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Undefined

Jack_Kincaid
Jack_Kincaid
Niveau 9
18 novembre 2007 à 00:24:59

Bonsoir,

Bah voilà, que dire, une autre nouvelle d´une quinzaine de pages pour L´Enterrement de Jack Kincaid, au même titre que Guilty Claims et Little Hitler Illusion...
Le texte est déjà terminé donc je vais pas vous abandonner en route, si ça peut vous rassurer un peu^^ Il sera posté en quatre étapes d´ici la fin de la semaine.

Ambiance Fear Factory - Archetype

Lecteurs, enjoyez (ou pas)

Et bien sûr, joyeux anniversaire Melpo :-)

___

Undefined

IF…

« So far, who cares? »
Silas Adams

La scène se passe dans un jardin artificiel arrangé sans grand soin, au milieu duquel trône une table en plastique blanc. Deux hommes sont assis face à face à cette table, dégustant un thé brunâtre qui ressemble à un marécage enfermé. L’un des deux hommes, celui à qui appartient l’endroit, est un écrivain. Nous l’appellerons l’écrivain. L’autre est notre héros. Nous l’appellerons John.

John reposa doucement sa tasse et considéra l’écrivain. Cela faisait maintenant plusieurs mois qu’ils s’accordaient un temps de discussion chaque jeudi soir, alors qu’il avait jusque là coutume de rentrer directement chez lui auprès de sa femme. Karen ne s’en formalisait pas, sans quoi elle n’aurait pas manqué de le lui faire sentir pendant les dernières vacances, et il appréciait la compagnie de cet homme. L’environnement sobre, leurs discussions, l’ambiance, tout lui donnait envie de revenir. Même le thé saumâtre ; la préférence allait au café ces temps-ci, et un distributeur Lipton donnait à John la brève impression de changer d’univers.
L’écrivain se mit à siroter doucement sa tasse, provoquant quelques bruits de succion désagréables. Tout ce qui avait rapport à son physique semblait morose et austère, jusqu’à sa manière de se tenir droit sur son siège ou à cette manie de lever le petit doigt en buvant comme s’il existait encore des nobles et une reine en Angleterre. Pas de quoi s’attarder évidemment, mais cela l’amusait. Il souleva sa propre tasse et avala son contenu d’une traite.

- Avez-vous commencé votre prochain livre ? demanda John.
- Oui.

Sa voix râpe sortait comme un murmure.

- Quel en sera le titre ? Quelle en sera l’histoire ?
- Je pense l’intituler « Les Errances » ou quelque chose d’approchant. Il relatera l’histoire d’un jeune garçon abandonné qui finira par se faire enrôler contre son gré dans l’armée de Nouvelle-France et mourra dans les combats. J’arriverai peut-être à placer un pédophile dans les péripéties, mais je ne garantis rien.
- Intéressant, confirma John.

Il aimait les scénarios développés, avec des rebondissements inattendus. Ses livres avaient retenu son attention pour cette raison, déjà avant qu’il n’apprenne tout à fait par hasard qu’ils étaient quasiment voisins.

- J’ai commencé hier, poursuivit l’écrivain, anticipant la prochaine question. Je pense avoir fini d’ici deux semaines.

Deux semaines ? Le délai de publication normal, mais sans compter la relecture du correcteur et du censeur… Le livre risquait de paraître dans trois semaines, au mieux.

- Il doit être particulièrement long, souffla John.
- Tout à fait, confirma son interlocuteur, avec un sourire suffisant. Je compte bien atteindre les 150 pages.
- N’avez-vous pas peur que personne ne l’achète ?

L’écrivain s’appuya contre le dossier de sa chaise, mais ne se détendit pas d’un pouce. Il évoquait une scène dans une de ces cliniques de rétablissement en campagne, quand l’infirmière dit « relaxez-vous » et que, désireux de la satisfaire, le patient effectue les gestes requis et prétend se tranquilliser alors qu’il n’a pas le moindre début d’idée des sensations qu’on souhaite le faire éprouver.

- C’est pas mon boulot... J’écris. C’est à l’agent de faire en sorte que l’on me vende correctement, je n’ai pas le temps de m’occuper de ça.
- Bien sûr, je comprends… La longueur m’a prise au dépourvu, pardonnez-moi.
- Il n’y a pas de mal, assura l’écrivain.

Il n’avait jamais paru à John du genre à engager rapidement des poursuites, mais quand bien même, des excuses valaient mieux qu’un bête procès.
Sa montre-chrono émit un petit bruit plaintif, dictant la fin de leur entrevue.

- Très bien, conclut-il en se levant. J’aurai certainement fini votre livre précédent d’ici là. Il me tient en haleine.

L’écrivain se leva à son tour. Poignée de mains, formelle.

- Bonne soirée.
- Bonsoir.

Il s’en alla en hâte, et pas seulement parce qu’il s’était mis à pleuvoir timidement. S’il y avait des bouchons sur l’autoroute, il risquait d’arriver en retard. Karen n’apprécierait pas.

John franchit la porte de son domicile conjugal à 21 heures, 32 minutes et 34 secondes. Il flottait dans l’air deux parfums distincts ; celui de cuisine, le plat précuit que sa femme avait réchauffé, et celui de vengeance, assorti à la lueur sourde et froide que diffusaient ses grands yeux noirs.

- Tu as au moins deux minutes de retard, lui fit-elle remarquer calmement. Je me demandais si je devais commencer sans toi.

Calmement, du genre calme avant la tempête.

- Tu aurais dû. Excuse-moi.

Il déposa un baiser sur sa joue et s’assit à table. Ils commencèrent à ingérer les divers aliments indéterminés dans un silence si lourd qu’il se sentit obligé d’ajouter quelque chose.

- Il y avait du trafic sur l’autoroute, expliqua-t-il.
- Joue pas à ça, Johnny… Tu aurais pu prévoir le trafic. C’est ton ami (ce terme semblait méprisable, à l’entendre), cet écrivain (celui-là aussi, par ailleurs), qui prend trop de place dans ton planning.

Elle avait raison. Sa montre indiquait l’urgence de son départ ; en temps normal, il se trouvait déjà dans la voiture quand elle sonnait. Il avait passé quasiment dix minutes avec lui, ce soir-là.

- Toute notre soirée est décalée maintenant, poursuivit-elle sur le même ton de reproche. On va manquer le début du feuilleton.
- Tâchons de ne pas perdre encore plus de temps en commençant à nous disputer, proposa-t-il. On a déjà suffisamment de retard comme ça.

C’était une échappatoire minable, il en avait conscience, elle en avait conscience. Mais peu importe ; elle ne serait pas devenue un lieu commun de leurs discussions à ce sujet si elle ne fonctionnait pas aussi bien.

- Très bien, soupira Karen.

Le repas s’acheva en silence, et ils s’installèrent devant leur Home Cinema. Il avait pu se l’offrir grâce à un gain modéré au World Loto l’an passé, et depuis il ne cessait de s’en féliciter ; personne d’autre n’en possédait dans tout le quartier, ce qui lui donnait un plaisant sentiment de célébrité éphémère.
A 21h45, 48 Heures Chrono débuta. On arrivait gentiment au dernier quart de cette treizième saison, et le neuvième ennemi principal de Jack Bowler allait selon les rumeurs apparaître à l’écran. Ils s’en réjouissaient tous deux.
L’épisode lui plut. Il y avait du rythme, du mouvement, des combats, du sang et de la sueur. Que demander de plus ? Karen mordit sa lèvre lors de la dernière scène de torture, mais Karen était une petite nature, après tout.
A 22h45, l’épisode fut couronné par un cliffhanger du feu de Dieu. Jack était pris en tenailles par quelques terroristes mineurs, sans aucun moyen d’éviter l’affrontement. Mais où les scénaristes allaient-ils trouver des idées aussi remarquables ?
Ils discutèrent des nouvelles avancées de l’intrigue au moins jusqu’à 50 ; un point d’importance majeure les mettait en désaccord. En fait, ils poursuivirent jusqu’à ce que le sifflement strident de la montre retentisse comme un glas. Ils se regardèrent, honteux d’avoir tergiversé si longtemps. L’heure de se coucher était largement dépassée.
Ils firent l’amour, ils s’endormirent.

