réfléchi à ce qui s’est passé il y a vingt ans. Je ne sais pas quelles conclusions vous avez tirées, mais il me semble que personne n’aurait été assez fou pour construire un tel palais dans le seul but de tuer des gens.
- Effectivement.
- A mon avis, les sortilèges qui ont failli vous tuer servaient à protéger quelque chose, à vous empêcher de découvrir un secret enfoui tout au fond du labyrinthe.
Olaf hocha la tête.
- Jusque-là, nous sommes d’accord. C’est d’ailleurs pour ça que nous avons entrepris des recherches plus poussées, mais sans résultat.
- Mais dans ce cas, pourquoi le palais m’a-t-il entraînée si loin dans ses profondeurs ? Pourquoi ai-je entendu ma mère m’appeler depuis les tréfonds du labyrinthe, jusqu’à ce que j’atteigne cette salle immense ? Pourquoi ne pas m’avoir laissée dans la crevasse ? Mon père m’aurait récupérée et nul n’aurait jamais découvert ce qui se cachait sous la montagne…
Des larmes perlèrent aux coins de ses yeux.
- Au lieu de ça, il est mort.
Un sanglot la secoua. Olaf passa un bras autour de ses épaules.
- Désolée, renifla-t-elle. Je croyais en avoir fini avec cette histoire, mais quand j’y repense…
- Je comprends, répondit le Paladin.
Néanmoins, la justesse du raisonnement d’Ana l’avait intrigué. Effectivement, pourquoi le palais avait-il attirée la fillette dans le labyrinthe ? Pourquoi le même sortilège avait-il révélé l’existence du labyrinthe puis tenté de tuer ceux qui l’avaient découvert ?
L’imagination d’Olaf lui souffla de multiples réponses : plusieurs magies étaient à l’œuvre ; le palais testait ses explorateurs pour savoir s’ils étaient dignes de percer ses mystères ; le dédale avait été conçu pour tuer, et il devait pour cela attirer ses proies au plus profond de ses galeries.
Tout était possible. Mais ces théories n’expliquaient pas pourquoi seules Ana et Alkion étaient parvenus jusqu’à la dernière salle.
Olaf se leva et brandit sa torche, cherchant dans les ténèbres l’entrée de la caverne. Il la repéra, ombre parmi les ombres, plus menaçante que jamais. Alors qu’il allait détourner le regard, une rafale de vent monta du gouffre, le frappant de plein fouet. Olaf vacilla, perdit l’équilibre, roula dans l’herbe. Une puissante lumière l’éblouit soudain, venue d’il ne savait où. Quand elle retomba, une vision d’horreur se révéla à ses yeux.
Namâric gisait à terre dans un couloir aux murs de glace. Les fragments de son armure s’éparpillaient autour de lui. D’affreuses entailles lacéraient son corps tandis qu’une impressionnante mare de sang se répandait sur le sol. Au centre de son visage figé à jamais dans un rictus de terreur, ses yeux morts fixaient Olaf sans le voir.
Le vieux Paladin voulut hurler de rage. Un nouvel éclair l’aveugla. Quand il rouvrit les yeux, il était étendu dans l’herbe de la montagne, agité d’incontrôlables tremblements. Ana s’était agenouillée à côté de lui, désemparée.
- Ca va ? Qu’est-ce qui se passe ?
Olaf regarda autour de lui, incapable de comprendre ce qui venait de lui arriver. Puis il se ressaisit, et se releva sans l’aide de la jeune femme. Il savait ce qu’il avait à faire.
Ramassant sa torche magique, il s’avança vers le précipice puis saisit la corde et l’enroula autour de son poignet.
- Attendez ! s’écria Ana. Vous n’allez pas descendre vous aussi ! Vous savez ce qui se passera !
Olaf la regarda droit dans les yeux.
- Je sais surtout ce qui se passera si je n’y vais pas. Je l’ai vu.
La peur et la colère se mêlaient sur le visage de la jeune femme.
- C’est un piège ! hurla-t-elle. Vous le savez très bien.
- Fais-moi confiance. Et va chercher de l’aide. Attendez-moi ici.
Olaf se pencha dos au gouffre et jeta un coup d’œil en bas.
- Tiens bon, fils. J’arrive.
Ses doigts s’ouvrirent. Il se laissa glisser.
La caresse du soleil sur sa joue réveilla Namâric. Il mit quelques secondes à émerger complètement du sommeil sans rêves qu’il venait de quitter, puis inspira profondément, constatant avec plaisir que sa poitrine était à présent beaucoup moins douloureuse.
Il reposait sur un lit en bois de sapin installé au milieu d’une petite maison d’aspect confortable. Le jour entrait par deux fenêtres sur sa gauche, éclairant deux coffres en bois renforcé de métal posés contre le mur, ainsi une table robuste et les cinq chaises disposées autour d’elle. Une bonne odeur de pain flottait dans l’air.
En se retournant, Namâric aperçut Olaf. Le vieux Paladin dormait profondément, allongé dans un lit semblable au sien placé juste à sa droite. Son visage était paisible, sans trace de la tension qui l’étreignait avant qu’ils ne sortent de la grotte.
Namâric réalisa soudain à quel point sa gorge était sèche. La soif le tenaillait comme s’il n’avait rien bu depuis des jours – ce qui était peut-être le cas. Apercevant une cruche sur la table, il tenta se leva pour aller la saisir. Ses jambes étaient encore engourdies ; marcher jusqu’à la table fut plus difficile que prévu. Alors que, d’une main tremblante, il remplissait un gobelet, la porte de la maison s’ouvrit.
- Vous êtes réveillé !
Un sourire rayonnant illuminait le visage d’Ana, qui se précipita pour l’aider.
- Buvez doucement, conseilla-t-elle en lui tendant le gobelet.
Namâric obéit sans discuter. L’eau lui procura un bien-être tel qu’il n’aurait pas imaginé. Il sentit la vie revenir dans ses membres.
- Combien de temps ai-je dormi ?
- Deux jours, répondit Ana.
Il hocha la tête. Il ne comprenait pas comment le palais de glace avait pu le vider de ses forces à ce point. Il avait déjà marché beaucoup plus longtemps, et livré des combats autrement plus intenses ! Que lui était-il arrivé ?
Il ne parvenait pas non plus à chasser l’image de son père baignant dans son sang, tailladé par les épées des Orcs. Maintenant qu’il savait comment Alkion était mort, il aurait préféré ne jamais l’apprendre.
- Cette opération est un échec total, confia-t-il à Ana. Je n’ai rien découvert de nouveau. Le labyrinthe m’a complètement pris à son piège.
Il observa Olaf, toujours endormi.
- Sans lui, je serais mort.
Ana posa une main sur son épaule.
- Vous vous en êtes sortis, c’est le principal. Peut-être devriez-vous renoncer à explorer ce palais ?
Namâric acquiesça.
- C’est la décision la plus sage.
Ces mots lui avaient coûté plus qu’Ana ne pouvait le comprendre. Il savait qu’Alkion ne s’était pas trompé, que quelque chose dormait sous le palais de glace, quelque chose dont l’importance valait tous les risques. Mais il devait reconnaître qu’il n’était pas de taille à le révéler.
Pas encore.
- Vous vous sentez bien ? s’enquit Ana.
- Encore un peu faible. Ca ira mieux dans quelques jours.
Il la regarda dans les yeux.
- Merci de nous avoir aidés à sortir. J’imagine que vous nous avez attendus toute la nuit.
- En effet, répondit-elle. Personne n’a douté que vous reviendriez.
C’est alors que Richard fit irruption dans la pièce. En voyant Namâric, le petit garçon marqua un temps d’arrêt, puis se jeta sur lui avec un grand sourire.
- Vous êtes debout ! Alors, c’était comment ? Vous avez trouvé quelque chose ? Il y avait des monstres ? Un trésor ?
Ses yeux pétillaient d’émerveillement tandis qu’il noyait Namâric sous un flot de questions. Le Paladin s’apprêtait à répondre quand un mouvement derrière la porte attira son regard.
Dans un grand battement d’ailes, un corbeau aux yeux orange pénétra dans la maison et vint se poser sur la table. Ana poussa un cri de surprise et s’écarta vivement, tout comme Richard. Namâric, lui, resta de marbre. Il savait à quoi s’en tenir.
- Bonjour, croassa l’animal. Comment ça va ?
Les yeux d’Ana s’écarquillèrent.
- Ne vous inquiétez pas, lui lança Namâric. C’est un messager de notre Ordre.
Le corbeau se tourna vers elle.
- Désolé de vous avoir effrayée. En temps normal, j’aurais attendu qu’il soit seul, mais il y a urgence.
Le dernier mot interpella Namâric.
- Urgence ? C’est-à-dire.
La voix du corbeau changea, se muant en celle d’un homme dans la force de l’âge.
- Olaf, Namâric, c’est Dekhard qui vous parle. Une information sensible vient de nous parvenir. Il y a du mouvement dans la province de Hume, que vous connaissez tous deux. Les Orcs des montagnes de Kerleist se font de plus en plus actifs, lançant des razzias sur les villages isolés. Tout porte à croire qu’ils sont bien plus nombreux qu’on ne le pensait, et que les expéditions punitives des armées affotites ne les intimident plus. Namâric, j’estimais nécessaire de t’en avertir, dans la mesure où ta mère vit toujours à proximité.
« Le seigneur des lieux a demandé le concours de l’Ordre pour renforcer ses patrouilles et participer aux représailles. Vous faites bien évidemment partie du détachement. Abandonnez la mission en cours et foncez. Des précisions viendront prochainement. Bonne chance. »
Le corbeau se tut. Namâric sentit son cœur se figer : sa mère était en danger !
Il n’hésita pas une seconde. Se dirigeant vers ses effets posés au bas de son lit, il entreprit de s’habiller et d’enfiler son armure.
- Attendez ! fit Ana. Vous n’êtes pas en état de partir !
- Je n’ai pas le choix, répondit Namâric. Mon père est mort dans ces montagnes. Je ne laisserai pas ma mère subir le même sort.
Il verrouilla son plastron et boucla son ceinturon.
- Inutile d’insister. Ma décision est prise.
Son regard se porta sur Olaf, qui dormait à côté de lui.
- Inutile de le réveiller tant qu’il n’a pas récupéré. Dès qu’il ouvrira les yeux, mettez-le au courant. Il saura me rejoindre.
Il poussa un soupir puis jeta un regard contrit à Ana et Richard.
- Désolé de vous quitter si vite. Encore merci de tout ce que vous avez fait pour nous.
Richard leva le poing.
- Pas de problème ! Mettez une raclée à ces monstres !
Namâric lui rendit son sourire.
Vingt minutes plus tard, il quittait au galop le village d’Ana Lomar.
Filant vers sa nouvelle mission.
Et vers la pire épreuve de sa jeune vie.
Troisième partie
Douze ans plus tard…
Cette fois-ci, il était temps d’en finir.
Debout au bord du précipice, Namâric observait l’entrée de la grotte d’un regard où ne se dissimulait aucune peur, seulement une implacable détermination. La lune brillait dans le ciel étoilé, baignant de sa pâle lueur les cinq Paladins Noirs immobiles auprès du gouffre. Le calme absolu des premières nuits d’automne régnait sur les montagnes, depuis leurs majestueux pics enneigés jusqu’aux petites maisons qui, en contrebas, se pressaient frileusement les unes contre les autres.
