Je vous conseille à ce sujet une très bonne lecture,
Stéphane Beaud, 80% au bac, et après ? Les enfants de la démocratisation scolaire, Paris, La découverte, 2003.
Je vous mets ici un extrait d´une fiche de lecture que j´ai produit pour ce livre.
Stéphane Beaud a suivi pendant une dizaine d´année quelques jeunes issus d´un quartier de Granvelle, près de Sochaux-Montbéliard. Après les avoir suivi au collège, les voilà atteignant le bac. Le sociologue décide de continuer l´aventure, cela les amène à la fac. Chacun des enfants, devenus adultes, a suivi des parcours différents, S. Beaud peut alors établir ses conclusions. Les voici.
Son enquête de terrain lui a permis de montrer les multiples contraintes qui pèsent sur ces jeunes, enfants d’immigrés appartenant aux classes populaires. Ces contraintes sont matérielles : manque d´espace pour travailler, mais aussi morales : pression du quartier, de la famille, et enfin symboliques : l´ascencion sociale, échapper à la condition ouvrière1.
Ces conditions influencent leur devenir scolaire et professionnel, elles deviennent de véritables « handicaps de départ considérables dans la compétition scolaire et dans la course à l’emploi stable » (p 305).
Leur éducation, leur socialisation dans le quartier, « cette tradition qu´il baptise du terme de culture » (p. 251) leur fait subir le poids des déterminismes sociaux.
S. Beaud a dans cette enquête pu montrer les effets négatifs de la politique des « 80% au bac ». Cette massification soudaine dans les lycées n´a pas conduit à « une démocratisation scolaire » mais à une « démocratisation ségrégative » (p.14). S’opère alors au lycée et à l’université une hiérarchisation sociale. On assiste à la « prolétarisation » (p.16) de certaines filières et les jeunes enfants d’immigrés ouvriers se sont vu fermer les portes des filières les plus prestigieuses (classes préparatoires B.T.S, D.U.T). Ils se sont retrouvés malgré eux dans des filières dévalorisées (Bac S.T.T, DEUG A.E.S).
D’autre part, ces jeunes ne se sont pas imprégnés de la culture scolaire. Il n’y a pas eu d’acculturation scolaire pour eux, ils ont « fait du bricolage » (p.34) pour passer d’une classe à l’autre.
Ces jeunes ont réussi à échapper à la condition sociale de leurs parents mais il se sont retrouvés précarisés (leur insertion professionnelle est en décalage avec leurs diplômes) après leur semi-échec dans l’enseignement supérieur2.
Ils se sentent à la fois responsables de leur semi-échec et déçus par l’école qui n’a pas su les intégrer. Toutefois, ils reconnaissent que cette politique des « 80% au bac » leur a donné une chance. Ils n´en veulent donc pas à l´école mais sont tout de même très déçus.
Cette politique n’a pas été accompagnée de mesures pédagogiques pour s’adapter à ce nouveau public, c’est pour cela que le résultat est en demi-teinte.
(La politique "80% au bac" a été lancée en 1985 par Chevènement et fut salué à l´époque par droite et gauche).
Sur le sujet, voir aussi P. Merle ou encore JP Terrail (TERRAIL J.-P., De l´inégalité scolaire, La Dispute/SNEDIT, Paris, 2002.)
Toutes ses thèses rejoignent finalement Bourdieu : même sans le vouloir, les enseignants transmettent la culture des élites. Les enfants issus des élites ont donc un travail d´acculturation en moins à effectuer par rapport aux enfants d´immigrés. Ajoutés à ceci les "chances de départ" et on comprend aisément l´échec scolaire.