Ce n´était pas un défi, mais tout de même une opération à risques. Pas facile pour Jacques Chirac d´apparaître comme l´homme providentiel capable de sauver un « oui » en perdition. Tous les arguments en faveur du « oui » ( comme du « non ») ont déjà été posés sur la table, exposés, épluchés, décortiqués. Son mérite est peut-être d´y avoir mis un peu d´ordre, d´avoir souligné l´essentiel et relativisé l´accessoire. Beaucoup d´argumentaires pour le « oui » balancent entre l´incantation sur l´air de « L´Europe, c´est la paix, la démocratie, les droits de l´homme » et la culpabilisation ou le catastrophisme. La difficulté était grande de trouver le ton juste, ni « démago » ni donneur de leçon, c´est-à-dire savoir, comme disait Mauriac paraphrasant Pascal, « Montrer à l´adversaire le côté de la question par où il a raison, afin de lui faire admettre le côté par où il a tort ». De ce point de vue, la réussite reste incertaine.
Le chef de l´État a voulu avant tout démontrer la nécessité pour l´Union européenne d´être « forte » et « organisée », selon des règles, d´où la nécessité d´une Constitution. « Forte », elle doit l´être pour faire face aux grandes puissances déjà installées ou en devenir, mais aussi pour résister à la mondialisation, « portée par un courant ultralibéral ». Manifestement, l´un des messages qu´il a cherché à faire passer est de montrer que sa volonté, loin de privilégier une Europe libérale, était au contraire de renforcer le « courant humaniste » qui trouve son assise dans les valeurs et principes énoncés dans la Charte des droits fondamentaux.
Un autre message s´est exprimé à travers la fameuse adresse de Jean-Paul II dès son élection à la papauté : « N´ayez pas peur ! » Jacques Chirac l´a fait sienne : « N´ayons pas peur », a-t-il répété, notamment en direction des jeunes Français qui ont « cette Europe forte et organisée pour avenir ».
Quelle serait la conséquence d´un « non » au référendum du 29 mai ? La construction européenne s´arrêterait, car, selon lui, il serait impossible de renégocier un nouveau traité, et la France serait « considérablement affaiblie » : elle apparaîtrait aux yeux de ses vingt-quatre partenaires comme « le mouton noir qui aura tout bloqué ». Et l´influence internationale de son Président serait amoindrie.
Mais, Jacques Chirac s´est efforcé, avec raison, d´éviter de personnaliser le débat. Il sait que le « non » ne s´alimente pas que de tels ou tels articles de la Constitution européenne : ce référendum est la seule occasion, avant deux ans, pour ses adversaires, de manifester un rejet de sa personne. En mai, cela fera dix ans qu´il occupe l´Élysée, la période où certains commencent à penser et d´autres à crier : « 10 ans, ça suffit ! ». Et puis, comme le souligne le politologue Pascal Perrineau, « lorsque le gouvernement est impopulaire, le référendum est perçu comme une question de confiance posée au peuple ». Alors, si le « non » l´emporte, quittera-t-il le pouvoir ? La réponse de Jacques Chirac est claire et nette : « Non ! » Elle n´aura pas surpris grand monde. Même pas Nicolas Sarkozy qui, récemment, a pourtant déclaré : « Nous sommes dans une situation qui s´apparente à celle de 1969 », allusion à la démission du général de Gaulle après le « non » au référendum sur le Sénat et les Régions.
Jacques Chirac aura-t-il pallié, dans une certaine mesure, au manque d´informations, dont se plaignent les Français sur cette Constitution ? Aura-t-il donné aux jeunes l´envie d´Europe ? Et, à travers eux, aux indécis des raisons de préférer le « oui » ? Aura-t-il répondu aux nombreuses préoccupations de vie quotidienne ? Faudra-t-il dater de ce jour le départ de la vraie campagne du « oui » ? Réponse dans les jours qui viennent.
© Jean-Yves BOULIC.
N´AYEZ PAS PEUR DE LA PREMIERE PUISSANCE MONDIALE EUROPEENE.
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