Il ne rêva pas, bien sûr ; cela n’avait qu’un intérêt secondaire, et il ne pouvait se le permettre d’un simple point de vue financier. Sa nuit passa dans une torpeur brumeuse, obscurité envahie d’ombres, parfois reposante, parfois moins. Mais dans l’ensemble, elle passa bien, d’autant qu’il avait l’habitude de ses périodes plus agitées et qu’il parvenait maintenant à presque les maîtriser.
Son réveil sonna à six heures pile, ce qui lui valut un coup de poing rageur. Mauvais timing, il allait justement replonger dans la quiétude. La journée commence mal, pensa-t-il, en s’abandonnant contre l’oreiller, son subconscient recherchant encore la paix qui venait de lui échapper. Vraiment un timing regrettable. Bon…
Soudain – du moins, lui sembla-t-il – une secousse. De plus en plus violente. Trois point cinq sur l’échelle de Karen.

- Mais réveille-toi, bon Dieu !

John émergea enfin, avec pour première réaction de jeter un œil au réveil impromptu. Il indiquait à présent six heures sept.

- Et merde, grogna-t-il.
- Tu as déjà cinq minutes de retard sur le planning d’urgence, marmonnait Karen. Tu vas te faire virer… Ils auront raison de te virer. Et ensuite, qu’est-ce qu’on fera, tu y as pensé ? Tu es vraiment bon à rien…

Les récriminations le suivirent jusqu’à la salle de bains, qu’il gagna sans répliquer. Il n’y avait rien à répliquer quand elle partait dans ce genre de diatribes. Surtout quand c’était justifié. Il se doucha sommairement et enfila son costume aussi vite que le lui permettait la nécessité de ne pas le froisser. Tout ce temps, avec la voix de son épouse en arrière-fond musical. Elle devrait bientôt s’arrêter ; elle travaillait, elle aussi.
Il avait gagné deux minutes en bâclant ses ablutions, mais il en restait cinq à courir contre la montre quand il s’éloigna enfin de ses pénates et de la tempête d’injures qui s’y déchaînait. La voiture posa moins de problèmes, au moins ; elle réagit aux injonctions de la clé électronique et s’ouvrit automatiquement. Il s’y engouffra et démarra en trombe.
L’autoroute. S’il flirtait avec les vitesses autorisées, il avait une chance de rattraper l’horloge numérique qui affichait toujours ces cinq minutes décisives. Et quand bien même il écoperait d’une amende, il la paierait avec joie si l’alternative était de perdre son travail. Les entreprises recherchaient les jeunes en priorité, pour les habituer à la société et pour qu’ils ne perturbent pas l’ordre public dans leur oisiveté. A 37 ans, il devrait se contenter d’un emploi de valeur minimale – s’il en trouvait un –, ce qui rejaillirait sur leur train de vie tout en alimentant les mauvaises dispositions de Karen à son encontre.
Cette idée lui fit appuyer avec plus de vigueur encore sur l’accélérateur. Quand il déboucha sur Kaine Highway, il avait largement dépassé les 130 km/h, sans s’émouvoir le moins du monde. Le trafic restait fluide jusqu’à huit heures du matin, en général, il ne risquait pas vraiment de causer un accident.
Il dépassa en trombe deux camions d’une société néofrançaise, l’un d’eux klaxonnant dans son dos, stridence poétique étouffée par le hurlement de ses moteurs. Plusieurs motos, plusieurs hybrides étranges – John ignorait comment fonctionnaient la plupart – disparurent tour à tour dans son rétroviseur. Aucun ne conserverait de lui un souvenir particulièrement sympathique. Peu importait. Il n’avait plus que trois minutes à rattraper. Si peu, et tant encore... Il pressa encore l’allure.
Le paysage majoritairement urbain défilait autour de lui sans qu’il y prête attention. John avait l’impression d’avaler le monde, comme si tous les éléments du décor luttaient pour le privilège de se trouver dans son champ de vision. C’était stupide, évidemment. Illusion infondée créée par une vitesse excessive, à présent au-dessus des 175 km/h. Sur cette portion, la limite oscillait entre 180 et 185, il lui restait de la marge. Plus vite. Deux minutes à récupérer. Plus vite.
Il ralentit avant que le virage ne se présente – il aurait pu faire le trajet les yeux fermés, depuis le temps. Il l’aborda à peu près à 150 km/h, tout à fait dans les normes donc. Aucun problème.
Sauf qu’il avait plu autour de chez son ami la veille, l’averse se poursuivant au cours de la nuit et laissant la chaussée glissante. John l’ignorait. En outre, s’il avait sans doute entendu le terme aquaplaning au moins une ou deux fois dans sa vie, il ne situait pas exactement ce que cela signifiait. A partir de ce matin-là, il le situa mieux.
La voiture partit sur deux roues dans un hurlement métallique, crissa avec force exagération contre les protections extérieures de l’autoroute, tandis que son occupant pensait avec désespoir aux secondes qui s’écoulaient pendant sa perte de contrôle. Le véhicule partit valdinguer dans les décors, tournant plusieurs fois sur elle-même avant de percuter un vieux chêne, affaibli par la pollution latente mais toujours robuste. Là, enfin, elle se résigna à l’immobilité, elle se résigna au silence.
Quant à John, il cessa de crier, lui aussi. Pour lui, tout devint terriblement noir, lointain, vide, froid.

melponese
melponese
Niveau 6
18 novembre 2007 à 00:40:48

Youpi, du ´bq digeste(Mais naaan, j´t´aime bien =). )... Mais bon, on change pas la gaieté du truc~~.
Merchi Jackouille =´) (Oui ben t´as vu l´heure T_T...)... J´vieillis c´pas drôle T^T. Trop vite pour espérer voir la fin de certains de tes projets, d´ailleurs Oô... Mais j´aime bieeeen, ça. J´aime beaucoup. Mais c´est pas la peine que je demande la suite Oô.
Bonne continuation quand même dans ton postage è_é.

Epitaph
Epitaph
Niveau 10
18 novembre 2007 à 09:19:40

Je cherchais un truc à dire, puis en fait j´ai pas trouvé. Et comme tu prends même plus la peine de remercier tes bêta-lecteurs, je me bornerai à : joyeux anniversaire Melpo :-)
(mais en fait, c´était juste histoire de faire le chieur^^)

Jack_Kincaid
Jack_Kincaid
Niveau 9
18 novembre 2007 à 16:24:11

J´avoue que j´y pensais pas hier soir mais ouais, c´est juste, Epitaph m´a aidé pour une bonne partie du texte. Merci à lui. Post spécial et tout, vous noterez, la classe :-)

Content aussi que ça te plaise Melpo :rouge:

Jack_Kincaid
Jack_Kincaid
Niveau 9
20 novembre 2007 à 18:06:33

Suite, on arrive à la moitié du texte...
Lecteurs, enjoyez (ou pas, ouais flemme d´être original)

___

THEN…

« If you ain’t got dreams,
What the fuck you got? »
Johnny Weeks

L’au-delà est une chambre d’hôpital. Ou pas. Remarquez, avec le nombre de gens qui s’endorment dans ce qu’ils pensent être leur dernier sommeil et qui s’y réveillent, la question gagnerait presque une certaine légitimité. Inconscient de se trouver dans une situation si peu originale, notre ami John commence à bouger. Les doigts d’abord, puis les deux bras – le gauche d’abord, puisqu’il est gaucher – puis les jambes… Ah, les jambes coincent. L’une d’entre elles peine à effectuer un mouvement, et il ressent une douleur lointaine. On doit lui avoir prescrit de l’Ubipraxine™, comme à tout le monde, pourtant il souffre encore un peu – cela implique de graves blessures… De toute manière, personne ne s’attendrait à sortir indemne d’un tel accident.

L’accident lui revint en mémoire, mélange confus de sensations fugaces. Douleur, embarras, désespoir… Quelque chose clochait dans le tableau, mais il n’arrivait pas à mettre le doigt dessus.

La chevelure blonde d’une infirmière anesthésiste surgit par l’entrée. John nota une moue boudeuse, contrastant avec un air aussi comateux que celui de ses patients.