Ses yeux écarlates fixés sur la galerie qui menait au palais de glace, Namâric s’habituait lentement à l’idée qu’il allait passer les prochaines heures sous terre, seul contre une puissance mystérieuse qui avait déjà failli le tuer, sans possibilité de recevoir le plus petit secours. Il avait longtemps hésité à revenir en ce lieu, convaincu que le malheur s’abattait sur quiconque avait l’audace de s’aventurer dans le labyrinthe. Pendant des années, il s’était soigneusement tenu à l’écart de ces montagnes, conscient que leur pouvoir le dépassait.
Mais désormais, il était prêt.
Des années de voyages et de batailles l’avaient endurci. Sa lame avait terrassé maints adversaires plus redoutables les uns que les autres, changé le cours d’innombrables conflits, sauvé tant de vies qu’il en avait perdu le compte. Même le terrible Prince Alexandre de Dümra avait péri de sa main, au terme d’un incroyable duel au cœur d’une citadelle secrète et millénaire.
Ses exploits étaient légion, son talent sans limite, sa loyauté sans faille. Nul sentiment ne troublait son jugement, sa fidélité à l’Ordre dictant le moindre de ses actes. La peur n’avait aujourd’hui plus aucune emprise sur lui.
Il pouvait affronter le labyrinthe.
Il jeta un regard au village d’Ana Lomar. Cette fois-ci, elle ne savait qu’il était venu. Il s’était rendu au gouffre en secret, avec l’intention de ne révéler sa présence à personne. Nul ne devait courir de risque à cause de sa mission.
Le gantelet d’argent qu’il portait à la main gauche se referma sur la corde posée à ses pieds, qu’il tendit au Paladin à sa gauche. L’homme saisit le câble et entreprit de l’attacher au pieu qu’il avait enfoncé dans le sol quelques instants plus tôt, avant de le dérouler et de le jeter dans le vide.
Namâric se retourna vers ses hommes.
- J’y vais. Comptez au moins huit heures avant que je ne revienne. Ne laissez descendre personne, et ne me suivez sous aucun prétexte. Une fois à l’intérieur, je veux pouvoir détruire tout ce qui bouge sans me poser de questions.
Il marqua une pause, puis acheva :
- Si je ne suis pas de retour dans trois jours, obstruez l’entrée de la grotte.
L’un des Paladins leva les sourcils.
- Mais, commandant, si jamais vous êtes blessé...
- Si je ne suis pas ici dans trois jours, l’interrompit Namâric, c’est que je suis mort. Compris, Raven ?
Son lieutenant acquiesça sans rien ajouter. Au fond de lui, Namâric savait que ses hommes regrettaient de ne pas l’accompagner et s’inquiétaient sincèrement pour lui. En moins d’un an, leur groupe s’était transformé en une équipe soudée, la meilleure section de l’Ordre des Paladins Noirs. Tous auraient voulu courir les mêmes risques que leur chef. Mais c’était impossible.
Namâric refusa de songer que Raven pouvait avoir raison, que ses hommes risquaient de l’emmurer vivant dans le palais de glace. Il était plus capable que nul autre d’accomplir cette mission. Il ne pouvait pas échouer.
Il posa un dernier regard plein d’amitié et de fierté sur les quatre Paladins Noirs, puis saisit la corde et mit un pied dans le précipice.
- A tout à l’heure, dit-il simplement.
Puis il disparut.
Bien qu’il ne les arpentât que pour la seconde fois en douze ans, les couloirs du palais de glace semblaient familiers à Namâric. Il reconnaissait ses galeries interminables, ses escaliers tortueux, ses statues taillées dans d’imposantes colonne et ses bas-reliefs sculptés dans les parois. Il ne consultait presque pas le plan qu’il avait emporté avec lui : l’itinéraire à suivre était resté gravé dans sa mémoire.
Tandis que ses pas résonnaient dans les salles immenses et désertes, son esprit ressassait inlassablement les mêmes pensées. Il avait longuement réfléchi à ce qui s’était produit lors de sa première venue, finissant par établir une théorie sur le fonctionnement du labyrinthe et la façon dont il dupait ceux qui l’exploraient. Son pouvoir était d’autant plus grand qu’on s’approchait de la grande salle. A ceux qui se trouvaient à l’entrée de la grotte, il ne pouvait que faire entendre des voix : c’est ainsi qu’Ana, trente-deux ans plus tôt, avait cru entendre sa mère l’appeler. Ceux qui s’aventuraient dans le labyrinthe étaient sujets à des hallucinations plus puissantes, luttant contre des monstres imaginaires et voyant des ennemis à la place de leurs propres compagnons. Enfin, dans la grande salle, le labyrinthe pouvait donner vie à de véritables guerriers de glace à la force colossale.
Namâric comprenait ainsi ce qui lui était arrivé : les deux premiers monstres qu’il avait rencontrés n’étaient pas réels ; ils ne servaient qu’à l’effrayer, comme l’étrange comportement de son fil. Sa peur l’avait rendu plus vulnérable à une illusion plus puissante : la scène de la mort de son père. L’objectif du labyrinthe devait être de le faire marcher jusqu’à la dernière salle tout en le plongeant dans le chagrin : ces visions lui avaient ôté toute capacité de se défendre contre les assauts des monstres de glace. Sans Olaf, ces créatures l’auraient mis en pièces.
Le fait qu’Alkion, avant lui, soit parvenu jusqu’à la dernière salle, trouvait alors son explication : le labyrinthe l’avait attiré jusque-là pour le tuer. Peut-être Alkion et Olaf se seraient-ils reconnus plus facilement s’ils avaient combattus en un lieu où la magie du labyrinthe était moins forte.
Une question cependant demeurait : pourquoi le palais avait-il révélé sa présence, s’il se contentait ensuite d’assassiner tous ceux qui y descendaient ? Namâric avait son idée sur le sujet : le labyrinthe voulait que son secret soit découvert, mais pas par n’importe qui. C’est pourquoi il appelait les gens, les laissait s’enfoncer dans ses entrailles, les jaugeait et, s’ils ne lui convenaient pas, provoquait leur mort. Il n’y avait que deux façons de parvenir jusqu’à ce qu’il dissimulait.
Y être autorisé par la magie du dédale.
Ou bien se montrer plus fort que lui.
Inutile de dire que Namâric penchait pour la seconde option.
Les sortilèges du labyrinthe ne l’inquiétaient plus, désormais. Deux ans auparavant, il avait été promu Karalor, une distinction réservée aux meilleurs guerriers de l’Ordre, et que son père avait portée avant lui. Parmi les avantages liés à ce statut figurait le port d’une armure tout entière faite de karalite, un métal extrêmement rare qui lui permettait d’absorber toute forme de magie, le rendant invulnérable aux malédictions qui hantaient les sinistres couloirs du palais de glace. Cette fois-ci, aucune illusion ne pourrait l’atteindre.
Quant aux monstres de glace, il ne les craignait guère. Namâric se savait doté d’un prodigieux talent dans le maniement de l’épée, qui le plaçait très loin au-dessus du commun des mortels. Très peu de combattants pouvaient rivaliser avec lui ; en fait, il n’avait jamais rencontré d’adversaire qu’il n’ait fini par vaincre.
Certain qu’il ne pouvait pas échouer cette fois-ci, Namâric progressait calment dans les galeries de glace. Désormais, il n’éprouvait plus la moindre admiration pour la splendide architecture des lieux. Seule comptait sa méfiance à l’égard du labyrinthe diabolique, et son mépris pour ceux qui l’avaient érigé. Il jetait sans cesse de discrets coups d’œil autour de lui, se tenant prêt à réagir si un ennemi devait apparaître plus tôt que prévu. Ce ne fut pas le cas : il atteignit sans encombre l’entrée du labyrinthe.
Là, une surprise l’attendait.
Le fil rouge qu’il avait déroulé bien des années plus tôt se trouvait toujours là, s’enfonçant dans les profondeurs du dédale. Il s’était pourtant attendu à ce qu’il disparaisse, comme les marques qu’Alkion avait laissées sur les murs avant lui !
Namâric s’autorisa un sourire. C’était plutôt une bonne nouvelle !
Il s’engagea dans le labyrinthe en suivant la cordelette. A son grand soulagement, aucune ombre ne se profila derrière les parois ; aucun bruit suspect ne vint troubler la quiétude de sa marche. Selon toute vraisemblance, son armure de karalite remplissait parfaitement son office.
Ce dont il eut la confirmation dans un déchaînement de violence.
Alors qu’il débouchait dans une petite salle ovale, un terrible spasme secoua son bras gauche. Ses doigts s’écartèrent, libérant une explosion de lumière rouge qui vint frapper les parois, liquéfiant instantanément plusieurs mètres cubes de glace. Après quoi elle se mua en un rayon d’énergie qui continua à jaillir de sa paume, dévastant les murs dans un grondement de tonnerre.
Dans un effort surhumain, Namâric referma le poing. Le rayon disparut, mais le Paladin dut lutter de toutes ses forces pour empêcher sa main de s’ouvrir à nouveau. Son bras tremblait violemment, agité d’impressionnantes convulsions. La pression ne voulait pas se relâcher.
Tandis qu’il s’habituait à cette sensation, Namâric comprenait ce qui lui était arrivé. Comme il l’avait espéré, son armure absorbait la magie qui était à l’œuvre en ces lieux. Mais celle-ci était si puissante qu’elle saturait la karalite, l’obligeant à s’en débarrasser par le bracelet d’argent. Celui-ci, conçu pour retourner une attaque magique à son lanceur, représentait en effet la seule voie de sortie pour l’énergie qui pénétrait la cuirasse.
« Très impressionnant, songea Namâric. »
Jamais il n’avait rencontré un pouvoir aussi grand. Et tout portait à croire que les choses allaient encore empirer lorsqu’il se rapprocherait de la dernière salle. Garder le poing serré ne serait pas chose facile.
Il poursuivit sa route.
Décevante.
Namâric ne trouvait pas d’autre mot pour qualifier sa traversée du labyrinthe.
Il s’était contenté de suivre la cordelette rouge qui filait à travers le dédale, sans rencontrer la moindre menace ni même entendre un quelconque bruit suspect. Il s’était bien sûr attendu à ce que son armure le protège, mais il estimait presque inconcevable qu’une magie aussi puissante que celle du palais de glace ne puisse absolument rien contre lui. Il dut reconnaître avec une pointe d’amertume qu’il avait surestimé son adversaire.
La seule difficulté résidait dans la lutte constante qu’il devait mener pour ne pas écarter les doigts sous la force du pouvoir qui ne demandait qu’à s’échapper de sa cuirasse. Puissamment contractés depuis plus d’une demi-heure, les muscles de son bras commençaient à le brûler.
Il fit quelques pas dans l’immense salle où débouchait l’ultime galerie du labyrinthe, celle où son père avait combattu Olaf, celle où il avait lui-même failli perdre la vie douze ans plus tôt. Il avança entre les imposantes colonnes qui soutenaient la voûte majestueuse où, dans un ballet tourbillonnant d’une grâce envoûtante, se déployaient par dizaines d’incroyables arcs-en-ciel. Namâric se permit de les contempler un instant, ému jusqu’au plus profond de son âme par l’époustouflante de ces lieux…
… qu’il était pourtant sur le point de réduire en poussière.
