Oui, désolé pour ce blackout
Effectivement il a fallu trouver une énigme supplémentaire pour ce passage assez imprévu ( encore merci cubeOR ), mais on a voulu en même temps essayer autre chose, tout en gardant bien sûr le concept de base, même si ça n´en a pas l´air au début.
L´énigme qui va suivre est ainsi en total décalage avec la précédente. En théorie, elle est également plus dure ( mais en théorie seulement, pas d´inquiétude
).
Et surtout, son énoncé va se faire sur plusieurs posts, ce qui peut être décourageant, en fait on ne peut pas le savoir tant qu´on aura pas essayé.
Il faut juste savoir que la première partie est un prélude assez long, qui est purement littéraire, aucun élément de l´énigme n´y est exposé
=>si vous appréciez notre histoire pour ses énigmes et pas pour son fil, sautez le prélude si sa longueur vous rebute, il ne sert qu´à faire avancer la trame ( rallongée d´ailleurs ) et mettre l´ambiance pour la devinette.
Ensuite viendra l´énoncé de l´énigme en lui-même, qui est en fait une nouvelle à part entière, ça risque d´être long avant qu´on ait fini de tout mettre en ligne et que vous sachiez au moins à quelle question exactement il faut apporter une réponse pour passer à la suite.
D´autant plus que vous n´aurez droit qu´à une réponse, pour une raison qui sera bien sûr expliquée et de toute façon évidente lorsqu´on arrivera à la fin de cette digression ( pas de souci, on n´a pas oublié la porte dérobée
).
Toutefois si ça ne vous plaît pas, dites-le nous, on essaiera d´abrèger, voire de sauter cette énigme si elle devient gonflante.
Enigme deux ( prélude ) : dans le dédale sibyllin de Bobby Saturnin
Une chinoise dotée du nom carillonnant de Ting Ting lui avait présenté son inconscient sous l’aspect d’un océan abyssal. L’image n’était pas déplacée, car il se trouvait à présent au fond d‘un cirque, comprimé par une pression liquide assez agréable ; on pouvait même distinguer, à une hauteur difficile à appréhender, un éclat mêlant azur et émeraude, et qui pouvait bien être une interface entre deux fluides.
Tout dans cet endroit était glauque à en devenir vert : de jalousie, pour sa beauté aquatique parsemée de plantes céruléennes, et de dégoût, pour les remugles répugnants que laissait filtrer un sol basaltique fissuré.
Ce paysage aberrant conforta Bobby dans sa certitude qu’il s’agissait d’une façade trompeuse. L’aspect subaquatique de ce lieu n’était dû qu’à sa propre volonté, qui avait jeté un voile pudique sur une vérité par trop inacceptable. Après tout, les croquemitaines de son enfance s’étaient toujours présentés dissimulés sous des masques d’épouvantail.
Pour l’heure, mieux valait ne pas soulever des questions trop séditieuses, au risque d’assister à un dangereux bouleversement de la façon dont il concevait son inconscient.
D’autant plus que l’objet de sa quête... se trouvait à ses pieds. A cette vue, Bobby conceptualisa un coeur qui se mit à battre la chamade. Pas de pensée brusque ! Et surtout, pas d’idée stupide, comme celle de l’imaginer s’enfuir au bout de petites pattes de métal. Déjà Bobby maudissait sa figure inconsciente d’agir si stupidement qu’elle formulait l‘interdit, et ce dans le but d’en évincer justement la moindre pensée.
Mais rien ne se produisit. La clé - car c’en était bien une - resta fichée dans sa roche noire. Bobby se baissa inconsciemment - en ceci qu’il le fit au sein de son inconscient, ce dont sa conscience n’était en rien exclue.
L’objet avait la dimension d’une longue-vue, et était surmonté d’une seiche dorée. Usant de ses deux mains inconscientes, l’enseignant-chercheur agrippa la clé en son manche et l’extirpa brutalement du basalte.
Quelques fragments rocheux en profitèrent pour dégringoler dans la cavité laissée vacante. Examinant sa trouvaille avec attention, Bobby constata que le museau qu’il avait mis à nu avait été attaqué par une substance corrosive.
C’est à l’issue de cette réflexion qu’une force incroyable ébranla le plateau sur laquelle il se tenait. La faille qui le parcourait s’élargit nettement ; Bobby s’avança prudemment au-dessus de son épicentre, qui avait été l’embasement de sa clé. Une volute bleutée tourbillonnait dans la cavité enténébrée, et dissimulait partiellement une forme sphérique à la surface striée de filaments aux courbures chaotiques. Lorsque Bobby comprit qu’il s’agissait d’un oeil nu, semblable en taille à un oeuf de sauropaude, et dont la pupille était rivée dans sa direction, son flux sanguin délaissa sa placidité coutumière pour entamer un sprint fou furieux. Bien vite ses jambes suivirent le mouvement, et Bobby se retrouva à galoper comme un diable au fin fond d’un océan d‘essence obscure, pour qui Archimède et sa poussée étaient manifestement inconnus, car Bobby filait sur la lave vitrifiée comme une gazelle dans la savane, la grâce exceptée.
Progressivement, son allure décrut, jusqu’à se retrouver au point mort. Bobby se sentait ridicule. S’il pouvait être licite de s’affoler comme une poule lorsque la réalité présentait des éléments aussi terrifiants que celui qu’il avait entrevu, il n’était pas raisonnable d’avoir un réflexe aussi primaire dans un lieu où son intégrité physique n’aurait su être en danger. Il fit demi-tour, et rejoignit en quelques pas ce qu’il avait précédemment fui au quart de ce même tour ( n’est pas dans un songe qui y croit ).
Evidemment, quelque chose l’y attendait ; mais il fut surpris, car son hôte anticipé s’était dupliqué en deux individus étranges qui se dressaient à présent au-dessus de la crevasse. Le premier était un colosse sans tête, fait de roc. Ses bras volumineux entouraient les épaules d’une enfant menue qui ne possédait qu’un oeil, supporté par une cavité circulaire qui ne le faisait que trop ressembler à un modèle réduit de celui qu’il avait découvert dans le gouffre. Ses petits bras entouraient une clé. Il pouvait s’agir de celle qu’il avait abandonnée dans sa fuite, mais il convient de préciser que son extrémité ne présentait aucune trace de corrosion.
Bobby s’éclaircit la voix, et quelques bulles suivirent l‘onde sonore fulgurante qui se dispersa dans le liquide.
“Très bien, très bien... A présent que je suis ici, avec vous, qu’est-ce qu’il va se passer ?”
Ce fut l’enfant qui prit la parole, encore qu’il soit stupide de le remarquer, car son compagnon ne disposait d’aucun outil pour donner la réplique.
“Après un labeur épineux mais studieux, nous voici tous les trois réunis autour de la clé de ton énigme, Bobby.”
Sa voix était fluette, mais au contraire de celle de Bobby, ne subissait étrangement aucune contrainte dûe au fluide dans lequel ils étaient plongés. Elle éleva ses bras et lui présenta l’objet. Bobby hésita.
“Tu dis ‘tous les trois’, ma petite, mais ! Mais : j’ai beau ne pas m’être étranger, pour ce qui est de toi et de ton copain, je ne vous connais ni d’Eve ni d’Adam !
-Dans ce cas, considère que je suis l’Eve et lui l’Adam de ta pensée profonde.
-Est-ce le cas ?
-Pas vraiment, car cela est juste uniquement pour le cas présent. Walt et moi-même n’étions plus venus ici depuis bien longtemps. Et nous découvrons avec surprise que tu as copieusement remodelé ton mental. Je n’avais jamais été perçue comme une cyclope, ni Walt comme un géant sans tête. Lui qui l’a pourtant si bien faite, d’ordinaire !”
Bobby était troublé. La fillette et le monstre lui apparaissaient comme un couple de vieux époux qui se présentaient grimés à un bal costumé. En vérité, le ton suraigu de la première était trop mature pour être innocent. Il avait déjà rencontré ces deux-là, en un temps reculé de ce lieu étrange qui devait constituer les catacombes de son esprit.
“Etes-vous... des anges ?
-Si c’est ainsi que tu nommes à présent les messagers d’Anna-Lise, et bien, oui.
-Anna-Lise ?” laissa échapper Bobby, affligé de montrer qu‘un enseignant-chercheur sait être ignorant.