- Ne bougez pas, dit-elle mécaniquement, je vais chercher un docteur.

Elle s’éclipsa. John n’aurait pas pu bouger, de toute manière, si cela n’avait pas été prohibé. Il considéra le grand carré blanc qui lui servait de chambre. Froid, dur, une fenêtre aux barreaux étroits sur la droite, un affiche pro-avortement sur le mur de gauche (« Pensez à l’improductivité que causera votre grossesse »), et une armoire pimpante qui contenait sans doute quelques ustensiles médicaux, flacons ou autres…

En tordant péniblement le cou, il distingua deux autres machines derrière lui, dont une laissait échapper un bip sonore à intervalles réguliers. Aucune des deux n’étant rattachées à lui ni à son lit, il supposa qu’elles avaient servi dans les premières heures de son admission, puis qu’on les avait déconnectées. D’où la question suivante : depuis combien de temps gisait-il là ?

Un docteur minuscule avec de grosses lunettes en écaille sur des yeux de crocodile – logique – entra sans frapper. Il l’examina d’un coup d’œil, comme pour vérifier qu’on ne lui avait pas menti, qu’il reprenait en effet conscience. Puis, il se souvint qu’il disposait d’une langue et lui dit :

- Vous avez eu un accident. Vous êtes là depuis six jours, vous y resterez encore trois. Une infirmière vous administrera les médicaments nécessaires. Votre assurance paiera les frais. Bonne soirée.

Il s’inclina dans une parodie de salut. Quand il se releva, il lui tournait déjà le dos et s’avançait vers la sortie.

- Attendez ! s’écria John.

Le docteur s’immobilisa.

- Vous avez mal ? demanda-t-il impatiemment, sans se retourner.
- Non, je…
- Ne me faites pas perdre mon temps, coupa-t-il. Dans un mauvais jour, je vous aurais déjà collé un procès.
- Il y a… Je…

Il avait compris ce qui le touchait, mais il ne trouvait pas exactement les bons mots pour le décrire.

- Je… J’ai failli perdre la vie pour deux minutes ! expliqua-t-il en désespoir de cause. J’avais du retard, j’ai pris des risques. Pour deux minutes… Je…

Le docteur se retourna. Une petite lueur brilla dans son regard.

- Je comprends. Vous souffrez d’égopathie. C’est une crise de personnalité que l’on observe quelquefois après un grave accident : le patient s’étonne que sa vie vaille si peu de chose et essaie de ramener le monde autour de lui.

John comprit que la petite lueur ne traduisait pas de l’intérêt, comme il l’avait d’abord imaginé. Plutôt un mépris insondable.

- Il n’y a pas de remède contre cette lubie, poursuivit-il. Cependant, on observe qu’elle finit par disparaître avec le temps dans la plupart des cas. Au bout d’une semaine, en général. Parfois plus, parfois moins. Ne vous inquiétez pas, vous redeviendrez bientôt l’humain que vous n’avez jamais voulu cesser d’être.

°~°

John avait un peu d’avance. Par le bruissement du vent dans les plantes, par le port altier des anciens murs de pierre, il sentait qu’on lui reprochait cette incongruité. Jamais il n’avait jusqu’à ce jour pénétré seul dans le jardin de l’écrivain. En intrus. Toute cette hauteur, toute cette superbe le faisait se sentir hors du temps. Il réalisa que c’était sans doute ça, non le thé, qui lui avait donné cette même impression auparavant. Il ne s’était jamais posé la question auparavant. Mais il y associait aujourd’hui un malaise continu, bien que diffus. Avant, échapper à son époque lui paraissait une lubie plaisante. Les priorités avaient changé ; rien ne lui importait plus que cela, à présent. Ce renversement de point de vue soulignait en pleine lumière tous les autres éléments, matériels ou non, qui s’étaient modifiés avec l’accident.

Il avait perdu son travail, mais ça, on pouvait s’en douter. Avant même que les ambulanciers ne l’aient héliporté à SanAngelis, un autre employé avait constaté son absence au poste, l’avait reportée à son supérieur qui avait signé sans délai la feuille de renvoi. Vers onze heures, on avait choisi son remplaçant parmi quelques candidats. Il s’appelait David Groves, d’après le nouvel organigramme de la société. Cheveux en brosse, sourire blanc, yeux blancs. Parfait pour le rôle.

Pour tout dire, la perte de son emploi avait bouleversé Karen beaucoup plus que lui-même. Sur les douze minutes de conversation qu’elle avait passées avec lui à l’hôpital, dix avaient été consacrées à ce malheur, à ses conséquences, aux différents moyens d’y remédier. Les deux autres avaient à peine effleuré le problème de l’égopathie, cette « idiotie » à laquelle John se devait de renoncer rapidement. S’il n’avait pas vraiment escompté une réaction différente, il y avait une grosse différence entre se l’imaginer à l’avance et vivre effectivement cette situation.

Bien d’autres choses différaient. Deux jours après sa sortie de SanAngelis, il ne reconnaissait toujours pas le monde qui l’entourait. Comme si on avait repris les mêmes, mais sans recommencer. Pareil pour son passé : il avait l’impression de voir un épisode de 48h chrono en différé et d’y découvrir une action différente à celle du direct. Tout ce qui le satisfaisait, tout ce qui le constituait même, devenait vide de sens, d’intérêt, de la moindre parcelle de quoi que ce fût. Juste vide. Ce même vide qui l’avait envahi à l’accident, et qui ne l’avait jamais lâché depuis.

La porte ouvragée du bâtiment s’ouvrit soudain, mettant un terme provisoire à ses questions, à son désarroi. L’écrivain cessa de siffloter quand il l’aperçut. Interloqué, il se retourna, retrouva une contenance tandis qu’il refermait la porte derrière lui, pivota à nouveau sur lui-même et sourit à cet invité.

- Bonsoir, John. Vous êtes… en avance ? remarqua-t-il.
- Je sais. Excusez-moi.
- Que vous arrive-t-il ? Vous me faites faux bond une semaine, et vous voilà avec quinze minutes d’avance à l’entretien suivant ? Vous cherchez à rattraper le temps perdu ? Je ne vous crois pas si naïf…
- Karen ne vous a pas prévenu ? Je lui avais pourtant…

Il s’interrompit. Karen se souciait de l’écrivain comme d’une guigne. Elle avait sans doute espéré qu’après ce rendez-vous manqué, celui-ci refuserait de recevoir John. Ou alors, elle n’avait pas voulu perdre la précieuse minute que lui aurait coûté l’entretien téléphonique.

- Pourquoi ne m’auriez-vous pas prévenu vous-même ? demanda l’écrivain, sa curiosité intriguée.

John inspira un coup, comme avant des aveux. En un sens, c’était presque une confession. Tout le monde le traitait comme un enfant capricieux, lui et ses préoccupations nouvelles.

- J’ai eu un accident. J’étais à SanAngelis.
- J’en suis navré, commenta prudemment l’écrivain.
- Les docteurs disent que j’ai développé un symptôme secondaire : l’égopathie. Ils disent que ça ne se soigne pas, mais que ça s’estompe au fil du…
- J’ai déjà entendu parler de cela, le coupa l’écrivain. L’égopathie, vous dites ? N’est-ce pas ce cas de folie où le patient s’imagine que…

Il s’interrompit.

- Pardonnez-moi. Je ne voulais pas dire ça.
- Je sais. Mais vous le pensiez ainsi.

Un silence s’ensuivit. Comme il s’éternisait, John estima qu’il ferait mieux de ne pas en faire autant. Il se leva.

- Ce n’est pas grave. Oubliez cela. Je reviendrai la semaine prochaine.
- Non, attendez… Vous savez, ce sujet peut intéresser mes lecteurs. Il est exotique. Si vous restiez, peut-être que je pourrais me servir de votre histoire dans mon prochain texte. Et… cela vous permettrait de… parler, ou… peu importe, ce que vous aviez l’intention de faire en venant ici.
- Vraiment ?
- Vraiment ! Revenez donc vous asseoir. Je vais chercher du thé.