Il se dirigea vers le fond de la salle. Là, un demi-cercle semblait gravé dans la paroi de glace, comme une ébauche d’une immense porte donnant sur la véritable dernière pièce du palais.
C’était pour l’ouvrir que Namâric s’était rendu jusqu’ici.
Il se plaça devant le mur, leva le bras. Des éclairs écarlates parcouraient furieusement son gantelet d’argent. Namâric inspira profondément, se prépara à absorber le choc…
… et ouvrit la main.
Une formidable vague d’énergie éclata au creux de sa paume et fusa vers la paroi, qu’elle frappa dans une déflagration apocalyptique. La détonation fit trembler le labyrinthe tout entier, ébranlant les puissantes colonnes et fissurant de multiples couloirs. Des flammes d’un rouge effrayant grondèrent devant Namâric tandis que des éclats de glace étincelaient en voltigeant de tous côtés.
Puis le calme revint, aussi soudainement qu’il s’était brisé.
La porte n’existait tout simplement plus.
Un gigantesque trou s’ouvrait devant le Paladin, révélant une nouvelle chambre encore plus vaste que la précédente. Namâric s’approcha de l’ouverture et s’y engouffra.
La salle était immense. Son sol circulaire devait approcher les cent mètres de diamètre, tandis que les douze colonnes cylindriques couvertes de bas-reliefs s’élevaient sur plus de deux cents avant d’atteindre un plafond sur lequel s’étirait une prodigieuse rosace de glace. La lumière était ici beaucoup plus intense que dans le reste du labyrinthe, faisant courir mille reflets sur les facettes des innombrables sculptures.
Mais là n’était pas le plus impressionnant. Au centre de la chambre se dressait une pyramide de trois mètres de haut couverte de runes étranges, au sommet de laquelle scintillait une pierre bleue translucide aussi grosse qu’un œuf. Une pulsation irréelle émanait d’elle, l’air semblant vibrer tout autour de son socle. Namâric comprit instantanément qu’il s’agissait de ce qu’il était venu chercher, de ce qu’Alkion avait senti la première fois qu’il avait arpenté le palais de glace, de la cause de tous les sinistres événements qui s’étaient déroulés ici.
Le Paladin fit quelques pas en avant. Il ne lui restait plus qu’à se saisir de cette pierre et à ressortir de ce lieu maléfique.
C’est alors que l’ennemi se manifesta.
Dans un ensemble parfait, les douze colonnes se mirent à trembler. Les motifs sculptés qui les ornaient entrèrent en mouvement, décrivant une lente spirale qui les menait vers la base. Une série de craquements retentit quand les colonnes se fendirent, une partie de leur matière se séparant d’elles et glissant sur le sol. En une seconde, ces douze amas de glace se levèrent, prenant l’aspect de féroces guerriers campés dans des postures menaçantes. Les mêmes créatures qu’Olaf avaient combattues pour sauver son élève lors de leur précédente venue.
Namâric tendit le bras. Avec le pouvoir dont disposait son armure, détruire ces monstres ne serait qu’un jeu d’enfant.
Rien ne se produisit.
Le Paladin réalisa, un peu tard, qu’aucune énergie nouvelle n’était venue se loger dans son armure après qu’il ait abattu la porte. Probablement le labyrinthe avait-il comprit que lancer son pouvoir contre Namâric ne faisait que lui donner des forces…
Les soldats de glace se ruèrent sur lui.
Le chuintement de l’épée de Namâric quittant son fourreau précéda de peu le sifflement de sa lame dans l’air froid de la grande salle. Le monstre le plus proche fut coupé en deux avant même d’avoir pu esquisser une attaque. Le Paladin esquiva souplement le bras colossal du suivant et bondit en tournoyant sur lui-même. Son talon fusa, arracha la tête du titan de glace, termina sa course en frappant la jambe d’un troisième. Le monstre bascula en avant et, dans sa chute, alla percuter un de ses frères.
Namâric se remit en garde, prêt à contrer la prochaine attaque. Il savait qu’il jouait une partie très serrée : un seul coup au but suffirait à le mettre hors de combat. Sa survie reposait sur des esquives parfaites suivies de ripostes dévastatrices.
Trois créatures frappèrent en même temps, prenant le Paladin en étau. Celui-ci d’une détente s’éleva dans les airs, prit appui sur le bras tendu d’un de ses assaillants, rebondit pour s’échapper du cercle, rejoignit le sol en abattant son épée. L’acier brisa deux chevilles de glace, revint en une parabole scintillante et fendit le monstre sur toute sa hauteur. Sans perdre une seconde, Namâric s’élança à la rencontre d’un autre adversaire. Il plongea sous son coup horizontal et toucha le sol dans une glissade qui le fit passer entre les jambes de son adversaire. Sa lame cingla l’air d’un côté puis de l’autre. La créature s’effondra.
Les autres redoublèrent d’efforts, en vain. Namâric virevoltait entre leurs assauts avec une habileté inouïe, enchaînant des acrobaties d’une beauté éblouissante qui le faisaient passer comme une ombre à un millimètre des attaques, tandis que son épée tourbillonnait autour de lui à une vitesse stupéfiante, tailladant ses adversaires avec une froide efficacité.
Bientôt, il ne resta que trois créatures, qui se regroupèrent pour une charge dévastatrice. D’un saut périlleux, Namâric s’abattit sur celle du milieu, la décapitant d’un revers flamboyant. Les deux autres renversèrent leur équilibre pour converger sur lui. Le Paladin se contenta d’un dernier rebond qui l’emmena très loin au-dessus de ses adversaires…
… qui, emportés par leur élan, se fracassèrent l’un contre l’autre dans un impact assourdissant.
Namâric toucha terre. Des douze guerriers auxquels le labyrinthe avait donné vie pour prendre celle du Paladin, il ne restait qu’un impressionnant amas de fragments. Le Paladin rengaina son épée et revint vers la pierre qui brillait au centre de la salle.
Dans son dos, quelques éclats de glace frémirent.
Namâric ne les entendit pas se soulever du sol. Il ne vit pas qu’ils lévitaient derrière lui, se rassemblant en une masse compacte qui avançait lentement dans sa direction.
La boule de glace fila soudain droit vers lui dans une trajectoire fulgurante. L’instinct de Namâric l’avertit du danger juste avant que le sifflement de l’attaque ne parvienne à ses oreilles. Un saut périlleux arrière lui permit d’esquiver la sphère in extremis, la laissant passer au ras de son visage.
Malheureusement, le labyrinthe avait prévu cette réaction.
Les morceaux de glace qui constituaient la boule se séparèrent, frappant comme une nuée d’abeille la tête de Namâric. Fauché en plein vol, il s’abattit lourdement sur le sol tandis que quelques fragments se glissaient sous la visière de son casque avant de l’ouvrir toute grande.
Namâric comprit avec horreur qu’il redevenait vulnérable à la magie du palais.
L’instant d’après, la réalité basculait.
Une explosion de lumière blanche emplit les yeux de Namâric. Un arc-en-ciel traversa l’espace, bientôt suivi d’un millier d’autres qui s’entrecroisèrent en une toile arachnéenne. Des nuages tourbillonnèrent en une tornade parcourue d’éclairs indigo, jusqu’à ce qu’une immense vague se soulève jusqu’à leur hauteur et les engloutisse en déferlant. Cent tonnes d’eau retombèrent sur un sol de pierre grise, se fracassant en une myriade de gouttelettes qui étincelèrent dans le chaud soleil de l’été avant de disparaître, laissant place à des champs d’orge prêts pour la moisson. Des gens s’affairèrent dans un petit village bâti à la lisière d’une forêt. Une femme sourit. Un homme en armure noire chevaucha vers le soleil couchant. Des bâtons se heurtèrent, encore et encore. Une épée brilla dans les premières lueurs de l’aube. Un jeune homme descendit dans une grotte. Un corbeau s’engouffra dans une maison avec un bruyant battement d’ailes. Un cheval noir galopa dans les plaines.
Des flammes illuminèrent une nuit de souffrance.
D’autres scènes tourbillonnèrent devant les yeux du Paladin. Un enterrement, une chevauchée, une traque interminable placée sous le sceau de la vengeance. Des champs et des forêts défilèrent autour de lui à une allure effrénée, puis des tours colossales se profilèrent à l’horizon et le décor se figea de nouveau.
Le « Lion Blanc » était l’une des auberges les plus animées de Sarkhan la Magnifique, capitale de l’Empire d’Affoth. Les rires sonores et les conversations joyeuses résonnaient puissamment sous sa voûte de pierre grise, tandis que des musiciens campés sur une estrade emplissaient l’air d’une mélodie énergique. Fichées sur de grands lustres de fer, des centaines de bougies illuminaient la grande salle et sa voûte en pierre grise, laissant toutefois dans l’ombre de nombreuses alcôves propices à la discrétion. Plus d’une centaine de clients occupaient les massives tables de chêne ; certains jouaient, d’autres chantaient, d’autres enfin se contentaient de boire sans modération. En cette soirée de paye, l’ambiance était à la fête.
Namâric n’était pas le dernier à se réjouir.
Assis dans un angle de la salle, ses cheveux en bataille cachant en partie son visage, ses vêtements de gros tissu brun dissimulant ses armes, il sirotait une chope de bière épicée tout en jetant de temps en temps un coup d’œil furtif à un homme attablé un peu plus loin.
Un homme dont le visage était resté gravé dans sa mémoire.
Il avait suivi la piste du mercenaire pendant trois mois. Assoiffé de vengeance, abandonnant les Paladins qui luttaient contre les Orcs dans les montagnes de Kerleist, il l’avait traqué sans relâche à travers la moitié de l’Empire, jusque dans cette auberge de Sarkhan. L’assassin devait se croire hors d’atteinte, car Namâric n’avait eu aucune difficulté pour rester à ses trousses sans être repéré. S’il avait simplement voulu tuer cet homme, il aurait pu s’en charger bien plus tôt : une flèche bien ajustée l’aurait envoyé rejoindre ses victimes. Mais il ne désirait pas seulement sa mort : il devait obtenir le nom de son employeur.
Il lui fallait donc prendre le mercenaire vivant.
Cela représentait un défi de taille. L’homme avait en effet rejoint un convoi de marchandises et s’était engagé dans l’escorte, ce qui lui garantissait la protection d’une troupe conséquente. En outre, Namâric savait que son ennemi le surpassait dans le maniement de l’épée. Il devait donc le prendre par surprise.
Il observa de nouveau le mercenaire. Difficile de croire que ce grand roux au teint rougi par le vin, qui plaisantait bruyamment avec ses camarades en abattant régulièrement sa chope sur la table pour appuyer ses dires, était l’homme glacial et méthodique qui avait failli l’exécuter trois mois auparavant. Mais Namâric n’avait aucun doute : ces traits anguleux, ce menton pointu orné d’un petit bouc, ces yeux bleu océan surmontés par de fins sourcils, étaient bien ceux qu’il avait révélés en arrachant le casque de son adversaire.
Namâric laissa le temps passer. Une serveuse en robe bleue largement décolletée vint renouveler sa consommation. Cinq minutes plus tard, elle alla resservir la table de son ennemi. Lorsqu’elle se pencha pour remplir les verres, l’assassin posa un regard appuyé sur ses formes généreuses et esquissa un sourire. Il la retint par le bras quand elle voulut partir et lui dit quelque chose. Dans le brouhaha de la salle, Namâric n’entendait pas la conversation. Mais la fille, qui avait d’abord tenté de s’esquiver au plus vite, finit par sourire et répondre d’un air espiègle au mercenaire qui lui offrit un verre. Quelques instants après, elle s’asseyait sur ses genoux.