La petite poussa un soupir de bulles. Son oeil unique se mit à sécréter un fluide visqueux qui alla se perdre dans l’immensité, non sans entamer sérieusement l’épiderme de son visage.
Le géant, qui de toute évidence se nommait Walt, appliqua l’un de ses énormes doigts sur la plaie grandissante du petit personnage. Celui-ci caressa délicatement l’extrémité rocheuse de sa main minuscule ; le gros bonhomme hésita, puis retira sa patte, découvrant une trainée de sang noir maculant la figure de la petite fille.
Bobby s’exclama.
“Ne me dites pas qu’elle pleure à cause de moi ! Je n’en vaux certainement pas la peine, surtout si cela doit la défigurer.
-Je ne pleure pas, doux Bobby, dit la fillette, sa voix étouffée par les mains qu’elle appliquait elle-même à son visage mutilé. Les choses sont simplement plus compliquées qu’elles ne nous avaient paru. As-tu tout oublié ?
-Je ne sais pas. J’ignore où j’en suis...
-N’aie pas d’inquiétude. Le plus important est ici, avec nous.
-Quand bien même ! insista Bobby. Qui êtes-vous ? Vous dites me connaître, mais je ne supporte pas l’idée d’oublier. Un enseignant-chercheur n’oublie rien !
-Soit. Je suis Saphine ; celle que tu aurais pu nommer Agatha, le Séraphin. Et voici Walter Disney, mon protecteur et partenaire.
-Walter Disney, c’est sérieux ?
-Tout à fait. Parmi les nombreuses définitions de l’essence, il en est une que tu as manifestement oubliée, et qui est celle du tout, bien que je ne dispose pas du temps nécessaire pour te l‘exposer. Walter Disney est simplement ce que l’on nomme un pivot en langage essetien. Un nom qui apparaît de manière récurrente dans l’histoire des hommes. Walt symbolise la signification de ce nom.
-Quelle est-elle ?
-Le recul. Un de mes talents consiste à révéler les engrenages qui constituent le coeur d’une mécanique. Mais bien souvent, on se met le doigt dans l’oeil. Ce coup-ci, c’est la clé de l’énigme qui s’est fichée dans le mien, et ma cécité partielle m’a incitée à la déformer pour y voir plus clair. C’est Walt qui, à travers ta compagne de l‘extérieur, a fomenté ton arrivée jusqu’ici, afin que tu puisses m’ôter cette épine du pied ; de l’oeil, en l’occurrence ! Ceci accompli, j’ai enfin pu apprécier la vérité dans son ensemble, et la clé s’est
remodelée d’elle-même.
-Je vois !”
L’ange éleva de nouveau les bras, et Bobby accepta son offre. Soupesant la clé, il décela vite des inscriptions gravées de part et d‘autre de son panneton. Et ce qu’il y lut, le bouleversa au plus profond.
L’évidence même. Sans l‘ombre d‘un doute, rien n’aurait pu faire plus plaisir à Bobby Saturnin que de se congratuler d’un déluge de gifles. La véritable énigme, c’était de trouver pourquoi la réponse ne s’était pas imposée d’elle-même !
Une petite main se posa sur son épaule fictive, et Bobby fit brutalement volte-face.
Agatha le fixait avec tristesse.
“C’est juste. Dans ta jeunesse, tu envoyais des messages dans le cosmos ; et nous te répondions. Mais c‘étaient des jeux, de simples jeux ! Jamais tu ne nous aurais mandé pour une épreuve si basique. Je suis aussi perplexe que Walt : qu’a-t-il bien pu se produire, pour que tu oublies tout ?
-Je l’ignore” fit Bobby d’un ton amer.
Il se détourna de ses compagnons pour contempler distraitement le paysage de mort qui les dominait. Il était descendu ici pour répondre à une question, et n’avait fait qu’en déterrer d’autres. Certes, il savait à présent ce qu’il conviendrait de faire une fois de retour dans le salon de thé, aux côtés de Ting, mais il fallait pour cela y parvenir. C’est ainsi que lui revint en mémoire l’ultimatum.
Le pseudo-monde sembla se figer autour de sa personne. La notion du temps lui paraissait floue en ce lieu insensé, mais il estimait être en apnée dans son inconscient depuis plus d’un quart d’heure !
Affolé, il tituba en direction des deux anges.
“Ca m‘était complètement sorti de l‘esprit, mais je cours un grand danger ! Dites-moi vite comment sortir de cette geôle !
-Recouvre ton sang-froid, et explique-nous ce qui te perturbe, doux Bobby.
-Ce qui me perturbe... Je n’ai rien à faire ici, voilà ce qui me perturbe ! Je risque ma vie si je n’ai pas quitté cet endroit au plus vite.
-Ta vie ne sera pas menacée, tant que tu resteras auprès de nous. La charpente des dômes d’inconscient humain nous est connue, bien que leur agencement ne dépende évidemment pas de nous. Le délai que tu penses consumé ne s’applique qu’à l’échelle des hommes éveillés : il n’a pas dû s’écouler une minute dans leur monde depuis ton arrivée dans le nôtre. Nous connaissons parfaitement la procédure ; ce n’est pas comme si nous devions la suivre pour la première fois... Elle t’était même très familière, dans le temps.
-Pourrais-tu m’expliciter cette procédure, je te prie ? s’enquit Bobby avec impatience.
-Je ne peux que t’exposer ton propre rôle, car il me paraît clair que tu ne comprendrais plus le nôtre. Tout ce que tu as à faire, c’est prendre ton mal en patience. Installe-toi confortablement, et patiente. Nous nous occupons du reste, mais cela va prendre du temps.
-Attendre... attendre ?”
La voix de Bobby s’était doucement gelée.
“Patienter comme une statue de sel dans ces terres de cauchemar ?”
La gamine écarquilla son oeil extravagant. Ses lèvres tremblèrent, et les bras de Walt l’attirèrent plus près de son imposante carcasse.
“Ne parle pas de cauchemar, je t’en prie... murmura Agatha avec frayeur.
-Et pourquoi pas, hein ? Pourquoi devrais-je suivre les instructions de deux monstres hideux comme vous, au milieu de nul part ; en quoi puis-je être assuré que c’est mon bien que vous voulez ?
-Nous t’avons apporté la clé...
-Ce truc ? Ca n’a aucune valeur ! Depuis mon accession à cette souillure de restaurant, plus rien n’a de sens ; pourquoi devrais-je me fier à ma raison ? Est-ce un outil en lequel je puis me fier ? Pourquoi lui accorder autant d’importance ? Je n’arrête plus : je ne cesse de me poser des questions parasites qui court-circuitent ce qui faisait jusqu’à présent ma force. Je remets tout en question ! Tous les axiomes, et les postulats, les lois, les évidences, les liaisons causales, tout ! J’ai l’impression de découvrir pour la première fois la bancalité potentielle de ma pensée, et ça me fait horreur !
-Calme-toi, Bobby, je t’en prie... Ton désarroi n’est que le triste résultat de ton
amnésie, mais tu verras, ça te reviendra ! Tu te rappelleras ce qui mérite d’être rappelé, et l’ensemble de ton cogitos se hissera de nouveau à sa performance optimale.
-J’aimerais le croire... Mais je suis trop troublé pour pouvoir faire confiance à qui que ce soit !”
Bobby tourna le dos au géant et à l’enfant ; au lointain, dans le cirque, brillait une lueur rubiconde au milieu des dépressions volcaniques. Sans vraiment réfléchir, il se mit en route.
“Bobby ! cria l’enfant, qui pouvait être un ange comme un démon. Mais que comptes-tu faire ? Nous ne pourrons plus te protéger, si tu t’éloignes de nous !
-Je compte chercher, répondit Bobby sans même s’arrêter. Certaines choses ont été négligées par injustice, et fini par être oubliées. Parmi ces choses, j’ai laissé s’échapper la compréhension relative que j’avais de ma raison ; elle m’est aussi précieuse que ma propre existence, car, à vrai dire, l’une et l’autre ne font qu’un ! Je ne pourrai redevenir moi-même que lorsque je l’aurai de nouveau conquise. Je garde la clé ! Lorsque je suis entré dans ce salon de thé, j’avais un objectif. Je ne fais que le décaler : je ne quitterai pas ce restaurant sans découvrir ce qui se cache derrière cette foutue porte dérobée, mais au préalable, je vais profiter de ce que je me trouve dans mon inconscient pour repêcher ce que j’y ai laissé couler !”