John accepta l’offre. Qu’avait-il à perdre ? Il ne risquait pas de se retrouver sous les projecteurs, il n’était personne. Et de toutes ses connaissances, l’écrivain était la personne qu’il pensait la plus apte à venir l’aider dans sa quête. Il appartenait au système, certes, mais il restait d’une intelligence rare, d’une compagnie précieuse. John se demanda s’il aimait s’entretenir avec lui pour les mêmes raisons, avant l’accident. Il n’aurait su le dire avec certitude.

Son hôte revint avec deux tasses fumantes et un bloc-notes flambant neuf. Il posa le thé sur la table, garda le carnet – un message clair quant à ce qu’il priorisait.

- Pourrais-je savoir votre nom ? commença John.
- Mark. C’est intéressant, commenta Mark. Mark Arovnian. Très intéressant.

Il griffonna quelques mots sur la première page.

- Comment ça, intéressant ?
- Vous cherchez à mettre les autres à votre niveau, à les individualiser. C’est pour ça que vous ressentez le besoin de savoir mon nom.

Il ajouta, avec un sourire satisfait :

- Bien sûr, ce n’est qu’une théorie. Vous pourriez me parler de ce que vous ressentez ? En choisissant bien vos termes, s’il vous plaît.
- Je me sens… largué. Je sais pas. J’ai l’impression que je viens de me réveiller, que quelqu’un d’autre a vécu à ma place pendant trente ans, quelqu’un qui s’opposait à moi en tous points… Et je me retrouve avec cette vie à vivre, cette vie qui ne me convient de loin pas…

Mark fit la moue.

- Qu’est-ce qui ne va pas ? s’inquiéta John.
- Votre spontanéité. Ou plutôt, son absence. Vous aviez préparé ce discours, ça passera moins bien dans mon texte. Qu’est-ce qui ne vous convient pas, par exemple ?

John faillit protester, puis se souvint que Mark agissait en fonction d’un horaire, contrairement à lui. S’il ne disposait que d’une fenêtre de temps limitée, il n’allait pas commencer à questionner un point d’interprétation.

- Tout, en fait… Mon ancien travail, ma vie, mes loisirs… Karen…
- Votre épouse ? Comment cela ?
- Je ne l’aime pas, statua John. Elle n’a aucun esprit, aucun humour… En plus, elle est moche ! Petite et… blonde, et… quelconque… Je ne sais pas ce qu’il m’a pris de me marier avec elle…

Mark hocha la tête, ajouta une observation.

- L’amour… Vous pensez que c’est important ?
- Je ne sais pas… J’imagine.
- Cela fait une trentaine d’années que les Orienteurs ont prouvé que l’amour menait par essence au désespoir et au malheur…

John se mit à rire.

- Désolé… J’ai passé les trente dernières années à suivre ce principe, et je peux pas dire que j’ai connu le bonheur pour autant.
- Normal, le bonheur ne peut pas se décrire comme un état.
- Ne commencez pas avec de la rhétorique, s’énerva John. C’est pas comme ça que vous allez m’aider.
- « Se ferme à la logique », marmonna Mark. Intéressant…
- Ouais, c’est ça…

Mark ne lui laissa pas le temps de se plaindre.

- Votre amour se cible-t-il sur quelqu’un de particulier ?

A cet instant précis, John réalisa que oui. Lucy… Il ne se souvint pas immédiatement de son nom complet, Lucinda McLachlan. Il avait douze ans la dernière fois qu’il l’avait vue. Ils avaient gravé leurs noms sur un arbre et s’étaient promis de ne jamais oublier. Vaine promesse, semble-t-il. Il se souvenait vaguement d’elle… En fait, la meilleure façon de la décrire qui lui venait à l’esprit était de prendre Karen, d’enlever tout et de mettre le contraire, ce qui le déprima encore plus.

- Oui, finit-il par répondre. Lucy.
- Avez-vous cherché à la revoir ?
- Pas encore. Mais… Je pense que je devrais.
- Pourquoi ?
- Je ne sais pas trop. Pour la beauté du geste.
- Vous êtes conscient que ça ne veut rien dire ?
- Ecoutez… (Mark avait recommencé à gribouiller). Arrête d’écrire dans ce putain de carnet et écoute-moi ! explosa-t-il. Je ne suis pas venu pour que tu me donnes un cours de logique ou que tu me psychanalyses. Je suis venu parce que tu es mon ami, ou du moins la chose la plus proche d’un ami que je connaisse. Si tu veux juste me rabaisser, on peut s’arrêter là.

Mark le regarda fixement, avec de la pitié dans les yeux.

- Mais je ne te rabaisse pas, John… Tu es inférieur.
- Et c’est reparti…
- Tu es inférieur, d’un point de vue logique. C’est là que le clivage devient intéressant. Comme la perfection ne saurait manquer de quelque chose, un être parfait ne peut pas être en quête de quelque chose. Ta vie te satisfaisait, et maintenant, tu es en quête constante, du bonheur, d’un sens, de l’amour, d’une logique moins implacable. Tu as incontestablement rétrogradé ; moins parfait, plus humain.
- Si c’est vraiment ce que tu penses, constata John avec tristesse, nous n’avons pas grand-chose à nous dire…
- Je n’ai pas fini, poursuivit l’écrivain sans se formaliser. En tant qu’imparfait, tu cherches d’autres logiques pour te soustraire à ce constat. Tu vas t’éloigner de la logique froide, celle dont tu sais qu’elle va te rabaisser. Cela ouvre tout un tas de perspectives. L’art est à ta portée, la littérature aussi. Ne te laisse pas leurrer, ce n’est pas parce qu’on appelle quelque chose « perfection » que tu dois forcément l’envier.

John se calma quelque peu. Ces nouveaux apports s’accordaient bien avec ses nouvelles envies. Cela expliquait à quel point ses possibilités, ses envies, s’étaient élargies et diversifiées. Cela lui donnait une justification.

- Que devrais-je faire ? demanda-t-il.
- Ce que font tous les êtres imparfaits, ce que nous faisons tous : perdre notre temps. Trouve des activités qui te font oublier que tu vas mourir, que tu ne sers à rien, que tu n’es personne. Ainsi, tu redeviendras aussi parfait qu’un homme peut l’être.
- Non, répliqua John. Non. La vie doit avoir un sens. Pas possible autrement. Maintenant que j’ai la possibilité de le trouver, je serais bien stupide de ne pas tenter ma chance. Je ne veux pas redevenir une machine. Même une machine… parfaite, si tu veux l’appeler comme ça.

Ils continuèrent à argumenter ainsi pendant une bonne heure. Mark avait ramassé son maudit carnet, y inscrivait prudemment quelques mots de temps à autre. Les thés refroidirent dans l’indifférence. Enfin, Mark conclut qu’il ne s’avouait pas vaincu, mais qu’il ne pouvait pas accorder plus de temps à leur discussion. John le salua, un peu dépité, mais il savait au moins quelles seraient ses prochaines étapes : perdre du temps, profiter de la vie, trouver le bonheur ou du moins, un substitut valable. Des loisirs, des choses de ce genre. Sa nouvelle vie se baserait ironiquement sur l’ancienne, comme à travers un miroir inversé.

Sur sa montre chrono désactivée, il constata avec horreur qu’il aurait déjà dû se trouver chez lui. Karen allait lui faire passer un sale quart d’heure. Pourtant, allez savoir pourquoi, il ne fit aucune folie sur l’autoroute. En passant devant un certain virage, il contempla une barrière rénovée, sans aucune trace des récents dégâts. Le chêne, par contre, n’avait pas survécu : un tronc amputé demeurait seul à son emplacement, comme une vaine commémoration.

Moicesmoi
Moicesmoi
Niveau 10
20 novembre 2007 à 22:05:45

Lu. (ça pique aux yeux)

J´aime bien, même si le narrateur me semble un peu trop neutre.

J´attends la suite.