Namâric sentit que la discussion pourrait lui fournir une opportunité. Il se leva et se dirigea vers une table voisine de celle du mercenaire, occupée par quelques employés du port reconnaissables au bandeau vert et rouge noué autour de leur tête.
- Je peux m’asseoir ici ?
- Pas de problème ! répondit l’un d’eux.
Il s’installa dos à son ennemi, juste à temps pour l’entendre dire :
- Chambre 28.
- Je finis dans une heure, répondit la fille.
Elle se leva. Tandis qu’elle s’éloignait, les autres mercenaires commentèrent avec enthousiasme l’habileté de leur camarade.
Namâric demeura un instant à sa table, puis prit congé et se dirigea vers l’escalier qui menait aux étages des chambres. Deux minutes lui suffirent pour repérer le numéro 28, une seule pour crocheter discrètement la serrure. Il attendit que le couloir fut désert, entrouvrit le battant, risqua un coup d’œil à l’intérieur. N’y voyant que l’obscurité, il entra tout en sortant de son manteau un tube lumineux qu’il activa. Il verrouilla ensuite la porte derrière lui, puis examina les lieux à la lueur bleue de sa lampe.
C’était une petite chambre meublée seulement d’un lit et d’une commode. Un sac de voyage noir avait été déposé dans un coin. A côté reposait, logé dans son fourreau de bois, le sabre du mercenaire. Fixée à un mur, une cage de verre abritait une chandelle encore éteinte. Namâric songea furtivement à la valeur de la lampe qu’il tenait à la main, puis l’éteignit et vint se plaquer contre le mur, juste à côté de la porte.
Dès lors, il attendit.
Il écoutait attentivement les bruits dans le couloir. Plusieurs personnes passèrent devant la porte sans s’y arrêter. Une discussion animée se transforma en empoignade, et un vigile intervint pour séparer les belligérants. Un homme ivre traversa le corridor en chantant à tue-tête.
Enfin, Namâric entendit une clé jouer dans la serrure. La porte coulissa, et un homme pénétra dans la pièce, éclairé dans le dos par la lumière du couloir. Dès qu’il eût reconnu les cheveux roux du mercenaire, le Paladin passa à l’action.
Sa main gauche se referma sur le poignet de l’assassin, tandis que son avant-bras droit se posait sur son coude à l’emplacement précis de l’insertion tendineuse du triceps. Une seule poussée vers l’avant, et l’homme tomba au sol. L’accompagnant dans sa chute, Namâric s’abattit sur son dos tout en décochant un coup de pied à la porte, qui se referma en claquant. Après quoi ses genoux se plaquèrent de part et d’autre du bras de l’homme, qu’il tira cruellement en arrière de la main droite tout en lui plaquant la gauche sur la bouche.
L’assaut avait duré moins de trois secondes.
- Un cri, et tu es mort, prévint Namâric dans un souffle. Serre le poing si tu as compris.
L’homme obéit. Il venait de se rendre compte qu’il ne parviendrait pas à se dégager.
- Réponds-moi en chuchotant, reprit le Paladin en retirant sa main. D’abord, quel est ton nom ?
- Vorn, répondit l’autre. Et toi, t’es qui ?
Namâric lui saisit l’index et le tordit. Le mercenaire gémit.
- C’est moi qui pose les questions. Néanmoins, je vais répondre à celle-ci pour te rafraîchir la mémoire. Je suis celui que tu as essayé de tuer dans un petit village au pied des montagnes de Kerleist, il y a trois mois.
- Toi ? Comment oses-tu ? Alors que je t’ai laissé la vie sauve !
- Tu n’aurais pas dû. D’ailleurs, pourquoi m’avoir épargné ?
Vorn hésita, puis répondit :
- J’ai eu pitié.
Venant d’un tueur à gages, la réponse était ridicule, mais Namâric préféra ne pas insister sur ce point. Lui-même n’était pas vraiment sûr de ce qui s’était produit, et aimait autant ne pas en apprendre davantage. Une sorte d’esprit lui avait permis de survivre ; mieux valait s’en tenir là et oublier l’histoire. Il n’était pas là pour élucider ce mystère.
Mais pour obtenir un renseignement.
- Une seule autre question : qui t’a payé pour m’assassiner ?
- Il ne m’a pas donné son nom, répondit sèchement Vorn.
Namâric reposa sa main gauche contre la bouche de son ennemi, puis eut un mouvement sec du poignet droit. L’index du mercenaire se cassa avec un craquement écœurant. Il hurla dans son bâillon de chair et se débattit en vain pour se dégager.
- Comprends bien une chose, dit calmement Namâric. Tu m’as peut-être vaincu une fois l’arme à la main, mais en ce moment c’est toi qui es à ma merci. Ce soir, ton imprudence t’a perdu. Tu ferais donc mieux de collaborer si tu veux te lever demain matin, vivant et en bonne santé.
Il écarta sa main des lèvres du guerrier.
- Ne me fais pas rire, répondit celui-ci d’une voix où perçait sa souffrance. Tu me tueras dès que j’aurai parlé.
- Quel intérêt ? Si tu m’as menti, que ferais-je ensuite ? Vers qui me tournerai-je pour continuer ? Il vaut bien mieux que je te laisse filer, au cas où tes informations se révèlent insatisfaisantes.
- Je ne te crois pas.
Un second doigt se brisa. Nouveau craquement sec, nouveau cri étouffé. Des larmes apparurent dans les yeux du mercenaire.
- Crois-moi sur un point, répliqua Namâric quand Vorn se fut calmé. Si tu t’obstines, la nuit risque d’être longue. Après les cinq doigts de ta main gauche, je passerai à ton poignet, puis à ton coude et ton épaule. Si tu n’as toujours pas parlé, je me rabattrai sur un autre membre. Quand il ne me restera plus une seule articulation sous la main, je commencerai à l’arracher la peau, lamelle par lamelle, tout doucement. Je saurai te garder en vie pendant toute l’opération, fais-moi confiance.
Il laissa passer un temps de silence.
- Ou bien, tu peux me donner un simple nom et faire de beaux rêves jusqu’à demain matin. Qu’en dis-tu ?
Vorn ne répondit rien pendant cinq secondes. Namâric s’impatienta. L’annulaire du mercenaire se rompit à son tour. Une esquille d’os transperça la peau. L’assassin tenta en vain de hurler tout en se tortillant sous les genoux du Paladin, les larmes ruisselant sur ses joues.
- Je te conseille de réfléchir vite.
- D’accord, haleta le mercenaire. D’accord, je vais parler.
Il reprit son souffle. Namâric saisit son pouce.
- Non ! Ecoute ! Tu dois connaître mon employeur. C’était Dekhard Jain, le référent des Paladins Noirs à Vordal.
La phrase frappa Namâric comme un coup de poignard dans le dos. Dekhard ! Un Paladin Noir ! Son supérieur ! Comment un membre de l’Ordre pouvait-il acheter l’assassinat d’un autre ?!
- Tu mens.
Le pouce de Vorn cassa. Son visage, plongé dans la pénombre, ne devait plus être qu’un masque de souffrance indicible.
- Je t’assure que c’est vrai, sanglota-t-il quand Namâric le laissa parler.
- Si jamais tu m’as menti…
- Tu l’as dit : pourquoi mentirais-je ?
Namâric prit un instant pour réfléchir. Aussi incroyable que fût la révélation de Vorn, elle pouvait difficilement n’être qu’un mensonge. Quitte à donner n’importe quel nom avant de disparaître dans la nature, le mercenaire aurait choisi quelqu’un que Namâric ne pourrait pas retrouver facilement. En outre, il estimait s’être montré suffisamment persuasif.
- Très bien. Je te crois.
Les dents serrées, Vorn parvint à articuler :
- C’est la vérité, je le jure. Laisse-moi.
Namâric, pour être honnête, ne savait pas ce qu’il allait faire du mercenaire. Cet homme avait essayé de le tuer ! D’un autre côté, il lui avait promis de le laisser en vie, et il était toujours possible qu’il ait menti, auquel cas il serait utile de pouvoir le retrouver…
Mais alors qu’il était sur le point de se montrer clément, l’image de sa mère baignant dans son sang s’imposa à lui, et une rage vengeresse le gagna. Il revit le village en flammes, les Orcs massacrant des innocents sans pitié, les filles violées, les bébés jetés dans les incendies… C’était Vorn qui avait supervisé ce massacre !
En un instant, la fureur consuma le cœur du Paladin. Saisissant la tunique du mercenaire, il en déchira un large pan.
- Qu’est-ce que… ? gémit Vorn.
Ce furent ses derniers mots.
Namâric quitta la chambre et ferma la porte à clé derrière lui. En traversant le couloir en direction de l’escalier, il croisa la serveuse en robe bleue.
- Un instant, l’interpella-t-il.
Elle s’arrêta.
- Oui ?
- Vorn me charge de vous dire qu’il se sent un peu malade. Il s’est enfermé dans sa chambre et ne souhaite pas être dérangé cette nuit.
Une légère déception se peignit sur le visage de la jeune femme.
- Bonne soirée, lança Namâric en s’éloignant.
Immobilisé sur son lit, Vorn tentait désespérément de hurler.
Le chiffon dans sa bouche et le bâillon sur ses lèvres étouffaient ses cris, ses liens maintenaient ses mains dans son dos et ses pieds attachés au meuble. Son sang s’écoulait horriblement lentement par une atroce plaie à l’abdomen d’où dépassait la poignée de son sabre. Les sucs digestifs de son estomac transpercé commençaient à se répandre dans son corps, le dévorant de l’intérieur.
Nul ne l’entendrait.
Nul ne viendrait à son secours.
Son agonie serait longue.
Dekhard Jain était l’image même du parfait soldat. Grand, athlétique, l’allure stricte et fière, ses cheveux blonds coupés à trois millimètres, son menton carré toujours rasé de près, il n’apparaissait jamais sans l’armure noire réglementaire de son Ordre et conservait en permanence à son côté une épée forgée par l’un des meilleurs artisans de Yagatâr. Aucun détail n’échappait à ses petits yeux noirs constamment en mouvement, capables en une seconde de repérer toutes les issues d’une pièce et de déterminer le nombre exact de personnes qui l’occupaient.
A l’aube de sa quarantième année, il avait servi plus de la moitié de sa vie parmi les Paladins Noirs. Si son tempérament colérique l’avait fait détester de beaucoup, son excellent sens tactique et ses qualités de chef le plaçaient néanmoins au-dessus de nombreux Paladins. En poste dans la ville de Vordal, il avait pour fonction d’y représenter l’Ordre et de coordonner ses actions dans l’Est de l’Empire. Grâce à sa prompte réaction lorsque Affoth avait requis l’aide des Paladins dans les monts de Kerleist, plusieurs sections étaient venues se joindre aux troupes impériales en quelques jours à peine, permettant de limiter les conséquences de l’offensive des Orcs à la destruction de quelques villages.
La carrière de Dekhard aurait pu terminer très haut dans la hiérarchie de l’Ordre.
Mais Namâric en avait décidé autrement.
- Tu bouges, je tire, annonça-t-il lorsque le Paladin pénétra dans son bureau.