Ce n’est qu’à l’issue de ces paroles fougueuses que Bobby prit conscience du silence dans lequel il s’était aventuré.
Il fit volte-face.
Une brume inexplicable masquait ses arrières ; Agatha et Walt Disney n’étaient plus visibles. Sur le coup, les ardeurs de Bobby en prirent un bon. Certes, il ne devait pas être judicieux de se porter au-devant de dangers dont on est inconscient ! Et une pénombre inquiétante commençait de se diluer, dans le liquide qui le pressait vers une solitude finalement assez malvenue. Reportant son regard dans sa direction première, il constata que la lueur mystérieuse perçait encore quelque peu l’opacité tombante.
( suite ... )
( ...ici )
La flamme écarlate était émise par un flambeau qui se consumait absurdement dans le liquide incolore. Mais après tout, puisque ce dernier devait être un concentré d’inconscient pur, l’absurde apparent pouvait aussi bien cacher une autre vérité que Bobby avait égarée.
Le flambeau dominait l’entrée d’une caverne, devant laquelle un humanoïde cagoulé s’était assis en tailleur et recousait avec du fil noir sa cape élimée.
“Qui vive ?” fit Bobby avec inquitétude.
L’inconnu redressa sa tête inclinée, et dévoila un crâne pour le moins curieux. Car c’était un cube, d’une arête d’environ un demi-pied et à la surface d‘ambre, que Bobby vit flotter dans l’enceinte évidée de la cagoule.
“Salutations, Bobby. Ce n’est pas la première fois que nous nous rencontrons en ce jour, mais il convient de saluer en bonne et due forme le quidam qui a quitté les sentiers battus.”
Comme c’était le cas pour toute entité extérieure à Bobby dans ces méandres inorganiques, l’inconnu avait une voix dissonante, qui semblait provenir de toutes les directions de l’espace, et dont l’amplitude vrillèrent ses tympans fictifs.
“Dois-je répéter ma question ? fit-il en vinaigrant son propre ton.
-Non pas, répondit l’inconnu. Je suis l’ange du court bouillon.
-Encore vous ! Pas trop pressé par le temps, cette fois-ci ?
-Ma foi, pas par le temps, mais par cette eau curieuse que vous avez choisi d’imaginer. Vous n’auriez pas pu concevoir un labyrinthe de verdure, comme tout le monde ? Au moins, on aurait été au sec.”
Bobby ne releva pas, déterminé à ne pas s’égarer.
“Que faites-vous ici, et que gardez-vous ?
-Vous avez répondu de vous-même à la première question : je garde. Qu’est-ce que je garde, me direz-vous, et avez dit ? Et bien, je garde l’unique échappatoire qu’il vous reste encore, après vous être écarté du seul qui ait pu assurer la pérennité de votre identité.
-Ainsi, les deux saltimbanques disaient la vérité.
-Evidemment. Ils connaissaient votre essence depuis sa création, et vous chérissaient beaucoup. Je ne saurais dire ce qu’il en est à présent, car je ne perçois plus aucune trace de leur présence en ce lieu.
-Mouais ! Je pourrais aussi bien vous considérer comme un démon visant à me faire assimiler des mensonges.
-Ah oui, j’avais oublié pourquoi nous en sommes là. Non content d’acquérir la clé d’une énigme qui a sollicité tout un joli monde et créé un bazar incroyable, vous voulez maintenant quérir celle de votre raison. Ca ne vous suffisait pas, une seule ? Ce n’est pas la carrière d’enseignant-chercheur que vous auriez dû envisager, mais plutôt celle de concierge, ou maître des clés.
-Ca suffit ! Je n’ai pas à m’encombrer de vos remarques idiotes. J’estime avoir subi une perte importante, et devoir entreprendre l’exploration de mes limbes. Est-ce là l’accès que j’entends découvrir ?
-Ouais, on peut dire. Une chose est claire, c’est par là que vous allez devoir passer si vous comptez sortir d’ici et rejoindre la conscience charnelle. Que vous trouviez ou non ce que vous cherchez, ça m’est égal, mon rôle consiste à vous faire entrer là-dedans.
-Comment, je n’ai donc pas le droit de m’en détourner si d’aventure je changeais d’avis ? Je suis ici chez moi, que diable !”
Lorsqu’il prononça ce dernier mot, le cube qui faisait office d’effigie à l’ange du court bouillon adopta une surprenante teinte incarnate ; l’ensemble de sa personne prit de même une allure peu amène.
“Non, mon gars, fit-il avec la voix d’un autre. T’es pas chez toi, ici. Ton monde, il est là-haut, sur le pic esquiché qui te tient lieu de trône, où tu donnes tes ordres à tes esclaves, perçois les nouvelles du Grand Vide universel, au-dehors, et joues au dieu en triturant une machine qui trouve sa fondation ici, dans les abysses, où tu n’as pas plus ta place que moi. Ta compréhension de l’univers est encore plus relative que tu sembles le croire. Tu n’es qu’un petit être qui repose sur un piédestal immense qui nous dépasse tous deux. Alors ravale tes fantasmes de petit détective, et prépare-toi pour ce qui va suivre. Car je peux t’assurer que tu vas très vite aduler l’époque où tu n’avais de cet endroit qu’une conscience basée sur les constatations de ton ignorance.”
Bobby sentit un léger frisson parcourir sa nuque fictive.
L’entité s’était dressée sur deux béquilles démesurées qui devaient correspondre à ses jambes. Sans l’ombre d’un doute, l’ange du court bouillon ne devait avoir qu’une connaissance restreinte de l’importance du nombre d’or dans l‘agencement des êtres, pensa Bobby, effrayé de suite par la perspective que l’ange entende cette réflexion ( qui n’était en vérité qu’une pensée au sein même d’une pensée plus grande ).
Si tel fut le cas, l’ange n’en montra rien. En vérité, la nouvelle nuance, d’un jaune douteux, qu’affichait son cube cérébral renforçait l’aspect blasé qui se dégageait de son être.
“Tu l’as compris, c’est par là que ton aventure doit continuer. Tu n’aurais nul part où aller, de toute façon, car ne comprendrais pas la moitié de ce qui se cache dans ces territoires. Ca vaudrait pourtant mieux que ce qui git dans l’abîme derrière moi, mais je te l’ai dit : tu n’as pas le choix. Est-ce que tu te sens prêt ?”
Bobby s’imagina déglutir. Il était vrai que sa situation prenait une tournure alarmante.
“Je suis prêt... Enfin, je l’imagine.
-Ouais ? Dans ce cas, donne-moi ta clé.
-Pourquoi... ? demanda Bobby, de plus en plus confus.
-Parce que tout ce qu’elle risque de t’apporter, c’est un retard. Et crois-moi, à partir de maintenant, le temps ne sera plus l’ami que tu as cru trouver en arrivant ici. Donne-la moi, histoire de garder ton esprit libre de toute charge. Ne te bile pas, mon gars. La véritable clé est en toi. Allez, donne.”
Bobby s’exécuta, tout en s’efforçant de graver au chalumeau l’heure prochaine où une porte lointaine dans un salon encore plus lointain s’ouvrirait enfin de nouveau.
L’ange du court bouillon manoeuvra ses grandes perches de façon à s’effacer au profit de la cavité de ce qui ne pouvait effectivement être que l‘étape prochaine de sa quête. Là où se trouvait une autre clé. Et, doté de la serrure adjointe, une autre porte.
Bobby avança un pied fictif, puis un autre. Les ténèbres de la galerie empestaient. Quoi précisément, il n’aurait su le dire, et n’était guère soucieux de le découvrir ; il était pourtant confronté à l’une de ces périodes honnies où les alternatives se faisaient désirer.
Toute entière, l’essence de Bobby Saturnin se dilua dans les limbes.
A l’insu de son faux-possesseur, l’espace terrifiant qu’était l’inconscient de Bobby retomba dans la noirceur qui était son lot depuis la naissance du petit Benjamin Cassini, enseignant-chercheur de devenir, et être divisé de naissance, ainsi qu’il allait de nouveau s‘en rendre compte.
Le paysage fantastique et macabre qui l’avait incarné se rompit progressivement. Seuls résistèrent encore, durant quelques secondes inconscientes, l’ange du court bouillon et sa torche sanglante, qui illuminèrent de leur sombre éclat le néant de la cécité.