Jack_Kincaid
Jack_Kincaid
Niveau 9
22 novembre 2007 à 20:22:25

Merci à toi d´avoir pris le temps :-)

Quant à la suite, bah, la voilà... Enjoyez ! :-)

___

Il n’eut pas droit aux insultes escomptées. Karen avait décidé de suivre scrupuleusement les indications des docteurs, qui lui avaient conseillé de ne pas se formaliser de comportements étranges. Dans sa vision en deux dimensions du monde, cela se traduisait par un désintérêt total. Quand quelque chose nuit à son planning, on l’écarte, on l’oublie. Elle ne comptait sans doute plus lui adresser la parole jusqu’à ce qu’il soit revenu à la raison, ce dont John s’accommodait parfaitement.

Le feuilleton allait bientôt commencer, mais Karen allait le regarder seule, ce soir-là. Il avait d’autres projets. Il allait faire une chose qu’il n’avait plus faite depuis près de trente ans, au moins, et qu’il devrait réapprendre complètement. C’était pourtant une étape incontournable, à laquelle il avait bien fallu se résoudre. La majorité de la population, les machines, n’avaient pas de temps à accorder à un loisir aussi futile. Conséquence logique, tous ceux qu’il croiserait en surfant sur Internet devaient se trouver, à divers degrés bien sûr, dans la même situation que lui. Même à ses débuts, le web avait offert un asile tout à fait honorable aux gens isolés, aux incompris, aux individus qui sentaient leur vie naturelle s’échapper et à qui il manquait l’espoir ou la volonté de la rattraper. A mesure que le système se radicalisait, ce rôle avait dû s’amplifier aussi. Il risquait donc d’y trouver des expériences similaires, du soutien ou qui sait, peut-être même quelques réponses.

La page d’accueil s’intitulait sobrement About:blank. Après quelques tâtonnements, il ouvrit une fenêtre de Spidersearch, le moteur de recherche le plus connu, promu par le gouvernement. Sa première tentative, « bonheur », obtint de nombreux résultats, mais qui ne coïncidaient pas avec ses attentes. Il s’agissait surtout de propagande, de récits de petites vies de petits fonctionnaires ou de petits soldats, rentrant chez eux le soir juste à temps pour dîner avant 48 heures chrono. Quelques photos, joyeuses, incongrues. Visages rayonnants, ternes destinées. Cette vision étriquée du bonheur ne représentait plus rien pour lui. Lorsque l’entrée « liberté » revint sans aucun site à afficher, il décida qu’il était temps de changer de moteur de recherche.

Le second, qu’il choisit un peu au hasard, lui donna surtout une liberté philosophique, avec de longs articles sur le concept de liberté et ce qui le définissait, plutôt que sur les moyens de l’atteindre. Il dut ajouter « forum » à sa recherche pour atteindre un support moins formel, et donc plus adapté à ses questions. C’est ainsi qu’il découvrit enfin FreeThought.
« FreeThought, an open forum in a free nation of laws. », proclamait l’en-tête. En dessous, un petit malin avait rajouté, avec une police dégoulinante comme un tag, « Je croyais que c’était les Etats-Unis… »

Le site affichait fièrement ses idéaux révolutionnaires ; couleurs détonantes, signes anarchistes – John se souvenait vaguement d’en avoir aperçu de semblables à une manifestation, au début de son adolescence – et polices fantaisistes. Apparemment, cette organisation peu soignée était perçue comme une contestation narquoise envers l’ordre établi. John y voyait surtout de la fainéantise, et du reste il avait sans doute raison. En tous les cas, cela n’incommodait pas les usagers, qu’il parvint rapidement à ranger en trois groupes dominants : d’abord les moins de treize ans, communément appelés les kikoos. Parmi les plus âgés surnageaient deux tendances, les geeks et les nerds, les asociaux et les leaders respectés. Chaque catégorie se démarquait clairement, par la fréquence de ses interventions ou par leur qualité, mais tous se rejoignaient sur un point : une réflexion désabusée sur l’état de la Terre, et une vision cynique du futur de l’humanité. Les pseudonymes faisaient souvent référence à une perte d’identité, soit directement (Amione), soit à travers des références que John ne décryptait pas vraiment (Mr.Anderson). Ceux qui cherchaient à défendre le système perdaient automatiquement toute crédibilité ; on disait d’eux qu’ils venaient de faire sonner l’alarme à fake.

En marge de ces habitués, plusieurs intervenants occasionnels avaient aussi participé à la vie active du forum en postant des réflexions similaires à celles qui hantaient John. Il se concentra particulièrement sur ces discussions, souvent longues et décousues, qui semblaient prédisposés à dégénérer rapidement. Il constata un phénomène qu’il avait déjà remarqué auparavant dans d’autres situations bien différentes ; au lieu de chercher une issue à l’impasse, on désirait punir celui qui nous y avait amenés.

Mais qui était-ce ? Les musulmans, les juifs, le pape, les communistes, la télévision, le FBI, la CIA, une action combinée du FBI et de la CIA, les Stups (quel rapport ?) , les capitalistes, le gouvernement américain, Nathaniel Kaine, les gouvernements, osef (cette théorie avait l’air très populaire, tant elle revenait souvent), les russes nostalgiques de la seconde guerre froide, Nebuchadnezzar – à cela l’individu qui se faisait appeler Nebuchadnezzar répondait « tu sors le troll », quoi que l’expression « sortir le troll » puisse bien signifier –, la nature humaine vouée à la déshumanisation, les extra-terrestres gris, les extra-terrestres verts, des radiations émises depuis les grands centres spatiaux… ? Il y avait autant de théories que d’internautes, et John ne se sentait pas plus avancé.

Il s’attarda encore plusieurs minutes, lut d’autres discussions, d’autres forums… Rien de concluant. John détestait s’avouer vaincu, mais il fallait se rendre à l’évidence ; si ses questions agitaient effectivement une bonne partie du Web, comme il l’avait soupçonné, personne n’y avait apporté une réponse définitive, ou une échappatoire quelconque. Et il ne voyait pas, toujours pas, comment continuer.

Le générique de 48h chrono résonnait dans le salon. Il lui restait une dernière enquête à mener avant de rejoindre la froideur du lit conjugal : il revint à son point de départ, Spidersearch, et écrivit son nom, les doigts tremblants d’un mélange de fièvre et de révérence… Lucy McLachlan.

°~°

John hésitait à l’entrée du magasin, essayant de rassembler son courage. La motivation, il l’avait. Rien que contempler dans la vitrine les superbes cernes que lui avait laissés la semaine précédente suffisait à lui rappeler la nécessité de l’achat. Mais il y avait également de la réticence en lui, due à deux sources bien distinctes : son éducation, qui lui interdisait formellement toutes formes de dépendance, et la peur très reconnaissable qui précède chaque nouvelle expérience. Surtout celles que l’on ne choisit pas vraiment.

Il y a une éternité de cela, dix jours auparavant, il s’était réveillé dans cette chambre à l’hôpital. Depuis ce moment, il n’avait pas passé une seule nuit reposante. Non pas qu’il souffrît d’insomnie, non… c’était comme s’il avait perdu l’aptitude innée à dormir plusieurs heures d’affilée. Il émergeait sans cesse hors du néant qui constituait son sommeil, ce néant qui finissait par devenir affolant. Le phénomène avait empiré ces trois derniers jours, après qu’il avait retrouvé Lucy, au point que Karen l’obligeait maintenant à dormir dans le salon, sous l’œil accusateur du Home Cinema. Y avait-il réellement une connexion entre cette détérioration et Lucy ? Il l’ignorait. Elle travaillait comme cadre moyen dans une entreprise virtuelle à NewHaven. Il savait où, il connaissait ses horaires. Mais il manquait de garanties pour se résoudre à franchir le pas, à la rencontrer. C’était du 50-50, voire même du 25-75, s’il décidait de l’aborder. Et il n’y aurait pas de seconde chance.

Un grésillement lui fit lever les yeux. L’enseigne du magasin venait de clignoter, puis de se remettre péniblement à fonctionner. Une lune grossière et le nom de la compagnie de Sleep Shop, « Dreamcatcher », en vert maladif. Rien d’attirant. L’objectif n’était pas d’appâter un chaland inexistant, juste de préciser la fonction du lieu. L’utilité se passe fort bien du beau. D’ailleurs, personne n’avait dû ne serait-ce que jeter un coup d’œil aux néons depuis des années.