Dekhard s’immobilisa. L’étonnement et la contrariété se mêlèrent sur ses traits tandis que ses yeux contemplaient alternativement le visage de Namâric et la flèche pointée droit sur lui. Quelques secondes de silence absolu s’égrenèrent.
- Namâric ! s’exclama enfin Dekhard. Qu’est-ce qui te prend ?
- Comme si tu l’ignorais. Décroche ton fourreau.
- Quoi ?!
- Décroche ton fourreau ! Je fatigue…
Le bras de Namâric tremblait en effet sous l’effort nécessaire pour bander son arc. Il pouvait lâcher la corde à tout moment, ce qui mettrait un terme à cette conversation… ainsi qu’à la vie de Dekhard.
Celui-ci dut le comprendre, car il porta lentement la main à son arme et la détacha de son ceinturon avant de la laisser choir au sol.
- Comment es-tu entré ? Les gardes ne m’ont rien signalé.
L’interrogation était légitime. Le luxueux bureau de Dekhard, fourni par la cité de Vordal, occupait le cinquième étage de l’hôtel de ville. Ses larges fenêtres cadrées de marbre donnaient directement sur la grand-place, tandis que le couloir demeurait sous la surveillance étroite des miliciens qui protégeaient le bâtiment.
- J’ai été à bonne école, répondit simplement Namâric. Bloque la porte.
Dekhard s’exécuta, fermant le lourd battant de chêne avant d’en pousser le verrou en acier.
- Maintenant, avance un peu.
Dekhard vint se placer au milieu de la pièce, entre son large bureau couvert de cartes militaires et une étagère emplie de manuscrits reliés.
- A genoux, ordonna Namâric.
- Tout ceci est ridicule ! protesta Dekhard. Explique-moi au moins ce que ça signifie !
Namâric ouvrit les doigts. Sa flèche siffla à travers la pièce avant de se planter dans la cuisse de Dekhard, traversant son armure comme du beurre. Le Paladin serra les dents en grimaçant, mais ne cria pas. Namâric avait déjà encoché un second trait.
- A genoux, répéta-t-il.
Dekhard obtempéra, conscient que son agresseur n’hésiterait pas à lui transpercer un autre membre s’il refusait d’obéir.
Namâric avança. La pointe effilée de sa flèche s’immobilisa à moins d’un mètre du visage de Dekhard.
- Le nom de Vorn t’évoque-t-il quelque chose ?
- Jamais entendu parler.
Namâric savait que Dekhard réfléchissait à toute vitesse à une solution pour se tirer de ce guêpier. Et il ne tarderait sans doute pas à en trouver une.
- Inutile de nier. Tu as engagé un mercenaire pour m’assassiner. Vous étiez de mèche avec les Orcs de Kerleist. J’imagine que tu leur as offert sur un plateau le village de ma mère, en échange de la présence de Vorn à leur tête.
- Tu racontes n’importe quoi !
- Ton assassin a parlé. Rien de ce que tu diras ne pourra te disculper. Mais j’aimerais savoir pourquoi tu as monté une telle opération. Pourquoi vouloir ma mort ?
Dekhard eut un sourire forcé.
- Qu’est-ce que j’y gagne ?
Namâric fit un pas de plus. La tête en acier de son projectile touchait presque le front de son ennemi.
- Une mort rapide.
Dekhard sembla s’accorder le temps de la réflexion. Puis il prit un air contrit et déclara d’une voix éteinte :
- Très bien. Si c’est le…
Puis son bras s’élança, aussi vif qu’un serpent s’abattant sur sa proie. Sa main frappa celle de Namâric, écartant sa ligne de tir, tandis qu’il pivotait sur sa jambe blessée pour propulser l’autre en avant. Son pied frappa Namâric au niveau des genoux. Le jeune homme chancela ; une terrible manchette lui fit lâcher son arc, juste avant que la masse de Dekhard ne s’abatte sur lui. Ils roulèrent au sol en luttant comme des lions, leurs poings et leurs coudes enchaînant des rafales de coups sauvages. Namâric tenta de saisir son adversaire à la gorge. Celui-ci bloqua son assaut et lui tordit le poignet avant de lui assener un brutal coup de tête. Les étoiles défilèrent devant les yeux du jeune homme. La main de Dekhard se referma sur la poignée de son épée ; l’instant d’après, il se relevait souplement en dégainant la lame de Namâric. Le jeune homme sentit le contact glacial de l’acier sur sa gorge, et la pression d’un pied sur sa poitrine, qui le contraignit à rester plaqué dos au sol.
Dekhard sourit largement.
- Finalement, je pense qu’une autre issue est possible. T’approcher aussi près de moi était une grosse erreur. Ta mort ne sera pas aussi facile à camoufler que prévu, mais bon… le résultat sera le même.
Les yeux de Namâric flamboyaient de haine.
- Vas-y, tue-moi. Mais sache que tu ne t’en tireras pas comme ça.
Dekhard eut un rire mauvais.
- Pitoyable… J’ai du mal à reconnaître en toi le fils de ton père. Que crois-tu donc qu’il puisse m’arriver ? Même en supposant que tu ne sois pas seul au courant des dires de Vorn, que vaudra la parole d’un tueur à gages contre la mienne ? Et de toute façon, je suis prêt à parier que tu es venu me trouver directement, sans raconter ton histoire à qui que ce soit…
Des larmes de rage emplirent les yeux de Namâric.
- Dis-moi au moins pourquoi tu as fait ça. Pourquoi tant de morts ? Me tuer est-il si important pour toi ?
- Si telle est ta dernière volonté…
Dekhard s’éclaircit la gorge.
- Sache que de mon point de vue, ton existence n’a aucune importance. La décision n’est pas venue de moi, mais de Bahanor.
Namâric eut un sursaut. Bahanor était l’un des Paladins les plus importants de l’Ordre, le chef du quartier général de l’organisation ; il n’avait de comptes à rendre qu’au Commandant Suprême lui-même. Quelle folie avait pu le pousser à ordonner le meurtre d’un Paladin Noir qui n’avait jamais commis la moindre faute ?
- C’est à cause de ton père, poursuivit Dekhard. Je n’appartenais à l’Ordre que depuis quelques années quand Bahanor nous a confié ses soupçons concernant Alkion. Il trouvait que ton père fouinait un peu trop dans les secrets de l’organisation. Je ne te détaillerai pas les éléments qu’il nous a fournis, mais il y avait des faits très troublants…
- Tu as dit « nous » ?
- Jacob, Helkius et moi. A l’époque, nous appartenions tous à sa section.
Namâric était sidéré. Jamais il n’avait imaginé qu’une telle conspiration se dissimulait au sein de l’Ordre, ni qu’elle impliquait des Paladins si puissants : aujourd’hui, Jacob et Helkius occupaient tous deux des postes semblables à celui de Dekhard dans d’autres province du continent d’Aropa.
- Alors, vous avez essayé de tuer mon père ?
- Essayé ? Nous avons réussi ! C’est nous qui avons mené la reconnaissance dans les monts de Kerleist, et transmis un rapport selon lequel il suffirait d’un Karalor pour mettre un terme aux méfaits du sorcier qui terrorisait la région ! Bahanor n’avait plus qu’à désigner Alkion pour cette mission !
Namâric était livide de rage. Alors qu’il était venu se venger d’un seul homme, il découvrait un complot qui avait coûté la vie à son père ! La colère faisait trembler le moindre de ses muscles. Il n’aspirait plus qu’à une chose : arracher le cœur et les entrailles de Dekhard.
Ce dernier semblait parfaitement conscient de la fureur de son ennemi, et en tirait une joie d’autant plus grande que le jeune homme était entièrement à sa merci.
- Alors, cracha-t-il, vous avez tué mon père sur de simples soupçons ?
- Nous faisions confiance à Bahanor. Alkion n’a jamais été un personnage très net. Si nous ne pouvions rien faire officiellement contre lui, nous savions qu’il fallait agir. Je ne regrette rien.
Dekhard appuya un peu plus sur le cou de Namâric. Une goutte de sang perla sous le fil de la lame.
- En revanche, je ne vois pas pourquoi Bahanor voulait que tu meures aussi. Mais ce n’est pas la première fois que ses décisions m’échappent, et j’en ai toujours saisi la légitimité après coup. Donc…
Ses muscles se tendirent, se préparant à trancher la gorge de sa victime.
Et, à cet instant seulement, Namâric reprit l’initiative.
Ses mains saisirent la jambe de Dekhard tandis que, d’une contorsion impossible, il se soustrayait à la menace de son épée tout en tordant violemment la cheville de son adversaire. Soulevé de terre, Dekhard fit un tour complet sur lui-même avant de retomber vers le sol. Le pied de Namâric le rencontra à mi-parcours, percutant la main qui tenait l’épée. L’arme vola dans les airs jusqu’à ce que les doigts du jeune Paladin s’enroulent autour de sa poignée.
Dans un incroyable réflexe, Dekhard amortit sa chute d’une puissante poussée de la main gauche qui lui donna l’élan nécessaire pour se relever et se tourner vers Namâric…
… qui pointait déjà sa lame vers la gorge de son adversaire.
- Tu pouvais te libérer quand tu voulais, comprit Dekhard. Tu m’as fait croire que j’avais l’avantage.
- Il y a un monde entre toi et moi, répondit simplement Namâric.
Dekhard paraissait perplexe.
- Mais pourquoi ? Pourquoi m’avoir laissé prendre le dessus ?
Namâric eut un sourire dur.
- Si je t’avais tué tout de suite, comment le reste de l’Ordre l’aurait-il perçu ?
Il regarda le visage de Dekhard se décomposer, puis lança :
- Vax ! Montre-toi !
Dans un bruissement d’ailes, un grand corbeau noir se posa sur le rebord d’une des fenêtres. Ses yeux, pareils à deux puits de ténèbres, se braquèrent sur Dekhard tandis que son bec s’ouvrait sur une intonation familière :
- Sache que de mon point de vue, ton existence n’a aucune importance, répéta-t-il avec la voix du Paladin Noir. La décision n’est pas venue de moi, mais de Bahanor.
Le sourire de Namâric devint carnassier.
- Ceci fera office de preuve. Nul ne me reprochera de t’avoir réglé ton compte.
Sur les traits de Dekhard, l’horreur céda la place à la hargne.
- Petit salopard !
Il bondit en avant. La paume gantée de sa main droite écarta l’épée de Namâric ; poursuivant son mouvement tournant, il propulsa son coude gauche dans le visage du jeune homme, qui para in extremis. Dekhard avança, pesant de tout son poids sur le bras de son adversaire pour le forcer à abaisser sa garde, tandis que son poing s’abattait sur lui en un crochet fulgurant. Namâric s’accroupit pour esquiver ; son pied frôla le sol pour balayer les jambes de son ennemi.
Dekhard s’échappa d’un formidable saut périlleux arrière, rebondit sur un tapis rouge et or avant de s’arrêter à côté d’un râtelier et de saisir une langue acérée. A peine l’avait-il retirée de son emplacement que Namâric se fendit, propulsant son épée à une vitesse stupéfiante. Dekhard dévia l’estocade du bout de sa lance et, dans le même geste, frappa avec la hampe en visant la tête de Namâric. Ce dernier se ploya en arrière pour éviter l’impact. Refermant sa main sur l’arme de son ennemi, il utilisa l’énergie de l’attaque pour se redresser tout en ramenant son épée en arrière.