Dans le noir immatériel et établi résonna une voix éthérée. Bobby l’entendit, bien qu’il n’en pût déterminer la provenance, tout égaré qu‘il fût dans ces ténèbres oppressantes. La seule certitude qu’il en eût, était qu’elle n’appartenait pas à l’ange du court bouillon, et ne semblait bizarrement pas s’adresser à lui.
Elle disait ceci :
“Salut à toi, ami d’aventure ! Te voici sur le seuil d’une nouvelle expérience. Une énigme seconde proposée à ta sagacité ; en tout point édifiée pour ton seul plaisir, qu’il s’exprime dans la douleur ou la volupté. Sache seulement, que si ta première épreuve t’a procuré contentement, cette autre s’avouera foncièrement différente ; que la douceur de cette énigme se donnera dans l’amer ; que des sentiments abominés, il se peut qu’elle fasse ressurgir.
Sois donc averti, qu’ici tu peux tout arrêter, te détourner de ce fil et continuer à faire de beaux rêves.
Mais sois conscient, que de ceux-ci, c’est par la souffrance que se réalisent les plus grands ; et par la souffrance, que les vérités se révèlent.”
Enigme deux : commencement
L’esprit de Bobby s’accoutuma peu à peu à l’obscurité de la grotte, et il finit par distinguer un toît sculpté en forme de coupole. Son point de chute était une cloche de moyenne envergure, absolument nue si l’on exceptait deux fissures lézardant la roche, dont l’une par laquelle il s’y était introduit, et un petit pupitre sur lequel se tenait un épais volume ouvert à mi-parcours.
Bobby s’approcha de l’ouvrage et se mit à le feuilleter. Bientôt il dut se rendre à l’évidence que chaque page était vierge de toute encre. Rejetant le papier au second plan, il mit la couverture au premier. Sa surface était faite d’un matérieau qu’il n’identifiait pas, et parfaitement unie si, ici encore, on excluait les lettres luminescentes qui la parcouraient et plongeaient la caverne dans une clarté insupportable.
Mais prouvant encore une fois que l’esprit humain possède une faculté d’adaptation extraordinaire, celui de Bobby inversa la vapeur et conçut un écran d’opacité qu’il modula jusqu’à laisser filtrer une intensité acceptable.
Le message chatoyant avait été écrit en une écriture élégante, et emplissait l’intégralité de la couverture.
“Où se trouve relevé l’énoncé de l’énigme numéro deux, que je n’ai nommée Alternative !
Peine et douleur, voilà ce qui t’attend, explorateur, aux détours des boyaux de cette sombre caverne.
Les portes te seront légion ; une seule parmi elles est celle de ta geôle, et les autres celles de créatures qui désirent ton nom.
Pour te libérer de mon antre, un seul chemin te mènera à la bonne : innocence, crauté, et rédemption.
S’il est à parier que la première fera chambre à part, c’est apariées, que doivent t’apparaître les secondes !”
Et c’était signé : Drake.
Bobby bougonna, peu éclairé par la prose luminescente ; il était abominable, à son sens, de poser des énigmes pareilles. D’autant plus qu’il apparaissait clair que pour la résoudre, il lui faudrait s’aventurer dans les dédales supposés de ce lieu qui ne lui disait finalement rien qui vaille. Il était noir, froid, et plongé dans un silence mortuaire. La faille qui lui faisait face, symétrique de la première par rapport au pupitre, et par laquelle il devrait s’engager quoi qu’il arrive, lui apparaissait comme une bouche hideuse prête à le broyer.
Désireux de retarder l’échéance, Bobby parcourut de nouveau l’énigme gravée sur le livre, puis l’ouvrit machinalement, et découvrit que la première page n’était pas vierge elle non plus.
“La vérité se troube à l’aube de chaque songe, et au crépuscule de chaque vice.”
était-il écrit à l’encre sombre.
Bobby referma le tome et le positionna face contre pupitre, de façon à broyer son noir tranquillement.
La faille n’en demeurait pas moins visible, dans la pénombre retombée. Invitation dangereuse, peut-être annonciatrice de sa perte. Cette énigme, qui se nommait Alternative, ne lui en laissait finalement pas beaucoup !
Revenir sur ses pas était impensable.
Cambrant ses épaules chimériques, la conscience du petit homme s’engagea dans ce passage sordide.
Et s’amorça somme toute le début d’un nouveau périple.
T´inquiète pas, c´est pas un problème qu´il y ait un prélude, l´histoire me plaît bien aussi
et je crois que c´est aussi le cas des autres ![]()
Seulement je lis pas maintenant, j´ai pas le temps
Have fun ![]()
La suite !!
J´attendrais la suite pour émettre des hypothèse voilà tout !
Je trouve que cette partie ça devient n´importe quoi, en rentre dans du métaphysique pseudo-philosophique et on quitte le côté réaliste et onirique de la première partie. Bref, j´aime pas, bonne chance quand même pour la seconde énigme.
Curieux, ce que tu dis, parce que réalisme et onirisme ont tendance à se contredire, et il n´y avait pas moins orinique que la première énigme.
Si ma prose donne l´impression de philosopher, alors c´est que j´ai échoué.
Je poste ma contribution et cubeOR prendra la relève en tenant compte de ton avis. Merci.
Enigme 2 : premier cauchemar, premier indice
Sa première impression au sein de l‘antre noire fut la certitude d‘avoir subi une discontinuité du temps. Sa vision intérieure ne l’en informa en rien, car la seule chose qu’il pût percevoir ainsi se limitait au vide, nulle lumière ne se portant à l‘encontre de son intelligence.
Ce fut son son malaise qui l’alarma, en apparaissant tout soudain. Entièrement dépouillé de complexité apparente, le dédale qui était son lot lui offrait une sensibilité accrue des évènements qui définissaient son esprit ; il était ainsi naturel qu’il sût décortiquer la mise en place d’un phénomène mental. Et celui qu’il avait détecté n’en avait pas eu.
Quelque chose ne tournait plus rond.
Son état d’esprit s‘était modifié lors de cette même brusque saccade temporelle.
Il était au chaud, blotti dans un lit douillet. Et malgré cela, une angoisse grondait de part et d’autre de la bulle de confort qui s‘était refermée sur lui, telle une huître sur sa perle. Une douleur sourde suppliciait son crâne. L’inconfort charnel, aussi absurde qu’il pût être dans un lieu pareil, disputait sa personne au bien-être naturel que procurait une chambre montée et décorée avec amour par un homme inquiet et une femme câline.
L’enfant se redressa férocement en se défaisant de sa literie. Estomaqué, il contempla la chambre de ses huit printemps. Tout était à sa place, tel qu’il l’avait abandonné au sortir d’une étape abominée de sa jeune vie intérieure. La pénombre nocturne luttait contre un clair de lune qui crayonnait de blanc le décor de son passé.
La douleur lancinante se montrait affectueuse et refusait de se départir de sa tête. Une envie souveraine d’appliquer les ongles à sa petite figure courtisait conjointement ses avant-bras. Mais ces derniers étaient retenus par des chaînes non moins souveraines, et les deux potentiels, l’un physique, l’autre psychique, ne firent que se compenser en une statique qui aurait tôt fait de le rendre fou.
Ces liens étaient troublants ; leur complexité n’aurait jamais dû lui laisser l’occasion de se redresser. Et il lui suffisait de les fixer pour que leur matérialité se dissolve dans la clarté lunaire, sans que la force qu’ils lui imposaient s’en trouvât le moins du monde tempérée.
Dans l’art de déceler l’étrange au sein même de l’étrange, l’enfant excellait. Ce qui lui offrit la surprise de découvrir sa porte grande ouverte, lui qui supportait si peu d’être exposé à ce qu’il ne pouvait voir venir.
Le couloir sur lequel donnait sa chambre était d’un blanc plus blafard encore, directement exposé aux rayons lunaires.
De sa position figée, il pouvait voir une petite commode, que sa mère avait cru bon d’acquérir pour agrémenter un corridor plutôt nu.
Il supportait un vase de rose, où flottait une unique fleur pâle plongée dans une eau teintée de parme, et où barbotaient quatre petites formes oblongues.
Un couteau de boucher reposait en équilibre instable le long de son flanc ; la lame perforait légèrement le bois, qui s’imbibait d’une petite mare de sang clair formée par des égouttements infestant le métal.