Comparé à Lucy, un Sleep Shop ne représentait qu’une maigre épreuve ; et voilà qu’il doutait déjà de lui-même ? Cela ne se pouvait. Cet argument l’ayant arraché à son immobilité, John poussa la porte coulissante et pénétra sans bruit dans le domaine des rêves.

L’aspect paradoxalement banal de l’intérieur le rassura tout en le décevant. Il s’attendait à quelque chose de mystérieux, une petite couche de poussière, une atmosphère intrigante. Au lieu de cela, tout était agencé avec ordre, sur diverses étagères métalliques et froides. Au-dessus de chacune, un petit panneau cloué indiquait à quoi l’on pouvait s’attendre : « nature », « audio », « érotique »…

Un petit homme sec et nerveux, le gérant, ne détachait pas son regard de John. C’était assez désagréable, surtout que ses pupilles ressemblaient à deux sphères agonisantes derrière une impassible vitrine de cornée. Il écarta des bras démesurément longs dans un geste qu’il croyait sans doute expansif.

- Vous désirez quelque chose en particulier ? demanda-t-il avec un sourire faussement chaleureux.
- Je ne sais pas encore, avoua John. Je pensais simplement regarder votre choix et me décider ensuite…

Cette réponse fut accueillie par un éclat de rire franc, jusqu’à ce que le vendeur réalise que John pensait sérieusement ce qu’il lui disait.

- Quel est le problème ? demanda John, un peu vexé.
- Mais… « Vous désirez quelque chose en particulier », c’est une question rhétorique… Tout le monde le sait… Je ne peux pas m’occuper de vous jusqu’à ce que vous ayez fouillé mon magasin de fond en comble, j’ai d’autres chats à fouetter, moi, d’autres clients à servir…
- Je n’ai pas besoin de vous, lui assura John. Je vais simplement regarder.

Il voulut s’écarter, mais l’autre le retint par le bras.

- Mais… Cela risque de vous prendre une heure ! répliqua-t-il, horrifié.
- Ecoutez… Ray (le vendeur portait une étiquette avec ce nom sur son uniforme), j’ai tout mon temps. Ne perdez pas le vôtre.

Ray leva ses mains disproportionnées dans un geste d’abandon.

- Très bien, très bien. Comme vous voulez.

John s’enfonça dans les rayons. Les songes se présentaient sous forme de petites nébuleuses flottantes aux couleurs variables. Dans un présentoir, devant, un petit écran diffusait en continu une démonstration promotionnelle.

Il passa rapidement le rayon nature : quelques arbres, quelques oiseaux aux chants factices, tout cela était trop naïf pour le satisfaire. De plus, citadin depuis l’enfance, il n’avait jamais considéré la campagne comme un endroit propice à se calmer ou à se ressourcer.

Le rayon audio ne le retint pas plus longtemps, cette fois-ci pour une raison technique : les rêves se construisaient sur des systèmes de générateurs, avec une base de données musicale plus ou moins étendue selon le prix qu’on payait, mais sans fonction de recherche. Autrement dit, si comme John, le client ne connaissait aucun titre hormis ceux que la radio émettait en boucle, il pouvait d’ores et déjà oublier.

Deux adolescents entrèrent à ce moment-là dans le magasin, saluèrent le gérant par son nom et s’engouffrèrent sans plus attendre à l’arrière. John ne fut pas surpris de lire « XXX - érotique » au-dessus de la section qui les fascinait tant. Lui-même, il se sentit tenté. Après tout, qu’y avait-il de mal à passer ses nuits de la sorte ? Les deux clients repartirent trois minutes plus tard, tenant leurs fantasmes par la main, délestés de 400 dollars chacun.

- Vous avez des cabines d’essayage ? demanda-t-il à Ray.
- Des quoi ?
- Laissez tomber.

Il renonça aux rêves pornographiques. Trop répétitifs. Il s’en lasserait vite, et n’avait pas les moyens de revenir faire le plein chaque semaine.

Assez surpris, il parcourut ensuite le rayon « cauchemars », empli de phobies, de noir, de peur et d’hémoglobine. Il en resta perplexe : quelle sorte de tarés pouvaient bien payer pour ce genre de rêves ? Car, surtout dans son monde, à chaque fois qu’il y avait une offre, il y avait une demande…

Il flâna encore quelques instants entre les rayons, puis se résigna à faire appel au vendeur. Avant cela, pour ne pas risquer un bête procès en faisant perdre plus de temps au gérant, et aussi par simple politesse, il avait mis des mots sur sa demande :

- Je sais à peu près ce que je veux… Quelque chose de grand, de noble… Où il y aurait un but, mais un but lointain, vous savez, une fin que je mettrais plus d’une nuit à atteindre…

Le visage de Ray s’éclaira. Enfin, on lui parlait en termes que son cerveau pouvait décrypter, comprendre.

- En catégorie épique, répondit-il presque automatiquement, nous avons un rêve « Lord of the Rings » - ce vieux bouquin de Peter Jackson. Il contient plusieurs points de vue, diverses options possibles pour chaque ainsi qu’un univers adaptable… Il peut vous distraire pendant de nombreuses nuits !
- Je pense que ça pourrait me convenir, confirma John en hochant la tête. Combien il me coûterait ?
- Avec les soldes, seulement 250 dollars ! affirma Ray avec une joie renouvelée.

Ouch. L’espace d’un instant, il se souvint que rêver n’était pas seulement inutile, mais aussi fort onéreux. Cependant, la nécessité l’emportait toujours…

- Je le prends, fit-il, avec moins d’enthousiasme que prévu.
- Très bon choix, monsieur, très bon choix ! Venez avec moi…

Il ressortit du magasin quelques minutes plus tard, son rêve sous le bras. Le vendeur l’avait empaqueté dans du carton protecteur, de peur qu’il ne se brise. C’était fragile, ces choses-là, disait-il.

Sur ce point-là, John ne pouvait que confirmer. Un rêve, ça se chasse longuement, ça se poursuit assidument, mais même une fois qu’on a créé les circonstances propices à le réaliser, jamais ça ne se laisse apprivoiser facilement. Un rien, une minute d’inattention, et il s’anéantit. Parfois, l’inaction même suffit à le faire disparaître.

Il soupira.

Demain, il irait voir Lucy. Demain.

Negatum
Negatum
Niveau 10
22 novembre 2007 à 23:19:55

J´adore.

Je ne passerai pas trop de temps sur le style: Bien qu´un peu ampoulé sur les bords, il correspond trés bien à la situation. Quelques lourdeurs, et quelques égarements oniriques là où il n´ont pas lieu d´être, mais dans l´ensemble, c´est trés bien fait.
En revanche, je plussois, je plussedeus, je plussetroie et je plussedixmille, j´ajoute un bravo, un congratulation et un bisou pour le scénario. Tu as fait un univers à la Fahrenheit 451, mais à la sauce année 2000, et je ne peux que te féliciter, c´est un univers que j´ai toujours voulu develloper, mais que je n´ai jamais reussi à coucher sur le papier, faute de temps et de moyens. Ca fourmille d´idée et de cohérence, c´est trés bien retranscrit, bref, j´attend la suiteavec impatience! :-)

melponese
melponese
Niveau 6
23 novembre 2007 à 23:04:55

Déjà dit sur le msn (désolée pour la coupure hier c´tait pas voulu hein)... J´adore^^. J´suis conteeente pour la dédicace(tiens pour le coup j´t´en fais une, hein, claasse.). Merci beaucoup, et, ben... T´écris toujours aussi bien, c´en est navrant. Maîtrisé et tout...

Epitaph
Epitaph
Niveau 10
23 novembre 2007 à 23:24:41

Pareil, déjà dit sur le msn^_^
Par contre, j´en ai marre de te faire des compliments, donc tu te contenteras de ça xD

Moicesmoi
Moicesmoi
Niveau 10
24 novembre 2007 à 00:12:27

"De plus, citadin depuis l’enfance, il n’avait jamais considéré la campagne comme un endroit propice à se calmer ou à se ressourcer. "

La phrase ne pose pas de problème en soi, mais je trouve que le côté affirmatif ne convient pas forcément pour une phrase aussi subjectif...