La lame étincela, décrivant un cercle presque complet avant de plonger en avant. L’acier s’enfonça en crissant juste au-dessus du pectoral de Dekhard, perçant sa gorge et brisant ses vertèbres.
- Je te l’ai dit, reprit Namâric. Il y a un monde entre toi et moi.
Dekhard ne l’entendit pas.
Il était déjà mort.
La plus formidable tempête des dix dernières années se déchaînait sur le massif des Kerdannes. Des éclairs éblouissants zébraient par dizaines le ciel empli de nuages tandis que de puissantes rafales fouettaient le paysage désolé, projetant violemment la pluie contre les pics menaçants et déchiquetés qui défiaient les ouragans depuis des millénaires.
Nulle vie à cette altitude : les dernières traces de végétation s’arrêtaient plusieurs centaines de mètres en contrebas, de même que les entrées des nombreuses mines qui perçaient les montagnes. Si le pied du massif bourdonnait d’une activité incessante, ses sommets n’étaient qu’un désert ravagé par les vents, uniquement peuplé de rochers impressionnants, de crevasses insondables et de falaises vertigineuses.
La plus haute d’entre elles se dressait face au Nord, surmontant un champ de pierres éboulées des cimes avoisinantes. La pluie martelait sa paroi sans relâche avant de ruisseler jusqu’à ses pieds pour glisser dans le lit d’un torrent furieux.
A son sommet, deux silhouettes minuscules se faisaient face.
L’une était grande et élancée, campée dans une attitude menaçante, insensible au vent qui cinglait son visage anguleux et faisait virevolter ses longs cheveux noirs. L’autre, dos au vide, était nettement plus petite. Une barbe et des cheveux gris encadraient un visage porcin marqué d’une cicatrice à la joue droite. Des yeux marron profondément enfoncés dans leurs orbites s’emplissaient peu à peu de terreur en contemplant les deux corps étendus au sol, dans des postures témoignant de la violence de l’affrontement.
- A ton tour, dit simplement Namâric.
Bahanor fit un pas en arrière. Un éclair déchira le ciel, se reflétant sur leurs armures noires et sur l’épée maculée de sang que tenait le jeune Paladin. Un frisson glacé parcourut son échine. Ce n’était pas possible. Comment avait-on pu en arriver là ?
Lorsque Vax le corbeau avait rapporté à l’Ordre les dernières paroles de Dekhard, Bahanor n’avait pas perdu une seconde. Jacob, Helkius et lui avaient aussitôt abandonné leur poste pour disparaître dans la nature, confirmant du même coup leur culpabilité. Leur fuite les avait rassemblés puis conduits dans le Nord de l’Empire d’Affoth, où ils espéraient se cacher jusqu’à ce que les Paladins Noirs abandonnent leurs recherches.
Peine perdue. Semblant deviner à l’avance le moindre de leurs mouvements, Namâric les avait traqués pendant des semaines, retrouvant chaque fois leur trace malgré leurs efforts pour se dissimuler. En désespoir de cause, ils s’étaient engagés dans les montagnes, espérant que la tempête suffirait à décourager leur poursuivant. Lorsque Namâric les avait enfin rejoints, ils avaient constaté avec surprise qu’il était venu seul, qu’il n’avait en fait pas repris contact avec l’Ordre depuis la mort de sa mère. A trois contre un, ils avaient cru détenir une chance de l’emporter.
Avaient cru.
Le combat avait été âpre et farouche, déchaînement de violence et d’habileté martiale. L’un après l’autre, Helkius et Jacob avaient mordu la poussière malgré leurs formidables talents. Il ne restait désormais plus que Bahanor, que la détresse et l’épuisement avaient fini par réduire à l’impuissance.
- Quel dommage que tu me surpasses à ce point, déclara-t-il. Je mourrais sans regret si je pouvais t’emporter dans ma tombe.
Namâric de rapprocha de lui, lame en avant, son regard flamboyant d’une soif de vengeance inassouvie.
- Pourquoi ? Pourquoi veux-tu me tuer ? Pourquoi mon père devait-il mourir ?
Bahanor éclata de rire.
- Tu l’ignores encore ! Son existence même était une insulte pour notre Ordre ! Tôt ou tard, il en aurait causé la perte !
Ses yeux pleins de mépris se fichèrent dans ceux de Namâric.
- Et il en va de même pour toi !
Namâric demeura perplexe.
- Ca n’a aucun sens. Tu délires.
Bahanor conserva son sourire dément.
- Crois-tu ?
C’est alors qu’un mouvement lointain attira son attention.
Bravant le vent et la pluie, des hommes en armure noire progressaient dans leur direction. Ils sinuaient entre les rochers à une vitesse formidable, ou bien bondissaient souplement par-dessus, ne laissant planer aucun doute quant à leur nature.
D’autres Paladins Noirs !
Suivant son regard, Namâric les repéra à son tour, et comprit qu’il devait agir vite. S’ils intervenaient, ils voudraient probablement prendre Bahanor vivant. Le traître disposerait alors d’une chance de se disculper, ou bien de s’échapper à nouveau.
Bahanor parvint à la même conclusion. Levant son épée, il se prépara à l’attaque qui ne manqua pas de s’abattre sur lui.
Les lames se croisèrent. En une seule passe éblouissante de virtuosité, Namâric accula son adversaire au bord de la falaise. Une botte foudroyante lacéra la joue de Bahanor, qui poussa un grognement et riposta avec l’énergie du désespoir. Namâric évita son premier coup de taille, para le second avec adresse. D’un ample mouvement de sa lame, il repoussa sur le côté l’épée de Bahanor avant de relever la sienne.
L’acier fendit l’air dans un impitoyable coup de haut en bas. La main droite de Bahanor se sépara de son bras dans une gerbe de sang et tomba dans le précipice, emportant son épée. Le vieux Paladin poussa un hurlement qui fut couvert par le grondement du tonnerre. Sa main restante se serra sur son moignon ruisselant de sang tandis que Namâric empoignait fermement son arme pour le coup de grâce.
Il jeta un bref coup d’œil derrière lui, le temps de constater que le plus rapide des Paladins les avait presque rejoints. Il nota sa stature imposante, l’épée et la hache croisée dans son dos, sa démarche fluide et puissante à la fois…
Olaf.
Son maître retira son casque et sembla crier quelque chose, mais le hurlement de la tempête empêcha Namâric de le comprendre. Il se retourna vers Bahanor.
- Lui aussi, souffla ce dernier.
La souffrance crispait son visage, mais ses yeux brillaient de cruauté.
- Quoi ? fit Namâric.
Bahanor souriait toujours, plus diabolique que jamais.
- Dekhard l’ignorait, mais j’avais un complice de plus dans l’assassinat de ton père. Olaf était parfaitement au courant de ce que nous préparions, et il nous a approuvés.
- Tu mens ! s’écria Namâric.
Ce n’était pas possible ! Pas Olaf ! Pas le meilleur ami de son père, pas l’homme qui l’avait élevé !
- Libre à toi de le croire, ricana Bahanor. Peut-être sera-t-il plus confortable pour toi de te voiler la face…
Un hurlement de rage monta de la gorge de Namâric. Son épée flamboya dans la lumière d’un éclair, décrivant un arc empreint de grâce et porteur de mort. La tête de Bahanor sauta de ses épaules. Une fontaine écarlate jaillit de son tronc décapité qui bascula dans le vide, pour aller se s’écraser deux cents mètres plus bas sur des rochers déchiquetés.
Au même instant, Olaf parvenait à la hauteur de Namâric. Il contempla avec un air désolé le cadavre de Bahanor fracassé au pied de la falaise.
- Il aurait pu nous apprendre beaucoup de choses, observa-t-il d’une voix où perçait le regret.
- Il l’a fait, répliqua Namâric.
Son épée se posa sur la gorge d’Olaf, qui lui jeta un regard stupéfait.
- Est-ce vrai ? l’interrogea le jeune Paladin.
- De quoi parles-tu ?
Les yeux de Namâric se vrillèrent dans ceux, écarquillés, de son maître.
- Avant de mourir, Bahanor m’a révélé que tu l’avais aidé à provoquer la mort de mon père. A-t-il dit la vérité ?
Namâric espérait de toute son âme qu’il ne s’agissait que d’un ignoble mensonge, qu’Olaf n’avait rien à voir avec la mort d’Alkion, qu’il n’aurait jamais pu couvrir l’assassinat de son meilleur ami. Son cœur battait à tout rompre dans l’attente de la réponse du vieux Paladin.
Celui-ci le considéra pendant de longues secondes, son visage figé dans une expression de stupeur absolue, fouetté par les rafales de vent qui assaillaient le plateau.
« Dis-moi simplement non, implora Namâric en lui-même. Dis-moi juste que cette histoire est absurde, que je suis fou d’accorder la moindre valeur aux élucubrations d’un serpent comme Bahanor… »
Au lieu de quoi, Olaf bondit en arrière.
Son saut l’amena hors de portée de Namâric tandis que sa main saisissait la poignée de son sabre et le tirait de sa gaine.
- Alors c’était bien vrai, constata Namâric.
Une immense déception faisait trembler sa voix. Son cœur venait d’être réduit en cendres par la réaction d’Olaf et tout ce qu’elle impliquait. Le propre équipier d’Alkion, son élève, l’homme qui avait élevé son fils comme s’il s’était agi du sien, n’était finalement qu’un félon qui avait trahi sa confiance et son amitié. Tout comme il venait de détruire celles que Namâric lui vouait.
- Je ne vais pas te mentir, répondit Olaf. J’étais jeune et lâche, à l’époque. J’avais de bonnes raisons de penser qu’Alkion jouait un jeu bien trouble au sein de l’organisation. A elle seule, la façon dont il avait rejoint l’Ordre suffisait à éveiller les soupçons. Quand j’ai découvert les projets de Bahanor, j’étais trop content de laisser quelqu’un se charger du problème pour tenter de l’en empêcher.
Il se tut un instant avant de poursuivre :
- Alkion était mon ami le plus cher, et une véritable légende dans l’Ordre. Mais de telles choses sont dispensables, alors qu’une menace doit être éliminée à tout prix. Cette décision m’a brisé le cœur, mais je sais que c’était la bonne.
Namâric était anéanti. La tempête qui se déchaînait au-dessus de sa tête n’était rien par rapport à celle qui faisait rage en lui-même. Son univers tout entier venait de s’effondrer.
- Tu l’as tué sur de simples soupçons ? fit-il d’une voix incrédule. Pourquoi n’en as-tu pas tout simplement parlé aux chefs de l’Ordre ?
- Quelle foi auraient-ils accordée à une simple intuition ? répliqua Olaf d’un air désabusé.
D’un regard par-dessus son épaule, il vit arriver les autres Paladins.
- D’ailleurs, tu vas comprendre ce que je veux dire…
Dix guerriers aux cuirasses noires se rassemblèrent autour d’eux, considérant avec étonnement les armes tirées des deux Paladins.
- Que se passe-t-il ? questionna l’un d’eux, un homme mince de haute taille aux longs cheveux blancs comme neige.
Namâric ne lui accorda qu’un bref regard, le temps de reconnaître Paraxis de Gurhan, le commandant en second de l’Ordre, et vraisemblablement le prochain Commandant Suprême.
- Il était leur complice ! cracha le jeune homme avec hargne. Il a aidé à tuer mon père !