Cette nature morte l’emplit d’une peur blanche ; son poul s’accéléra et vint buter péridioquement contre les attaches douloureusement serrées de ses poignets. Il ne voulait pas regarder. Il ne le fallait surtout pas. Mais la force invisible qui avait envahi sa chambre l’empêchait de se dérober. Il était figé en une statue de chair, l’échine plaquée contre le mur, ses bras écartés le long de ses draps, ouverts en grand pour souhaiter la bienvenue à l’un de ses pires cauchemars.
Une abomination annonçait sa venue en faisant grincer le parquet de la galerie. Chaque craquement de latte annonçait le moment où elle se présenterait enfin, par l’encadrement de la porte, à ses yeux mis à nu.
Son salut reposait sur ses paupières, mais bien vite son espoir fit place à un effroi glacial, lorsqu’il comprit brusquement ce qui tourmentait sa figure, et reposait à présent au fond du vase de rose, à côté d’un instrument de torture.
Sa cage thoracique s’ébranla sous les assauts répétés de son coeur affolé, alors qu’il ne pouvait que contempler la porte béant sur une horreur imminente.
Au coin dextre de l’entrée apparut une brindille, longue de dix pouces, articulée selon deux charnières qui plièrent ses trois segments le long du chambranle. Lentement, un pouce noué et un index feuillu vinrent jouxter ce majeur contre nature, puis un auriculaire et deux annulaires hors de mesure.
Et la porte de son cauchemar s’ouvrit pour de bon, lorsqu’un tronc écorché, dégoutant de sève, s’avança dans l’encadrement de l’entrée, avec une délicatesse de jeune mère.
Enigme 2 : perversion première
Première tare
Bobby poussa un hurlement de pensée qui ébranla les fondations de l’antre noire.
Ses jambes fictives avaient disparu, balayées par la terreur de cette réminiscence, et il s’affaissa douloureusement contre un sol dur.
C’est ici qu’il entendit le râle pour la première fois. Un sifflement rauque qui suintait de la roche comme de l‘eau croupie. Puis l’amplitude du phénomène décrut, comme s’il s’éloignait du boyau, et bientôt Bobby n’entendit plus rien, sinon ses propres vagissements de détresse. Sa peine se matérialisa sous la forme d’un petit cours d’eau souterrain, qui perça la pierre pour se déverser autour de lui en clapotant.
Bobby agrippa un morceau de terre boueuse et le serra en grinçant des dents et émettant des bruits rauques et inintelligibles.
Un frottement suspect se fit entendre au niveau de la percée liquide, et un objet solide mais peu dense s’affaissa près de Bobby, qui le sentit flotter jusqu’à lui.
Le petit homme prit une profonde inspiration mentale et se ressaisit, ses jambes reprenant leur place dans sa conscience et son anatomie. Se tournant en direction de la source, il saisit la forme intruse et découvrit une édition du San Diego Metropolitan, dont les lettres s’illuminèrent lorsque les doigts de Bobby effleurèrent le papier, plongeant la caverne obscure dans une ribambelle de mots embrasés qui se projetèrent sur ses parois aplanies par une main inconnue.
C’était un vieux tirage. Il datait du temps où Bobby s’appelait Benjamin et vivait en Californie avec son père et sa mère.
Lorsque ses yeux se posèrent sur les gros titres, il put se rendre compte qu’il s’était trompé. Lorsque ce journal avait été publié, le Benjamin d’alors était mort, et Bobby avait déjà quitté la côte ouest.
Le décès d’un proche est toujours difficile à vivre ; c’est une vérité qui mérite rarement d’être rappelée.
Le jeune Benjamin Cassini avait perdu son père à la naissance de sa benjamine, qui pour dire vrai décéda la première, entraînant l’infarctus du myocarde qui eut raison du second.
Au cours de la quinzaine qui suivit ce sombre épisode, madame Cassini sombra petit à petit dans une folie noire. Virtuose du piano car dotée de douze doigts, la petite veuve passait ses journées à réciter le répertoire de Mozart père et fils, mêlant symphonie des jouets et requiem d’une façon si absurde et déraisonnable que c’était un véritable supplice pour le petit Benjamin que de rester dans cette maison morte, secouée par une musique forcenée.
Chaque nuit qui l’obligeait à franchir son perron lui paraissait comme une nouvelle épousaille avec la Veuve des fançais. Au coucher du soleil, le piano retombait dans un silence mortuaire, aussi dissonant que l’enfer musical qui l’avait précédé.
C’est à cette époque que le petit Bobby de devenir avait appris à s’occuper de lui tout seul. Avoir affaire à sa mère était vite devenu une crainte permanente.
Aussi filait-il aussi discrètement que possible dans sa chambre d’ancien être aimé, en s’efforçant au maximum de ne pas écouter les bruits étranges qui provenaient de l’étage, où sa mère avait ses quartiers.
Puis la nuit noire s’installait pour de bon, et le petit Benjamin plongeait dans la terreur de s’endormir avant que les bruits ne s’arrêtent. Car parfois, les rumeurs inconnues descendaient l’escalier et infiltraient le hall, et de là, elles pouvaient aller n’importe où. Vint la nuit appréhendée où elles se dirigèrent vers sa chambre.
Le petit Benjamin avait eu la présence d’esprit de condamner sa porte. Ses pires craientes étaient-elles fondées, cela, il ne le sut jamais. Car tout ce qui se produisit se limita à des reniflements au ras du sol, près de la fente inférieure de sa porte, comme aurait pu le faire un gros chien. Puis des raclements et roulements inidentifiables retentirent une minute ou deux à proximité, et finirent par s’éloigner.
D’autres peurs tenaillaient pourtant le petit Benjamin. Qui décida d’en avoir le coeur net, malgré l’inquiétude que lui apportait ce tumulte aussi peu naturel.
Marchant sur la pointe des pieds, il gagna la porte de sa chambre et la déverouilla aussi silencieusement que ses petites mains malhabiles le lui permirent.
La clef finit par atteindre le point fatal où son potentiel d’ouverture l’emporte sur celui de fermeture, et le bout de métal s’avachit bruyamment dans sa nouvelle position d’équilibre, libérant la porte de son verrou et la pire crainte de Bobby.
Les bruits s’étaient tus. Un silence pesant domina la maison l’espace de quelques secondes, durant laquelles Benjamin luttait contre l’envie de se ruer sous son lit.
Puis les rumeurs reprirent leur route en direction du hall, et le petit garçon se résolut à poursuivre son plan.
Il abaissa délicatement la poignée.
Ouvrit la porte.
Risqua un oeil.
Tout ce que Bobby, enseignant-chercheur de renom, se souvenait de sa vie de petit garçon s’arrêtait ici.
Le lendemain l’avait découvert en homme fait.
Le jour n’était pas encore levé, et la police se trouvait dans sa maison, ainsi que les urgences. Il s’était retrouvé assis sur le canapé de son salon, un jeune homme d’une vingtaine d’années penché sur lui et baragouinant des choses qui pouvaient être des paroles de réconfort.
On lui dit qu’il avait eu une attaque, comme son père, mais qu’il avait survécu. On lui dit aussi que, comme il était un petit homme, il devait prendre conscience que sa mère était morte. Il prit au mot ce qu’on lui dit, et devint un homme. Benjamin lui paraissant un prénom trop enfantin, il se choisit celui qui symbolisait sa plus forte figure virile connue : Bobby, le nom que prenait Patrick Duffy dans Dallas.
Des années plus tard, il obtint que son nom devînt officiellement Bobby, et Bobby Saturnin naquit, jeune étudiant en sciences physiques, illuminé quelques fois d’éphémères éclairs de génie, mais plongé pour le reste dans une confusion d’humour ridicule qui contrebalançait quelque peu son talent.
De ce qui s’était produit entre la vision de la scène qu’avait abrité le corridor, et sa découverte dans le salon suite à l’appel affolé de voisins, il ne se le rappela pas. Car il l’avait enfoui en un endroit si profond qu’aucune occasion qu’il connût ne lui permît de le retrouver.
Pour le reste, les autorités restèrent muettes comme des tombes.
Bobby n’avait jamais soupçonné la réelle existence de ce lieu, pas même lorsque Tint Ting la lui avait évoquée. Maintenant qu’il y était, il prit conscience qu’il se trouvait dans la pièce exacte où il avait expédié le souvenir maudit de la mort de sa mère.
Le cauchemar qu’il venait de revivre, et qui avait été le sien toutes les nuits du mois qui avait suivi le drame de jeunesse, n’en était que l’annonce de la proximité.
