J'ai écrit ce texte pour vous, mes bons lutins :
Qu'est-ce donc que ce singe écribouillard, qui invente des mots et nous invente des maux ? Un sot et un boiteux,
et qui pourtant dit de puissantes vérités, et se tient droit en posture et en vertu. Est-il possible d'être aussi
sot qu'intelligent ? La Nature donna-t-elle donc au fou les gènes de bêtise autant que de raison ? Car on naît bête
et idiot, ou sagace et érudit, non ? Qui dira le contraire ? Serait-ce donc une sôtise que de le prétendre,
lorsque ma propre grandeur l'atteste elle-même ? Il faut bien qu'il ait quelque bêtise, pour nous persuader d'elle,
ou quelque déraison pour défaire les raisons qui sont nôtres ?
Mais quoi, décharné d'être, poisseux, pitoyable et puant ? Que craches-tu ? Je ne t'entends plus, car déjà tu te noies
et n'en puis plus, bulle de pus, homme de peu de vertu.
Boive et bave, bulle et bouge, bulbe rouge, sont les mots qui sortent de ces lèvres grosses et tordues,
s'emmêlent et disent : la raison sort de la déraison, l'être naît du néant.
Quoi, que me croasse-t-il ce crapaud ? Que je naît du néant ? Il faut donc que je sois un Dieu, et que le fou soit
mon prophète à ses heures, lorsqu'il ne prêche que la déraison naît de la raison, ou l'inverse ; et faut-il donc aussi que la follie du fou ne naisse pas tant de la moindre des incohérences de l'apparence de ses dires, que de sa manifeste persévérance à me contredire. Et quoi encore, mon bon vulgaire ? Quant est-il de ce mauvais verbe
que j'emploie pour faire parler le crapaud ? Ne sais-tu donc pas qu'il est donné au crapaud d'avoir la voix rauque ?
Et tous ces petits êtres multicolores s'élevèrent, jacassiers, qui crient, disent et hurlent comme autant d'injures sublimes de drôlerie : "malheur à tes mots, porcs et rots, qui s'évanouissent dans notre marécage" ;
que je les aime, ces lutins blancs et poneys rose à barbe, ces licornes sans corne ni crinière, ces cerfs sans ramure,
et ces cyclopes de deux pieds de long ! Tous ces petits chevaux à bascule, cette multitude de jouets bariolés,
sortie du marécage et qui fait les vertus de l'or, c'est elle-même qui loue ma grâce et ma beauté.
Ouvre les oreilles et, oh déjà ! un petit oeil à demi-clos mais pleinement haineux tousse du bout des oreilles !
Qu'est-ce donc de dire qu'il a perdu la parole, celui-là ? L'a-t-il seulement eue une fois, la parole ?
Parle-t-on donc en toussant et en crachant ? Qu'il reste dans son marécage, et qu'il s'y étouffe !
Mais que me hurles-tu ? ô toi l'enfant des crapauds, qui se débat encore, furieux dans la boue. Que ma parole
est maladroite et pareille à l'homme de mauvaise comédie, dis-tu, toi qui bat des bras, grimace et crachote
dans la boue. Mais comment l'entends-tu ? Car tu n'as point d'oreilles, et de là comment se peut-il faire
que tu m'entende ? Ne mens donc pas, mon bon crapaud, mais garde au moins ton nez, pour sentir les effluves
puantes qui s'élèvent du marécage ; car il paraît que ce sont les âmes de tes congénères qui se libèrent et
s'envolent vers les montagnes. Crains les montagnes ; mes montagnes ! Qui acceptent encore de se laisser
polluer par les effluves de ton domicile.
Et quoi ? Encore que tu aies des oreilles, comme au bossu il est permis de parler bossu, de même aussi au crapaud
il est permis de parler crapaud.