D’un air à la fois indigné, inquiet et effrayé, Olaf répliqua :
- Il délire ! Il est encore bouleversé par ce qui vient de se passer, et Bahanor l’a persuadé que je faisais partie de la conspiration !
Les yeux écarlates de Namâric s’emplirent d’une fureur assassine.
- Salaud ! Crève !
Il s’élança. Deux Paladins vinrent à sa rencontre, l’un le bloquant en pleine course tandis que l’autre le saisissait fermement sous les épaules pour le tirer en arrière.
- Lâchez-moi ! hurla Namâric en se débattant. Laissez-moi le tuer ! Laissez-moi le tuer !
- Il suffit !
L’ordre avait claqué, vibrant d’une autorité incontestable. Paraxis de Gurhan s’interposa entre Olaf et Namâric et ficha ses yeux sévères dans ceux du jeune Paladin.
- Je te conseille de te calmer. J’ai entendu la confession de Dekhard, et j’estime connaître suffisamment Olaf pour pouvoir affirmer qu’il ne se serait jamais impliqué dans un tel complot. Bahanor t’aurait raconté n’importe quoi pour te perturber. Fais-moi confiance.
Namâric bouillonnait de rage.
- Il a avoué ! hurla-t-il.
- Pas du tout, répondit Olaf. Il délire, je vous dis.
Paraxis reprit la parole, d’un ton glacial qui n’admettait pas la moindre critique.
- Ecoute-moi bien, Namâric. Bahanor était l’un de mes meilleurs amis. J’aurais souhaité qu’on n’en arrive pas là pour une histoire vieille de vingt ans. Pour moi, il est plus que temps d’arrêter les frais.
Il s’approcha de Namâric, si près que nul autre ne pouvait l’entendre, et l’avertit :
- Sache qu’après ce que tu viens de faire, je ne tolèrerai pas la moindre erreur de ta part. A la première occasion, au plus petit problème, je t’écraserai comme un insecte. Comprends bien qu’à partir de maintenant, ta position au sein de l’Ordre est extrêmement précaire. Ne me contrarie plus jamais.
Il s’écarta.
- Ôtez-lui ses armes et lâchez-le. Nous rentrons.
Namâric vit Olaf s’éloigner avec Paraxis. Sa haine inassouvie le dévorait de l’intérieur. Il savait que si une occasion se présentait d’éliminer son ancien maître, il n’hésiterait pas une seconde. Qu’il s’en sorte ainsi était insupportable. Qu’il se soit permis de lui révéler son implication dans le meurtre d’Alkion, alors qu’il lui suffisait de mentir, était une provocation pire encore.
Namâric sentit une main se poser chaleureusement sur son épaule. Celle de Branial de Kit’for, le premier Paladin qu’il ait connu après Olaf. Un bon camarade, un homme à qui il avait toujours fait confiance.
- Oublie ça. Pour l’instant, tu ne peux rien faire. C’est ta parole contre la sienne. Mais crois-moi, ton heure viendra tôt ou tard.
Ses mots surent apaiser Namâric. Doucement, il se laissa délester de son épée, puis emboîta le pas aux Paladins qui s’en allaient. Ils s’éloignèrent rapidement, s’empressant de sortir de la tempête.
D’autres scènes encore reprirent vie devant Namâric : images de chevauchées, de meurtres et de batailles. Les théâtres d’opérations au nord-est de Dümra. Les violents affrontements contre des Elfes belliqueux et cruels. Le jour où il avait appris la désertion d’Olaf, et reçu l’ordre de l’éliminer. L’escorte du Prince Alexandre dans la vallée du Lanor, qui s’était achevée en un sanglant combat. Le siège de Dümrist, et le jour où il avait dû se retourner contre le Prince. Les dizaines de morts que cette lutte avait provoquées. Sa défaite. L’intervention salvatrice d’un Elfe qui était pourtant son ennemi. Ses retrouvailles avec Olaf, et leur voyage à la poursuite d’Alexandre. La terrible bataille qui l’avait opposé aux Migrodis au cœur même des Terres Mortes, le désert qui s’étendait au nord de l’Empire…
Les images défilaient devant ses yeux, quelques-unes indistinctes, mais la plupart si nettes qu’elles paraissaient réelles. Les corps de ses victimes surgissaient du passé, l’accablant de reproches et de malédictions. Namâric se noyait dans le flot d’action et de sang qui avait constitué sa vie. Où que se porte son regard, il ne voyait autour de lui que mort et désolation. Il comprit alors ce qu’il était devenu : une arme impitoyable, une machine à tuer sans âme ni remords.
Valait-il vraiment mieux que tous les hommes qu’il avait supprimés ?
Oui.
Cette réponse lui avait coûté toute la force de sa volonté, mais il la savait exacte. Il savait que chacun de ses gestes était légitime. Il savait que servir l’Ordre des Paladins Noirs était la meilleure chose qu’il aurait pu faire de sa vie. Il savait qu’il ne devait pas attacher autant d’importance aux souffrances qui avaient marqué son existence. Il savait que rien ne pourrait changer le passé, que seul l’avenir comptait véritablement. Tandis qu’il en prenait conscience, il lui sembla que sa vision se troublait, que les images devenaient floues. Il se rappela soudain du labyrinthe, se souvint qu’il se trouvait toujours dans la crypte de glace. Il réalisa que tout ce qu’il voyait n’était qu’une illusion et, avec cette compréhension, vint la volonté de s’échapper.
Il rassemblé toutes ses forces et toute sa détermination, oublia ce qu’il voyait et entendait autour de lui, ferma les yeux pour ne plus se concentrer que sur lui-même…
Une terrible sensation de froid le saisit.
Il lui semblait que son corps entier était en train de geler. Il ne sentait déjà plus les extrémités de ses pieds. Accroupi au sol, totalement immobile, il se congelait sur place.
Il comprit alors l’ultime fourberie du labyrinthe : si le dédale ne pouvait pas le faire tuer par un de ses compagnons, ni l’abattre à l’aide de ses propres monstres, il ne lui restait qu’à le faire mourir de froid. Il l’avait replongé dans les terribles épreuves qu’il avait traversées, dans le seul but de l’éloigner de la réalité assez longtemps pour provoquer sa mort.
Mais cela n’avait pas fonctionné. En comprenant qu’il ne lui servait à rien de ressasser indéfiniment les mêmes souvenirs, Namâric avait rompu le charme. Le labyrinthe n’était pas parvenu à le faire sombrer dans le désespoir.
Le Paladin essaya de lever le bras. Tout d’abord, ses muscles ne répondirent pas, engourdis par le froid et l’immobilité. Puis, à force de solliciter ses membres, il sentit la brûlure du sang dans ses veines, et parvint à bouger la main. D’un geste décidé, il rabattit la visière de son casque, puis ouvrit les yeux.
Les éblouissants reflets qui parcouraient les parois de glace agressèrent aussitôt ses pupilles. Il plissa les paupières, s’habituant progressivement à la lumière. Plus, d’un regard circulaire, il scruta les alentours.
Rien n’avait changé dans la crypte. Les sculptures sur les piliers étaient demeurées à leur base, là où elles avaient donné naissance aux monstres de glace, dont les débris gisaient toujours au sol. En haut de la pyramide qui se dressait au centre, l’énorme pierre bleue continuait à briller de mille feux.
Namâric se redressa, gagné par un intense sentiment de triomphe. Il était vivant et lucide. Il avait vaincu le labyrinthe. Il ne lui restait plus qu’à se saisir de ce saphir et quitter à jamais ce lieu maléfique.
Mais alors qu’il tendait la main vers la pierre étincelante, une voix retentit dans son dos.
- Commandant !
Namâric fit volte-face.
A l’entrée de la salle se tenait un homme grand et mince vêtu d’une armure noire, dont les cheveux blonds mi-longs encadraient un visage jeune et énergique aux yeux bleu océan.
Namâric était si surpris qu’il mit plusieurs secondes à reconnaître Raven.
- Que fais-tu là ? lança-t-il à son lieutenant.
Raven avança vers lui, une joie sincère illuminant son visage.
- Vous étiez parti depuis des jours ! Je n’ai pas pu me résoudre à murer le passage, je devais savoir ce qui s’était passé ! Et j’avais raison : vous êtes vivant !
- Halte ! hurla Namâric.
Son épée se pointa vers Raven qui s’arrêta aussitôt.
- Commandant, calmez-vous ! Ce n’est que moi !
Namâric resta en garde.
- Justement. Je n’ai aucun moyen de le savoir.
Raven l’observa d’un air sidéré.
- Commandant, qu’imaginez-vous ?
Namâric ne savait que penser. Puisqu’il avait refermé son casque, la magie qui régnait en ces lieux ne pouvait plus l’atteindre : c’était forcément le vrai Raven qui se tenait devant lui. D’un autre côté, il ne pouvait croire que son lieutenant ait désobéi à des consignes aussi claires que les siennes : il aurait dû laisser mourir son chef sous terre. Cependant, ces ordres étaient si choquants que le plus borné des soldats aurait pu se résoudre à les enfreindre...
Alors quoi ? Une part de Namâric l’enjoignait à remercier chaleureusement son lieutenant, tandis que l’autre lui hurlait de trancher la tête de ce qui n’était probablement qu’un monstre de plus se faisant passer pour un Paladin.
Namâric était incapable de prendre une décision.
Raven fit quelques pas prudents vers lui.
- Je t’ai prévenu ! s’écria Namâric. Avant de partir, je t’ai dit que je voulais pouvoir tuer sans hésiter tous ceux que je rencontrerais ici !
- Je sais, répondit Raven. Mais je ne pouvais pas non plus vous enfermer vivant dans ces grottes !
Namâric réfléchissait à toute vitesse. Si jamais il abattait Raven et découvrait ensuite qu’il s’agissait vraiment de son lieutenant, il ne se le pardonnerait jamais. Mais s’il laissait un ennemi s’approcher trop près de lui, cette erreur lui coûterait la vie.
Un problème insoluble.
Namâric choisit de le contourner.
Il tourna sur lui-même et tendant le bras. Sa main se referma sur la pierre bleue et l’arracha du sommet de la pyramide. Un éclair relia un instant le saphir à son socle avant de se briser dans un flash aveuglant, avec un claquement qui se répercuta dans toute la crypte.
Le silence retomba aussitôt après, lourd et angoissant. Le labyrinthe de glace semblait plus froid que jamais. Raven, quoiqu’un peu surpris, se reprit rapidement.
- Alors, c’est ça que vous êtes venu chercher ? questionna-t-il.
Namâric observa la gemme de plus près. Ses faces idéalement taillées démultipliaient la sombre brume qui bouillonnait en son cœur, lui conférant une aura de mystère et de pouvoir. Qu’était vraiment cette pierre ? Pourquoi un piège aussi immense la protégeait-il ?
Un sinistre craquement interrompit ses réflexions, bientôt suivi de dizaines d’autres. Des éclats de glace se mirent à pleuvoir autour de lui.
Namâric et Raven levèrent les yeux. Au-dessus de leurs têtes, d’innombrables fissures lacéraient le plafond, commençant déjà à gagner les colonnes et les parois. D’énormes blocs de glace se détachèrent et vinrent se fracasser au sol dans un vacarme d’apocalypse. Le mur se fendit soudain jusqu’au niveau du sol, mille fragments scintillants jaillissant de la brèche.