Bobby n’était pas serein, mais sa peur s’était diluée dans l‘eau de sa peine. Le journal et le songe avaient déterré les préliminaires de ce qui pouvait être une révélation.
Mais Bobby n’était plus le petit Benjamin. Bobby était Bobby Saturnin, enseignant-chercheur et adulte libéré. Pourquoi s’encombrerait-il des secrets d’un inconnu ?
Une variation de flux au niveau du journal éclairé capta son attention.
Le texte avait changé. Il ne s’agissait même plus d’un journal, mais d’une missive.
“L’unicité est une composante invariable de l’essence d’un individu. Seul le temps, et ses paramètres asservis, en constituent la variable. Benjamin Cassini et Bobby Saturnin ne font qu‘un.”
Bobby renifla de dédain. L’auteur de ce papier était manifestement un imbécile, car c’était le temps lui-même l’opérateur qui faisait de chaque être vivant une entité différente du temps qui l’a précédée.
Le message incandescent se modifia de nouveau.
“Le véritable imbécile est le couard, qui se constitue un bouclier fait de plaisanteries et conceptions loufoques pour se protéger honteusement de l’horreur que constitue l’existence dans sa réalité nue !”
Bobby jura et écrasa le papier sur le sol mouillé. Comme pénétré de son mécontentement, le feu journal étouffa ses braises. La caverne replongea dans son obscurité première, et Bobby était déchiré.
La crainte que suscitait la vérité, dissimulée quelque part dans cette gorge, à quelques pas seulement de sa personne, lui donnait l’envie de courir à toutes jambes, à l’aveuglette, dans les boyaux de l’antre, pour ne jamais retrouver l’occasion de la découvrir.
Il n’eut pas à ronger longtemps ses faux ongles, car quelqu’un vint le sortir de son dilemme.
Un coup de fouet mordit brutalement sa conscience et y laissa une longue estafilade douloureuse. Bobby pivota sur lui-même comme un fou pour localiser le responsable de cette agression ; dans l’antre noire, aucun acte physique ne se laissait de fait ressentir en un point précis de son être.
Bobby finit toutefois par repérer l’entité.
C’était une forme masquée et revêtue d’une cape noire, comme l’ange du court bouillon, à la différence que la sienne propre flottait furieusement dans l’ether, comme agitée par une soufllerie.
Sa seule main présentait un gant de mailles, et possédait le fouet responsable de son mal. Engin remarquable en ceci que sa lanière n’était qu’une longue succession d’incisives.
L’entité lui présenta une faille dans la roche, et, sans un mot, y pénétra pour disparaître.
Bobby était tout à la fois soulagé et anxieux.
Car s’il lui apparaissait clair que la vérité que camouflait cette salle n’était pas l’objet de sa quête, ce dernier ne pourrait s’obtenir qu’en suivant le burnous qui avait marqué sa conscience au fouet.
Et une certitude profonde s’ancra en lui, celle qu’il avait trouvé sa némésis.
Fin du cauchemar, fin du vice.
Le cauchemar était parfait en taille.
Mais le vice est trop long, bien que ce soit lui que je préfère ( j´aurais aimé le découvrir en pleine nuit, comme ta première mini-nouvelle ).
S´il doit y avoir quatre autre indices de la sorte, il va falloir être plus bref, même si ça tue l´ambiance.
Tu peux te reposer, je m´y mets.
Waouh, quel énoncé ! Je nage dans le brouillard le plus total pour ce qui est de l’énigme pour l’instant. Mais je vais attendre la suite pour y réfléchir sérieusement et on verra bien^^
Une petite question…Je vais surement me faire battre comme plâtre mais le fait d’avoir droit à une seule et unique réponse ne remet pas en cause le fait de cogiter en commun et de poster ses réflexions, si ?
Sinon chapeau à vous deux pour être retombé sur vos pattes aussi rapidement. Il vous a suffit de quelques jours. En plus, Le texte est riche et original ! Je n’avais jamais eu l’occasion de lire un de tes textes avant l’énigme, Wlad. Je dois dire que ton style est très particulier. Le vocabulaire est recherché, il y a une bonne culture sous-jacente et les tournures de phrases sont pour le moins uniques. Voilà, je tenais juste à saluer ton travail.
Et bien merci pour lui ( les compliments lui font peur et de toute façon il est en mode autiste là, mais il va revenir quand ce sera son tour ).
Pour ce qui est de la réponse unique, voici le principe : Bobby devra faire un choix, à l´issue duquel, qu´il ait eu raison ou pas, l´histoire devra continuer.
Le ´bon´ choix est simplement la solution de l´énigme, dont l´énoncé n´est pas fini.
Mais là est l´intérêt, que ce choix sera soufflé à Bobby par les internautes, qui pourront bien sûr se concerter, réfléchir ensemble ( s´il y en a qui auront toujours le courage pour ) puis valider une réponse, dont la justesse peut bouleverser radicalement la suite des évènements.
Tout particulièrement au-delà du couloir secret du salon de thé ( j´espère qu´on y arrivera ).
Sinon pour le retard, c´est moi le fautif.
Deuxième cauchemar
“Est son pire ennemi le monstre qu’il cache aux yeux de tous.”
C’était ce qu’affichait un petit panneau gris au pied d’un tertre perdu dans une forêt dense.
Le firmament était masqué au tiers par un fine couche violine. Pour cause, un astre qui n’était pas le soleil de la vie, guettait la Terre d’un oeil menaçant, diffusant ses mauvaises ondes dans l‘atmosphère de la petite planète. Vue de la surface, c’était une grosse orange, tant dans la nuance que dans la taille.
Le petit homme était déconcerté par cette présence maligne. La gravité n’était plus la même. Chaque mouvement était une bouchée d’étrangeté.
Un chien observait le petit homme. Son pelage était poudreux et noir, comme la suie. Ses yeux, deux billes de jais, dans lesquelles se reflétait le cosmos violacé.
Le molosse n’affichait ni bienveillance, ni malveillance. Il était un messager.
Le petit homme gravit le tertre. La carnation des plantes perdait de sa fraîcheur à mesure qu’il s’approchait du sommet, comme flétrie par la lumière étouffée de l’astre-navel.
Le petit homme s’immobilisa enfin devant la couronne forestière qui ceignait sa butte.
Dans l’herbe noire gisait une enveloppe de papier kraft, de la même teinte.
Le petit homme la saisit et déchiffra l’encre blanche qui barbouillait son recto.
Il était inscrit : “Le savoir conduit au bazar. Veuillez en prendre connaissance.”
Le chien fixait le petit homme de ses yeux opaques. Il était intéressant de voir comment le message allait passer.
Le petit homme défit le message de son enveloppe. C’était une gravure sombre sur fond laiteux. Elle représentait une pyramide, dont la sphère inscrite contenait un symbole si petit qu’il lui fallut plisser les yeux pour le deviner. Lorsqu’enfin il comprit ce qu’il avait mis à jour, ses jambes se dérobèrent. Sa vie n’avait pas été conçue pour découvrir une telle monstruosité. Et pourtant, il avait outrepassé son rôle, immergé par une vérité trop énorme. Et son châtiment était tombé sur le coup.
Le petit homme se mit à geindre et pleurnicher. Etendu sur l’herbe noire, il s’efforçait de se relever pour prendre ses jambes à son cou. Mais les premières gisaient, libres, de part et d’autre du tertre, et le second était condamné.
Le chien agissait en silence, sans prêter aucune attention à la détresse affolée du petit homme.
Ouvrant sa gueule au-dessus du cou, il y déversa une nouvelle gorgée de résine sombre, et bientôt les hurlements du petit homme se dissipèrent dans la nuit mauve, quand son larynx fut lysé par la bave corrodante.
Le chien referma ses mâchoires sur la tignasse huileuse du petit homme et tira d‘un coup sec. Le crâne acquit son indépendance dans un bruit de bouillie compressée, et le molosse quitta le tertre avec son trophée dégoulinant de sa gueule.
Il trottinait calmement, assez satisfait, et s’engagea dans les bois violacés par son créateur, au lointain.
Son flair canin le conduisit bientôt à la violoniste. Celle-ci était l’épouse asservie de son maître ; sa vie n’était qu’une vaste déchirure entre l’amour et la haine qu’elle vouait à ce dernier.
Sur Terre, le maître l’avait envoyée sous la forme d’une araignée grisâtre et baveuse. Le chien n’appréciait pas sa présence, mais ses préférences pesaient peu face aux instructions qui étaient les siennes.