Sinon, le coup du bouquin de Jackson, c´est fait exprès et y´a une explication quelque part...?

Fin, j´aime bien, la suite.

Si l´oeuvre devait se réduire à un simple reflet du monde observé, elle ne livrerait qu´une image confuse de la vérité.

Jack_Kincaid
Jack_Kincaid
Niveau 9
24 novembre 2007 à 18:14:07

J´ai un peu relu et amélioré le style, y avait des répétitions assez immondes, même pour moi :ouch:

Le coup du bouquin de Jackson, c´est fait exprès et y´a pas d´explication nulle part :-p

Merci pour tous ces commentaires positifs :rouge: J´vais pas vous faire attendre plus longtemps, voici le joyeux final^^ Enjoy :-)

___

ELSE…

« Humanity is overrated. »
Gregory House

Les gens se pressaient tout autour de John, le bousculaient parfois sans un mot d’excuse. La population entière de la ville semblait s’être donné rendez-vous sur Willaughby Avenue, puis avoir soudain décidé qu’elle avait mieux à faire ailleurs. Une grande majorité des piétons allaient vers le nord, sans qu’il n’y découvre une signification particulière. Il s’en rendait compte seulement parce qu’il progressait dans le sens contraire du courant.

Il finit par atteindre sa destination, un immense building de quarante étages au croisement de Glenvale Street, peint en noir et blanc comme un domino géant. Sur le toit, une publicité animée induisait une audience hypothétique à acheter des cigarettes Whatley. Le slogan indiquait : « Fumer tue… Et alors ? »

Les portes automatiques en verre de l’édifice vomissaient un flot quasi continu d’individus sans valeur. Il n’avait pas peur de la manquer, il savait à quelle heure elle devait sortir. Il savait aussi que, dans un monde où le temps avait une telle importance, elle ne dévierait pas de son horaire ; elle viendrait. Il s’adossa contre le mur d’en face et attendit, ignorant les regards outrés des passants.

- Vous n’avez rien de mieux à faire ? grommela l’un d’eux sans se retourner.
- Non, rien, et vous ? répondit-t-il jovialement.

Mais l’autre l’avait déjà oublié.

Comme un rayon de soleil – du moins, John le supposa – Lucy apparut soudain devant lui. Trente ans de plus n’avaient pas suffi à tromper sa mémoire ; il reconnut la chevelure châtain, presque rousse, plus bouclée qu’à l’époque où ils s’étaient quittés. Tout en elle était à la fois différent et similaire, comme si une aura autour d’elle ricanait… « Je suis Lucinda McLachlan, alors, tu t’attendais pas à ça, hein ? ». Sa silhouette semblait plus fine, ce qui lui arracha un sourire ; elle se plaignait toujours de son poids, à tort selon lui. Elle ne s’était pas départie de cette moue un peu boudeuse que les gens prenaient pour son expression ennuyée, et qui était en réalité son expression neutre.

En outre, John la trouva incroyablement sexy, sans doute parce qu’il ne l’avait jamais imaginée dans cette optique-là auparavant. Il se demanda si ce souvenir allait fausser le reste de ceux qu’il avait d’elle.

Il s’aperçut soudain qu’il avait traversé la route sans se faire écraser, et qu’il s’approchait d’elle. Elle se dirigeait vers sa voiture, en sens contraire, et ne l’avait pas encore repéré. Ses vêtements de travail bleu marine juraient avec la teinte grise des bâtiments, de la rue, du ciel, des visages cendreux des passants inutiles, du monde en général. Comme une petite fille en robe rouge dans un film en noir et blanc. Il ne voyait plus qu’elle.

Il l’attrapa par le bras, de peur d’avoir le temps de réfléchir et d’y renoncer. Elle fit d’abord mine d’attribuer ce contact à la foule anonyme, puis dut se résigner à se retourner.

- Qu’est-ce que vous voulez ? fit-elle d’un air las.
- Lucy ?
- On se connaît ?

Pas une once d’hésitation ou de curiosité. John était un inconvénient, imprévu dans l’emploi du temps de la journée, il la perturbait.

- C’est moi, John. John Miller.

°~°

Le quai 7 n’avait strictement rien de particulier. Il était de facture industrielle, gris et morne, une espèce de grand cube de béton sur lequel reposaient une série de containers aux couleurs fanées. Cela faisait un jeu visuel intéressant : surface grise et brute, ciel gris délavé et au milieu, un peu hors sujet, ces pointes de couleur dérisoires. Rouge, principalement. John était persuadé qu’il y avait une signification particulière à cette image, mais il ne la comprenait pas. Et puis, les différences devenaient moins nettes, les contrastes s’estompaient, tandis qu’un ciel nocturne maussade remplaçait le morne ciel diurne. Avec un effort, il pouvait presque imaginer le soleil se couchant derrière cette enveloppe mélancolique de nuages récalcitrants. A l’ouest, comme son contrat le stipulait.

John avait assemblé un petit tas de graviers à côté de lui. L’un après l’autre, il les prenait en main, les soupesait et les jetait dans la mer. Il se souvenait parfaitement d’être parvenu un jour, dans sa tendre enfance, à les faire en quelque sorte rebondir sur le courant, comme contre une surface solide. Le procédé avait même un nom défini, comme si c’était une discipline que beaucoup de gens pratiquaient. Mais aucune de ses tentatives présentes ne donnait l’ombre d’un résultat ; l’écume avalait avidement les pierres, sans rien concéder, et les munitions allaient en s’amenuisant. Sa motivation suivait le même cheminement, par ailleurs.

Quand la seconde silhouette le rejoignit, il jetait sa dernière pierre. En vain.

- Salut, Mark.
- Bonsoir.

John ne se leva pas et continua de contempler les flots calmes. Machinalement, il chercha de la main un ultime projectile, inexistant.

Mark s’assit à côté de lui.

- Alors, elle n’a rien voulu entendre ?
- Non.

- Mais, comment tu le sais ?
- Tu m’appelles le soir, pour qu’on se rencontre au bord de l’océan, où je te retrouve en train de lutter contre l’infini ? C’est un des poncifs de la littérature mondiale, quand on doit décrire un personnage au comportement humain… Une des premières choses que l’on nous enseigne, chapitre des métaphores communes, premier semestre.

C’était déroutant d’entendre cette voix de GPS déclamer des explications abstraites. Tournez à gauche après 200 mètres et interrogez-vous sur l’implication sous-jacente à la représentation du parfait chez Platon… John n’acquiesça même pas. Il laissa un peu de temps s’écouler, avant de reprendre :

- Elle n’a même pas essayé de se souvenir… John Miller. Tu parles. Je l’entravais, je perturbais son emploi du temps. Un obstacle, voilà ce qu’elle a vu.
- Et à quoi tu t’attendais ?
- Je sais même pas, c’est un peu ça le problème… En tout cas, pas à ça. On était très liés, à l’époque. Je ne pensais pas qu’elle m’aurait oublié.
- Oui, parce que toi, tu ne l’avais pas oubliée, pour sûr.
- Non, protesta John.
- Pas besoin de mentir, on est entre nous. Ça fait trente ans que tu n’avais pas pensé à elle.
- Ça fait trente ans que je n’avais pas pensé, point. C’est pas elle que j’avais oubliée, c’était moi-même.
- Tiens, à ton tour de faire de la rhétorique. Ça va vraiment t’aider…

John ne l’écoutait pas vraiment.

- Et maintenant, je me retrouve, poursuivit-il. Mais l’univers, le monde, il s’est pas arrêté en même temps que moi. On ne se reconnaît plus.
- Parce qu’il n’y a rien à reconnaître, expliqua Mark. La société n’agit pas en fonction de ce qui n’existe plus.
- Je sais. Ça fait une semaine que je ne cesse d’y réfléchir, alors tu m’apprendras rien de nouveau à ce sujet. Par contre, il y a une chose que je me demandais, et que tu pourrais me dire.

Une sirène retentit dans le lointain, venant comme ponctuer le dialogue.