Le palais s’effondrait.
Namâric se tourna vers Raven.
- Cours !!!
Raven et Namâric émergèrent du labyrinthe comme deux flèches noires lancées à pleine vitesse. Si rapides que leurs pieds touchaient à peine le sol, ils s’engagèrent dans les couloirs du palais tandis qu’une crevasse s’ouvrait derrière eux et qu’un pilier s’abattait sur le sol. Ils enjambèrent un bloc qui leur barrait route, rebondirent pour plonger de justesse sous une arche qui s’effondrait, roulèrent sous une pluie de débris et se relevèrent sans perdre de vitesse pour reprendre aussitôt leur course.
Malgré son formidable entraînement, Namâric sentait ses jambes faiblir. Depuis quinze minutes déjà, il courait avec une incroyable célérité entre les éclats de glace qui tombaient de tous côtés. Il savait qu’il lui faudrait encore une demi-heure pour rejoindre la galerie de roche qui menait à la surface ; et il doutait d’avoir encore assez de forces pour y parvenir.
Le palais de glace s’écroulait autour de lui. Ses salles impressionnantes se fissuraient de toutes parts, ses arcades monumentales se brisaient dans des craquements de fin de monde tandis que ses statues magnifiques et ses colonnes écrasantes se délitaient de leurs emplacement et venaient se fracasser à terre. Namâric comprit que seule la gemme bleue qu’il portait dans sa sacoche de ceinture avait permis à un tel prodige d’exister. Maintenant qu’il l’avait dérobée, la nature reprenait ses droits, anéantissant le fantastique édifice qui défiait ses lois depuis des millénaires.
Namâric traversait un immense hall circulaire qui avait dû être la salle de bal quand une fissure déchira le sol devant lui. En un instant, elle s’élargit pour devenir un gouffre impressionnant dans lequel les dalles de glace commencèrent à s’affaisser. Les pieds de Namâric se trouvèrent soudain sur une pente qui plongeait tout droit dans le précipice. Il réalisa qu’il n’aurait jamais le temps de s’arrêter, que toute tentative pour s’écarter de la crevasse ne ferait que précipiter sa chute mortelle.
Il se jeta donc dans la gueule du loup.
Ses pieds frôlèrent le sol dans une glissade périlleuse qui, au dernier moment, se mua en un bond spectaculaire qui le fit s’envoler au-dessus du précipice. Son couteau siffla en quittant sa gaine, crissa en s’enfonçant dans la glace. Puis Namâric percuta violemment le sol de l’autre côté du gouffre, sa lame l’empêchant basculer dans le vide où ses jambes se balançaient encore. Grognant sous l’effort, le Paladin tira sur ses bras et parvint à se hisser sur le rebord, avant de rengainer son couteau et de reprendre sa course alors que le dallage s’inclinait un peu plus et que de nouvelles failles le lacéraient.
- Commandant !
Namâric se retourna.
Son sang se figea.
Raven n’avait pas eu autant de chance que lui. Il glissait sur la pente, tentant désespérément de s’accrocher à un sol qui penchait de plus en plus. Sa chute dans les profondeurs de la montagne n’était qu’une question de secondes.
Namâric réagit en une fraction de seconde. Son corps quitta le sol, s’arqua en décrivant une courbe éblouissante qui l’amena juste au-dessus de Raven. Son épée flamboya avant de se planter dans une dalle, transforma sa réception en un ample balancement au milieu duquel sa main faucha le poignet de Raven et l’agrippa solidement.
La salle continuait de flancher, menaçant de basculer tout entière dans le puits de ténèbres qui s’était ouvert en son centre. Ecartelé entre son épée fichée en terre et le poids de son lieutenant, Namâric ne parvenait plus à bouger.
- Laissez tomber, commandant ! hurla Raven. Laissez tomber, ou nous allons mourir tous les deux.
- Pas question ! Essaye de t’accrocher !
Il réalisait pourtant que son lieutenant avait raison : lui seul pouvait s’en sortir. Mais il ne pouvait se résoudre à abandonner son compagnon. Ils s’en sortiraient ensemble, ou périraient ensemble. C’était sa faute si le Paladin se trouvait là. Il n’avait pas le droit de le lâcher et de s’en tirer seul. Qu’aurait fait Raven si les rôles avaient été échangés ?
Il aurait survécu.
Namâric le comprit brutalement. A sa place, Raven aurait survécu. Parce que lui, Namâric, se serait tranché le bras plutôt que d’entraîner un camarade dans sa mort.
Et Raven, lui aussi, aurait dû le faire sans hésiter.
Namâric posa sur son lieutenant un regard empli d’incertitude. Raven n’avait pas touché à son épée, toujours logée dans son fourreau. Au lieu d’implorer son chef de l’abandonner son sort, pourquoi ne prenait-il pas les choses en main ?
Namâric savait que le vrai Raven se serait sacrifié pour lui. Le labyrinthe, lui, ne pouvait pas le savoir ; il ne connaissait pas l’abnégation des Paladins Noirs.
Mais rien n’était sûr. Dans le chaos qui se déchaînait autour d’eux, peut-être Raven avait-il tout simplement oublié qu’il portait une arme. Comment savoir ? Namâric s’efforça de ne pas y penser, de se convaincre que ce qu’il retenait au bout de son bras n’était qu’une dernière illusion du dédale…
Il ouvrit les doigts.
L’horreur qu’il lut sur le visage de Raven se grava au fer rouge dans son cœur. Il vit son lieutenant disparaître dans le vide en priant de toute son âme pour ne pas s’être trompé.
La glace pleuvait tout autour de Namâric. La portion de sol à laquelle il se retenait était désormais presque verticale, impossible à gravir. Le Paladin entendit céder la glace devant lui, et comprit que tout le dallage allait s’abîmer dans le gouffre.
C’est alors que le plafond céda. D’énormes blocs de glace chutèrent dans le vide en une grêle massive. Namâric saisit sa dernière chance.
D’une puissante traction sur son épée, il se propulsa vers le haut. Ses pieds prirent appui sur la garde de son arme avant que ses jambes ne se détendent, le projetant dans les airs. Il se retourna en plein vol, ricocha contre un énorme de glace en pleine chute. Son rebond l’amena à la rencontre d’une seconde masse détachée du plafond, sur laquelle il se posa une fraction de seconde avant de s’élancer vers la sortie de la pièce.
Il s’engagea dans le couloir au moment où l’abîme engloutissait la salle de bal tout entière dans un grondement de fin du monde.
Remonter à la surface fut une épreuve particulièrement difficile.
Namâric était épuisé. Si le passage rocheux qui menait à l’extérieur ne semblait pas devoir s’écrouler, sa raideur suffisait à le rendre presque infranchissable pour un homme à bout de forces. Combien de fois manqua-t-il glisser et s’effondrer sur le sol ? Combien de fois faillit-il perdre l’équilibre et se briser le crâne contre la paroi, n’amortissant sa chute que de justesse ? Il ne le savait pas.
Il ne pensait qu’à Raven, et à la façon dont il l’avait laissé mourir. Plus il rejouait la scène dans son esprit, plus il lui semblait qu’il avait commis une atroce erreur. Son armure de karalite le protégeait des pouvoirs du labyrinthe ; il était impossible que Raven n’ait été qu’une illusion. S’il n’avait rien fait pour se jeter lui-même dans le vide, c’était sans doute parce qu’il n’était même plus capable de penser. La certitude qu’il avait condamné son ami s’ancra dans le cœur de Namâric qui s’accabla de reproches. Les remords le tenaillaient, sapant ses dernières forces. Il avait tué un de ses compagnons ? Méritait-il vraiment de survivre ?
Il ne sut jamais comment il atteignit le haut de la galerie. Toujours est-il qu’il y parvint, et émergea enfin des ténèbres de la grotte. Les premières lueurs du jour gagnaient le ciel nocturne, dont le noir étoilé virait peu à peu au bleu.
Namâric entendit des voix indistinctes au-dessus de lui. Il aperçut la corde qui l’avait aidé à descendre et la noua autour de sa taille avant d’entamer l’ascension de la paroi. Il sentit des gens tirer sur la corde pour l’aider à monter. Quand il gagna le haut de la crevasse, une main vigoureuse se referma sur la sienne pour le hisser en sécurité.
Namâric écarquilla les yeux.
- Eh bien ? s’exclama Raven en souriant. On dirait que vous venez de voir un fantôme !
Un soulagement sans bornes envahit Namâric, qui sentit un poids immense tomber de ses épaules. Ses quatre Paladins l’entourèrent, l’aidant à s’allonger sur le sol. Il resta immobile de longues minutes, reprenant son souffle et rassemblant ses esprits. Il ne cherchait même pas à savoir comment, en fin de compte, le labyrinthe avait pu lui faire croire à la présence de Raven malgré la protection que lui offrait son armure. Ca n’avait au fond aucune importance. Seul comptait la chaude vague d’apaisement et de triomphe qui avait déferlé sur son cœur.
- Alors ? finit par demander Raven.
Namâric hocha la tête.
- J’ai réussi.
Il sortit de sa poche la pierre bleue qu’il avait arrachée à la terre. Ses centaines de faces miroitèrent sous les premiers rayons du soleil, jetant des éclairs à la beauté mystérieuse et envoûtante qui réduisirent les Paladins à une contemplation béate.
- Et qu’est-ce que c’est ? finit par demander Raven.
- Aucune idée, répondit Namâric. Mais croyez-moi, son pouvoir est immense.
- Tout ça pour ça ! Quelle pitié !
La voix qui venait de s’élever était vide est criarde. Namâric l’aurait reconnue entre mille.
Tournant la tête, il aperçut sur l’épaule de Raven un minuscule oiseau brun à la tête ornée d’une crête rouge, qui trépignait d’impatience en agitant ridiculement ses ailes.
- Frid ? soupira Namâric. Qu’est-ce que tu fais là ?
L’oiseau commença à voleter, virevoltant au-dessus du Paladin.
- Pendant que tu t’amusais, des nouvelles d’importance sont parvenues à l’Ordre. Une véritable crise se profile à notre horizon.
Frid se posa sur le menton de Namâric et le regarda droit dans les yeux avant d’annoncer d’un ton qui se voulait solennel :
- Tes hommes et toi sont attendus de toute urgence sur l’archipel de Wendal.
Enfouis sous des millions de tonnes de roche, les restes du palais de glace s’étaient figés. Un calme absolu avait succédé au cataclysme qui avait ravagé les lieux. Tout au fond du labyrinthe, la pyramide se dressait toujours, intacte malgré les blocs de glace qui s’étaient abattus sur elle. Les runes qui ornaient ses faces n’avaient pas subi le moindre dommage.
Namâric ne connaissait pas ces langues. Il n’avait pas su déchiffrer le texte gravé dans la pierre. Et peut-être était-ce mieux ainsi.
« Nudian Eraknus, Llem’hien Domaq, Arkos Detrenal Filiae »
« Nudian le Fourbe, Maître de l’Illusion, Fils troisième d’Arkos »
FIN
A suivre dans « Le crépuscule de Wendal »…
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Elle fait combien de pages? OO
62 en tout, et je viens d'en poster 55. Ca en fait une nouvelle plus longue que les bracelets d'Arzhan...
Je sais, ça fait beaucoup pour une petite histoire sans prétention. ![]()
Rectification : je viens d'en poster 45. ![]()