Il déposa la tête à ses huit pattes velues, puis prit ses distances.
La violoniste en gésine fit son oeuvre. Ceci fait, elle enveloppa la tête du feu petit homme dans un cocon de toile de couleur prune.
Le chien observait la scène d’un oeil inerte qui dissimulait son trouble et son excitation.
Le fruit interdit, fléau de la création, venait d’entamer sa germination terrestre.
Second vice
La sueur perlait inconsciemment au front de Bobby.
Ce cauchemar n’avait pas vraiment eu de queue, ni de tête. En fait, il ne lui évoquait rien du tout. Ce qui était le cas, en revanche, de la petite butte terreuse qui trônait au centre du nouveau dôme caverneux.
Elle était percée d’une croix composée de deux fines brindilles et un morceau de ficelle. Au pied du monticule était tracé au doigt le nom “Poupin”, qui brillait aussi intensément que les lettres du journal qu’il avait trouvé autrefois, très loin derrière dans l’antre noire.
Une tombe de fortune pour un animal chéri, et un chagrin d’enfant.
Bobby ne s’appelait pas encore Bobby et possédait ses deux parents au moment où il avait acquis son chat, un petit chartreux du nom ridicule de Pinpin.
L’animal avait été confié à son père par une représentante d’un groupe de lutte contre la maltraitance des animaux. Pinpin venait d’un endroit où il avait subi des misères, c’était ce que lui avait expliqué sa mère en ces termes simplistes.
Bobby ne supportant pas de formuler ce qui lui évoquait par trop le personnage de Merlin, enchanteur qui avait hanté ses rêves de petit enfant, il prit vite la décision de le renommer Poupin, appellation qui correspondait mieux par ailleurs à sa petite tête grise lorsque d’aventure il entreprenait de ronronner sous ses caresses.
La famille appréciait le petit félin, qui se faisait très discret, il faut le dire. Il était rare que Bobby l’aperçoive en journée, l’animal ne se montrant habituellement qu’à son lever, et quelques fois au soir.
Un jour, ses parents lui annoncèrent qu’ils allaient le laisser seul pour une durée de quelque dizaine d‘heures.
Après des recommandations, instructions et embrassades interminables, les deux adultes s’en allèrent enfin, laissant Bobby seul maître à bord.
Le malheur voulut que Poupin fût présent, ce matin-là, et Bobby un être tout autre que l’homme de bien qu’il comptait devenir.
Bobby était accroupi au-dessus de la sépulture et caressait fébrilement le petit crucifix tordu.
Ses dents étaient comme soudées, et les gouttes perlaient de plus belle le long de ses tempes et sous ses paupières, comme une froideur de honte et de colère commençait de piquoter sa nuque.
Sa croyance profonde était de s’échapper avec le temps, d’être à chaque instant un individu unique, indépendant de l’infinité qu’il laissait dans son ornière.
Mais le souvenir abrupt d’avoir existé sous la figure masquée d’un monstre tortionnaire ne laissait pas de constituer en lui-même une véritable torture.
Le pire devait avoir définitivement déguerpi de sa mémoire ; séquestration, torsion, attaches et licols, les détails refusaient pour leur part de se faire oublier, comme les particules les plus insignifiantes échappent au grand nettoyage, jusqu’au moment où un oeil finit par tomber dessus.
Le petit futur Bobby de l’époque avait été un grand diable d’homme ayant inspiré la terreur à un animal pendant plus d’un an ; qui s’était délecté de la moindre nuance d’angoisse dans les miaulements furieux et futiles petits coups de griffe.
Une révolution orbitale écoulée, l’enfant était déjà devenu un autre aux plaisirs plus modérés, et son démon intérieur semblait avoir pris son congé. Il n’avait plus ne serait-ce qu’effleuré le félin depuis l’époque du vice, et le chat, en apparence, n’en gardait pas plus de traces que lui-même ; soit que sa mémoire fût altérée par sa condition, ou que son besoin d’amour prît le pas sur sa rancune.
Lorsque Poupin décida de ne plus quitter la maison familiale, sa patte infectée par une morsure se gonflant petit à petit d’un liquide purulent, c’est dans la chambre de l’enfant qu’il élut domicile. L’intéressé, surmontant le malaise dû à la proximité mourante de ses horreurs passées, finit par retrouver ce qui définissait son amour avec le chaton d’autrefois.
Il s’efforça de faire de la dernière semaine de Poupin la plus confortable qu’il eût pu passer dans sa vie de chat supplicié. Peut-être dans l’espoir de passer un coup de chiffon sur l’ardoise, comme on aurait pu dire.
C’est pourtant humide de la rosée d’un matin brumeux, perdu dans son allée boisée, que l’enfant découvrit le cadavre, au lendemain du dernier soir.
Folie effrayante au milieu du corps crispé en boule du félin, un sourire anormal défigurait sa petite tête grise.
C’est à cette pensée que le nom ardent gravé dans la terre se souffla brusquement, et que Bobby comprit qu’il n’était de nouveau plus seul dans le boyau.
Se plaquant au ras du sol, il entendit distinctement le sifflement des dents au-dessus de sa tête, mordant le liquide qui comblait le vide que son mouvement brutal avait créé.
Un raclement de botte résonna dans la caverne de nouveau sans lumière, et le râle sifflant que Bobby avait perçu à l’issue de son premier cauchemar se fit entendre de nouveau avec une force alarmante, à mesure que des chocs périodiques d’une fréquence folle ébranlaient la terre, rythme bientôt suivi par le coeur de Bobby qui s’affola comme un âne lorsqu’il sentit une nouvelle traînée d’incisive percer l’inconscient autour de lui.
Pour amplifier la confusion ambiante, un brasier apparut en crépitant derrière Bobby, qui suivit le réflexe stupide de faire volte-face, exposant sa fausse nuque au fouet maléfique qui cinglait la pièce et finit par mutiler une seconde fois sa conscience.
Ce dernier trébucha sous la douleur, tout en ayant la présence d’esprit de rouler pour faire face à son assaillant.
Le brasier s’étouffa lentement, en même temps que les gémissements et cognements sourds, mais un halo rouge prit naissance face à Bobby, ne rejetant la pièce que dans une semi-pénombre.
L’entité au burnous était bien là.
Sa lanière dentée dégoutait de la sève de sa conscience, et l’aura sanguine, qui provenait de sa personne ainsi que Bobby le découvrit sans surprise, projetait l’ombre de celle-ci sur la voûte.
Bobby s’énerva, mécontent de sa nouvelle estafilade.
“Ca va durer longtemps comme ça, dites ? Qui êtes-vous, et qu’est-ce que vous me voulez à déterrer tous ces souvenirs de ce que je ne suis plus ?”
L’entité au manteau porta la main à son capuchon. Le coeur fictif de Bobby battit la chamade à l’idée de découvrir quelle face hideuse il pouvait receler, mais se calma finalement sous la déception, lorsque l’être, loin de le rabattre, ne fit qu’engloutir son avant-bras dans le trou d’ombre qu’il constituait.
Lorsqu’il l’en extirpa, son gant annelé soutenait une grande clé de cuivre, aux dimensions semblables à celles de la clé dorée que Bobby avait déterrée au début de ses aventures morbides dans son inconscient.
Un carton blanc était accroché à l’engin, comme s’il s’agissait d’un flacon de chimiste, mais le plus important était la gravure que son cylindre géant présentait sur sa face rougeâtre. Onze caractères pour un espace :
ALTER NATIVE.
Comme s’il avait pu lire dans les yeux de Bobby le moment où ceux-ci avaient lu l’inscription de sa clé, l’entité au burnous le choisit pour disparaître dans un maelström de tissu noir.
Et c’est bien dans le noir que Bobby se retrouva, éclairé soudain par la certitude qu’il avait à présent de l’identité de son tourmenteur.
Comme motivé par l’idée d’être un illuminé, il décela une faible lueur en direction de la position passée de l’entité, montrant par là que n’est pas dans le noir qui le croît.
Se rapprochant à quatre pattes, dans la crainte irraisonnée de se cogner à la voûte de la haute caverne, il saisit et reconnut le carton qui avait dû se libérer de la clé de sa présente énigme lors de la fuite du fouet.
La lumière provenait de lettres d’or écrites en cette encre formidable qui faisait fureur au sein de l’antre noire, et qui présentait en cet instant un message fort court.