- Je t’écoute.
- Pourquoi tu n’écris jamais d’histoires qui se finissent bien ? Du genre avec un but, une morale, quoi, quelque chose d’optimiste ?
- Tu veux dire, de la Fantasy ?

Mark fronça les sourcils.

- C’est vraiment pas mon truc. Je trouve la réalité assez riche, je préfère y coller.
- Oui, mais…

John ne savait pas vraiment comment exprimer sa pensée.

- Ça ne te décourage pas un peu ?
- Comment ça ?
- Toutes ces idées de mort et de ruine… ça doit finir par marquer…
- Oh… Non, pas vraiment. Je travaille, moi, je ne crée pas. J’attire l’attention du client et je tente de le divertir, c’est tout. Je ne me souviens déjà plus des héros de mes premières œuvres.
- Je vois.

John se détourna et considéra l’emplacement supposé du soleil. Des nuages passaient devant ses yeux, et pas seulement les vrais ; ils auraient été trop habituels pour que l’écrivain les remarquent.

- Qu’est-ce qui te tracasse, fils ? demanda-t-il.

Il n’insista pas, comme John restait silencieux.

- Je ne sais pas quoi faire, admit enfin ce dernier.
- Comment ça ?
- J’ai passé toute la semaine à chercher, à faire tout ce que je pouvais, à perdre autant de temps que je pouvais. Rien ne m’a apporté le bonheur, rien ne m’a apporté la liberté, rien ne m’a réellement satisfait. Tout a échoué. Je me demande si notre monde est vraiment adapté à un mode de vie humain.

Il prit une inspiration, continua.

- J’en ai marre de réfléchir, Mark. J’en ai marre de comprendre, d’analyser. Ma vie était tellement plus simple quand je suivais une ligne droite… Et quand bien même je n’arrivais à rien… Eh bien, je n’arrive à rien non plus, à présent. Je regrette mon accident. Les délais que m’avait donnés le médecin sont bientôt écoulés, et j’ai hâte de reprendre mon train de vie habituel.

John s’attendait à une violente réprimande, ou au moins à un semblant de reproche. Au lieu de cela, Mark lui tapota simplement l’épaule.

- Ne t’inquiète pas, John. C’est normal. C’est plus humain de rechercher la facilité, et c’est plus facile de ne pas agir en humain. Tu ne fais qu’agir logiquement en vertu de ton espèce.
- Ce n’est pas ce qui me dérange ! s’emporta-t-il.
- Qu’est-ce qu’il y a ?
- Tout ce que j’ai vécu… Tout ce que je n’ai pas pu vivre… J’aimerais une sorte d’équilibre, un truc à temps partiel… Pour pouvoir essayer encore.
- Il n’y a rien de tel, fils. Tu définis ta pensée, pas ta nouvelle voiture. Tu peux être une fonction, ou une nature. Les deux à la fois, ça rentrerait en contradiction.
- Je sais.

Nouveau silence. John commença à tracer des cercles illusoires sur le sol, avec une dernier caillou. Il finit par l’envoyer droit devant lui, où il rejoignit le même tombeau aquatique que ses prédécesseurs. Simultanément, il confessa l’ultime stade de son raisonnement :

- Je n’ai pas envie de suivre mon envie. J’ai l’impression que si tout redevient comme avant, si je ne tire rien de tout cela… J’ai l’impression que cela voudra dire que l’histoire se finit… mal, en quelque sorte.

Mark Arovnian se releva, époussetant au passage une poussière imaginaire sur ses genoux. Il posa une main sur l’épaule de son ami et le regarda droit dans les yeux :

- S’il y a une destinée dans ce monde, crois-moi ; elle n’est pas très douée pour écrire de la Fantasy, elle non plus.

Sur ce, il jeta un œil à sa montre. John lui fit un signe de la tête, avalisant la fin de l’entretien ; Mark s’éloigna à pas mesurés, de moins en moins lents, et rejoignit les occupations quelconques auxquelles il comptait consacrer sa fin de soirée.

La scène se passe sur le quai n°7 du port de Flannbury. Deux hommes s’y trouvent, l’un s’éloigne rapidement. Il n’a plus d’intérêt, à présent. Le second s’appelle John, c’est donc ainsi que nous l’appellerons. Il contemple le coucher de soleil théorique, sur la ville, sur les immeubles, sur les pions qui peuplent les immeubles. Sur ces pions si analogues, et pourtant pour quelques heures encore, si opposés.

Moicesmoi
Moicesmoi
Niveau 10
24 novembre 2007 à 21:08:48

Lu.

Une bonne fin, j´ai bien aimé. C´est tout.

Si l´oeuvre devait se réduire à un simple reflet du monde observé, elle ne livrerait qu´une image confuse de la vérité.

Jack_Kincaid
Jack_Kincaid
Niveau 9
26 novembre 2007 à 20:09:44

Merci d´avoir lu :-)

C´est aussi apparemment tout au niveau des lecteurs, d´où ce :up: intempestif :-)

Epitaph
Epitaph
Niveau 10
26 novembre 2007 à 20:20:54

J´aime beaucoup les dernières phrases, je sais pas d´où tu les sors :-)

Nan sinon comme je t´ai déjà dit, vraiment un très bon texte. Avec le recul j´ai plus apprécié qu´en le lisant en morceaux dans le désordre, et j´ai bien aimé l´ambiance froide qui en émane, même si à de rares moments j´ai eu un peu de mal à accrocher. Mais sinon, good point, encore :-)

Amir_
Amir_
Niveau 9
27 novembre 2007 à 00:48:16

C´est bien! Le premier post est bien écrit, je lis la suite quand je me réveille !

"Le véhicule partit valdinguer dans les décors, tournant plusieurs fois sur elle-même" :d) tu parlais surement de la voiture en disant véhicule ( peut etre te l a ton déjà fait remarquer )

!

Negatum
Negatum
Niveau 10
27 novembre 2007 à 01:12:52

Bon, j´suis fatigué, alors j´vais faire court: C´est génial. T´es décidément bien trop rare sur ce forum. Bonne nuit :-)

Yohan-Kiefa
Yohan-Kiefa
Niveau 10
27 novembre 2007 à 09:02:48

Il y a longtemps que je n´avais pas lu un texte en entier sur le forum, et d´ailleurs j´suis quelque peu rouillé côté critique. ^^
Donc, je m´en tiendrai à : j´ai apprécié.

:-)

Le_Mulet_
Le_Mulet_
Niveau 6
28 novembre 2007 à 14:00:14

J´ai lu le deuxième post, ca me plait ^^ j´aime bien le changement qui commence a apparaitre. Devenant inférieur, l´art est a sa portée, ca m´a plu cette petite remarque.
Je trouve juste que ton héros s´énerve un peu trop vite face a l´écrivain, il adopte un langage plus familier très rapidement ^^ C´est assez contrasté.
Mais j´aime, ta plume est agréable, les quelques notes d´humour sont bien parsemées, c´est très pro.

Deux petites remarques tout de même:

Un docteur minuscule avec de grosses lunettes en écaille sur des yeux de crocodile – logique – entra sans frapper. :d) ca fait très blague carambar quand tu appuies avec le "logique", je pense que tu peux l´enlever, le lecteur remarque tout de même la blagounette, et ca fait meilleur effet ^^

Mark avait ramassé son maudit carnet :d) C´est trop s´intégrer a la tete de John ( je pense que c´est lui qui fait cette remarque de "maudit". Or le contexte ne s´y prête pas, ton "maudit" me dérange :p

Je lis la suite bientôt :p)

Jack_Kincaid
Jack_Kincaid
Niveau 9
28 novembre 2007 à 18:22:24

Et ben^^ Merci à tous, Negatum Yohan et l´autre hobbit (qui a trouvé la phrase de fin, et ouais, faut le préciser :coeur: ).

Amir, jolie la faute je l´avais même pas vue Oo. Dans le 2ème passage y a plusieurs répétitions débiles que j´ai corrigées entre temps, n´y prends pas garde quand tu t´y mets (mais j´imagine que c´est toi Le Mulet non ? Donc un peu tard ^.^´´ Pour les deux autres remarques, je garde le logique mais je vais corriger le maudit, là encore merci d´avoir signalé...)

Bon courage pour la fin :-)

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