“Une sol pour un seul ; une chance pour chacun.”
Bobby se gratta inconsciemment la tête.
Troisième cauchemar
“A quoi bon tuer des poulets, si ce n’est pour s’en sustenter ?
-Je ne sais pas vraiment... L’idée d’annihiler un représentant du vivant me hante jour et nuit, et à défaut de l’un de mes congénères, qui pourrait soulever un problème d’ordre éthique - ou à qui je pourrais m’identifier, et vous savez, j’ai supporte déjà peu de me couper ne serait-ce qu’un doigt - mon choix est tombé sur le poulet, animal canonique de mon régime alimentaire.
-C’est curieux ! Comptez-vous un jour satisfaire cette passion sinistre ?
-Certainement.
-Et que pensez-vous des retombées qu’un tel acte pourrait entraîner ?
-Et bien, ainsi que je vous l’ai dit, mon casier judiciaire ne devrait pas perdre sa virginité pour si peu. Peut-on décemment accuser quelqu’un de meurtre à l’égard d’un poulet ?
-Je vais sans doute vous surprendre, mais en cette époque, certains accorderont sans doute plus d’importance à une vie de poulet qu’à vos propres droits ! Mais là n’est pas ce dont je veux parler. Je préfère insister sur les conséquences que tout cela aura sur votre bien-être.
-Ce dont je suis certain, c’est que je ne me sentirai pas bien tant que je n’aurai pas tué un poulet !
-Evidemment, évidemment... peut-être cependant cet apéritif ne fera-t-il que provoquer votre palais...
-Que voulez-vous dire ? Que l’exécution du poulet me pousserait à m’attaquer à plus gros ? Comme un renard ?
-Comme un homme. Et ce, malgré vos réticences initiales, car après tout, même si l’on aimerait bien pouvoir y couper, notre métabolisme nous force toujours à chier de la merde !
-Exposé comme ceci, j’avoue que cela pourrait bien arriver, et j’en serais fort ennuyé. Que me suggérez-vous ? Oublier mes idées de poulet ?
-Non, non, non, ça serait très fâcheux pour votre stabilité émotionnelle. Accumuler autant de désir meutrier sans jamais pouvoir lâcher de vapeur provoquerait sans nul doute une explosion dûe à une surpression passionnelle, au point de faire de vous un véritable danger public.
-Mais, tudieu, mais ça serait affreux ! Serais-je confronté à une impasse, que je ne pourrai défoncer qu’en assassinant un être humain ?
-Oui, mais en fait non ! Vous allez comprendre : la seule issue que vous puissiez emprunter passe effectivement par la mort d’un homme, mais personne n’a précisé que cela devait être un meurtre ! Saisissez-vous ?
-Non. Je ne pourrai soulager ma conscience qu’en provoquant moi-même un acte de mort, et je visualise mal comment je le ferai sans être un assassin.
-Très simple ! En provoquant un suicide.
-Je vous le répète, cela ne sera pas suffisant !
-Attendez, que l’on se comprenne bien : je ne vous parle pas de pousser quelqu’un au suicide, mais d’être vous-même l’outil du suicide de quelqu’un !
-...cela me paraît impossible. Je suis persuadé que tout dictionnaire, qu’il soit linguistique, juridique ou biblique s’accordera sur la nécessité que le suicidé se donne lui-même sa propre mort pour qu’il soit considéré comme tel.
-N’en soyez pas si certain. La justice n’a jamais été si confuse qu’en notre époque, et vous pourrez toujours bénéficier du soutien de la plèbe ! De plus, je suis convaincu que les volontaires qui se proposeront à vous n’auront cure de faire savoir que l’outil de leur mort n’a pas été manipulé par leur main.
-De toute façon, quel être désespéré pourrait être assez résolu pour se faire trucider par un autre ? Je doute que votre solution ait une chance d’aboutir, faute de matière d’oeuvre.
-Encore une fois, détrompez-vous !”
L’élégant homme vêtu de tweed et coiffé en brosse saisit un volumineux dossier de l’un de ses tiroirs et le laissa tomber lourdement sur sa table de travail.
Puis il s’empara d’une boîte à cigare et le vida d’un contenu très hétéroclite et inattendu : des ustensiles de cuisine, de chirurgie, et des sauces fortes.
“Qu’est-ce que tout cela signifie ?
-C’est pourtant clair ! Figurez-vous qu’en tant qu’homme de profession extrêmement doué, j’ai vécu cette présente conversation il y a déjà une semaine, lorsque vous m’avez pour la première fois consulté. J’ai fini par deviner le dilemme frustrant que votre cas implique nécessairement, et en ai déduit immédiatement la solution évidente. Il vous faut tuer quelqu’un. Voici un dossier que j’ai monté pour assurer votre défense future contre les éventuels attaquants qui voudraient vous incriminer. Le meilleur avocat de mes connaissances - et croyez-moi, je fréquente la haute ! - n’aura qu’à retourner la loi contre elle-même pour vous tirer d’affaire avec ce que je viens de vous concocter.
-Mais, mais... Quand bien même, sur qui pourrais-je me soulager ?
-Vous savez, j’ai fait un serment, celui de protéger les hommes contre les maux. En certaines occasions, comme celle-ci, ce serment peut se contredire, aussi dois-je déceler, parmi les quelques solutions possibles, la moins mauvaise. Vous êtes en danger de mort, et les autres aussi. Je n’ai pas le choix : c’est moi que vous allez suicider.”
Un ange passa fugacement dans le cabinet de luxe.
“Moi tuer, vous ?! Je veux dire : vous tuer, moi ?
-Oui. Vous conviendrez tout comme moi que cela doit fatalement arriver. Mais ne vous inquiétez pas pour vous, ni pour moi : j’ai assuré nos arrières ! Et vous me ressemblez si peu qu’il y n’a aucun risque que vous puissiez vous identifier à moi.
-Je ne comprends pas pour autant. Comment un homme comme vous pourrait sombrer jusqu’au point de vouloir se faire assassiner par un homme comme moi ?
-Je ne sombre pas, je m’élève dans les sphères divines, ainsi qu’un autre l’a fait avant moi ! Allez hop, assez de temps perdu ! “
Et subitement de se défaire de son beau costume, jusqu’à se retrouver en caleçon, puis de se jeter en travers de son bureau d’ébène.
“Mais qu’est-ce que vous faites ? fit le pauvre homme, apeuré, lorsque l’autre commençait d’enduire son torse de moutarde et sa figure de sauce piquante.
-Vous le voyez bien : je m’offre à vous. Vous vouliez tuer un poulet ? Vous avez l’occasion de tuer un homme, un vrai ! Allez-y, mangez-moi.
-Mais vous êtes fou !
-Plus que vous ? Dépêchons, saississez-vous du couteau et venez me déguster. Vous allez découvrir que je suis un homme de goût !”
Le sourire étincelant du dément qui s’était enduit de sauce acheva de convaincre le petit homme, dont les papilles gustatives se mirent à frémir.
Alors lentement, comme dans un rêve, Bobby Saturnin s’empara du couteau à viande et s’approcha de son déjeuner.
Quelque part, dans les tréfonds de l’antre noire, des sanglots résonnèrent sur la surface basaltique d’un dôme d’ombre, puis se propagèrent jusque dans l’ensemble des galeries souterraines. Le plus étrange ne résidait pas dans ces plaintes aberrantes qui semblaient provenir du coeur même de la terre, mais bien dans le timbre de ces gémissements douloureux et apeurés, qui était celui d’une voix féminine.
De toute évidence, le pire songe de Bobby ne serait pas le premier, et ses échos l’appelaient depuis le fond de ce labyrinthe de réminiscences appréhendées, cerbère de ce qui pouvait être son salut : une porte, dont un burnous au fouet macabre détenait la clé.
Hum... On peut dire que c´est corsé à plus d´un titre! Superbement enrobée de farce et cousue main, telle une galantine de poulet
J´ai bien quelques débuts de pistes mais elles sont un peu embrouillées... En fait, je ne poserai qu´une question concernant cet extrait :
“Une sol pour un seul ; une chance pour chacun.”
Est-ce une faute d´orthographe ou parle-t-on ici d´une Clé de Sol ?
Oui, c´est une coquille, encore que : en étant assez libre avec notre langue pour abréger une clef de sol par son dernier terme, ce n´est pas faux pour autant concernant ce faux-indice ( oui, j´avoue, il y a des pièges ).