Chapitre 26 : Pluie
Les Illdiluems émergèrent lentement de leur sommeil, promenant autour d’eux des regards hébétés. Puis ils parurent se souvenir de ce qui leur était arrivé, et leurs yeux se voilèrent, leurs visages se contractèrent. L’homme qui les avait convaincu de renoncer à mener une vie normale, celui qui leur avait fait quitter la lumière pour l’ombre des secrets et des complots, cet homme les avait trahis.
-Racontez nous, dit Roland.
Les compagnons s’étaient approchés des hommes en noir, les oreilles encore emplies d’un désagréable bourdonnement. Silöe et Reza avait plaqué un mouchoir contre leur nez ensanglanté. Tous les occupants de la salle avaient l’air désorienté, comme après un cauchemar particulièrement éprouvant.
L’Illdiluem par lequel tout avait commencé, dont le nom était Zim, se leva, et manqua retomber au sol. Maati l’attrapa par le bras, et le conduisit prudemment vers une chaise. Quand il fut installé, Zim parla d’une voix morne et sans timbre.
-« Les Illdiluems sont reliés entre eux par une sorte de lien psychique. Grâce à ce lien, nous savons quand l’un des nôtres est en danger, par exemple.
-C’est de la télépathie ? demanda Silöe. J’ai entendu dire que certains mages de haut niveau maîtrisent cet art.
-Pas exactement de la télépathie. Nous ne nous parlons pas vraiment. Nous ressentons les émotions de base et nous les interprétons : peur, colère, danger, victoire, amour. Mais Céliak semble avoir franchi un pas dans la maîtrise du lien. Nous avons vu… des choses… des choses qu’il a faites. » Il parlait avec plus de difficulté, avalant sa salive à plusieurs reprises, plissant les yeux comme pour réfléchir, pour se convaincre que tout cela n’avait pas été qu’un mauvais rêve.
« Céliak a tué et torturé de nombreuses personnes, dans de nombreux mondes. Il a toujours su de nombreuses choses sur les Dieux. Il semblerait également qu’il soit âgé de plusieurs centaines d’années.
-Mais que veut-il au juste ? demanda Roland.
-Le pouvoir, reprit Zim, la puissance, que sais-je ? Il nous a berné depuis toutes ces années.
Il se prit la tête dans les mains, et resta ainsi immobile.
-Et Link ? il était avec lui ! s’exclama Silöe.
-Je l’ignore, répondit Zim.
Alors que les compagnons se regardaient, gênés, Roland se tourna vers Monaya.
-Tu le savais ? Après tout, c’est ton mari.
Au moment où il prononçait ces mots, il sut qu’il était allé trop loin.
Le teint de Monaya vira à l’écarlate, et c’est d’une voix déformée par la rage qu’elle cria :
-Comment oses tu ? Comment oses-tu m’accuser ? J’ai renié les croyances de mes sœurs par amour pour lui ! J’ai dû supporter le regard des autres depuis que je l’ai aimé ! Jamais je n’ai…
-Pardonne moi, je t’en conjure. Je ne voulais pas dire ça. Je te présente toutes mes excuses.
La jeune amazone lui jeta un regard haineux mais ne répondit pas. Le chevalier baissa les yeux, honteux. Silöe posa une main sur l’avant bras de Monaya, et lui adressa un sourire apaisant. Mais celle ce se dégagea brusquement, et se dirigea vers la sortie. Alors que Silöe allait la suivre, Maati la retint.
-Ni toi ni personne ne pouvez rien pour elle, pour l’instant.
Il ignorait alors que, ni maintenant, ni plus tard, personne ne pourrait rien pour elle. Elle était déjà perdue.
-Link… tu dois repartir… tel est ton destin…
-Non… j’ai déjà dit être le seul maître de mon destin. Laisse moi seul.
-Jeune imbécile arrogant… Crois-tu pouvoir aller à l’encontre de ce qui fut écrit dans les étoiles avant même ta naissance? Tu y retourneras, car il est dit que tu le confronteras, et les choses qui sont écrites toujours s’accomplissent.
-Cette fois j’ai peur que non… Rien ne saurait me faire retourner là bas.
-Zelda… Tu peux la revoir… t’excuser de l’avoir tuée…
Link était assis, la tête entre les mains ; en un instant, il fut sur ses pieds, les yeux luisant de rage, et tendait sa main vers le cou de l’autre, dans le but de la plaquer au mur. Mais il ne parvint pas même à le faire bouger ; il constata avec stupéfaction que le torse de son interlocuteur était prolongé d’un corps de lion. Dans l’obscurité, il crut percevoir un infime mouvement dans l’air, de chaque côté du corps de la créature. Celle-ci le repoussa d’un coup de patte, et il retomba, assis.
-Qui es-tu ? Qu’es-tu ?
-Sphinx, répondit simplement l’autre.
-A laquelle de mes questions réponds-tu ?
-Cela importe-t-il vraiment ? A quelle question souhaite tu obtenir une réponse ?
-Soit. Alors il posa la question qui lui brûlait les lèvres : « comment puis-je revoir Zelda ? Elle est morte.
-Moi aussi. Pourtant tu me vois.
-N’est-ce pas un rêve ?
-Ne me vois tu pas ?
-Si c’est en rêve, peut m’importe de la revoir ! s’emporta Link.
-Sache alors que même la mort peu vivre, et la vie mourir. Sache que le monde des rêves est la porte vers l’endroit où les lois des hommes n’ont plus cours, et où peut mourir même la mort. Là bas est caché un artefact qui te permettra d’accomplir ce que tu désir si ardemment.
-Où ?
-Tu n’as pas besoin d’en savoir plus pour le moment (Link sentait que le Sphinx s’impatientait lui aussi). Repars, et en temps voulu, tu auras les réponses à tes questions.
-Qui es-tu ? répéta le jeune homme.
-Sphinx, répéta la créature de sa voix douce, tellement irréelle et en désaccord avec son apparence. Tu n’as pas besoin d’en savoir plus pour le moment. Repars, et en temps voulu, tu auras les réponses à tes questions.
-Mais Ilonya a été détruite par une pluie de feu ! je l’ai vu, avec Kirsah !
- Tu n’as pas besoin d’en savoir plus pour le moment. Repars, et en temps voulu, tu auras les réponses à tes questions.
Sentant qu’il ne tirerait rien de plus de la créature, et ravalant à grand-peine sa colère, Link se leva, et se dirigea droit vers lui, avançant sans crainte dans l’obscurité oppressante. Il s’arrêta un instant, et, sans se retourner, déclara d’une voix dénuée d’émotions :
-Si tu mens, je tu tuerai, Sphinx.
-Ainsi soit il.
Link continua son périple à travers les ténèbres, sachant qu’il ne repasserait pas le portail seul. Il irait d’abord chercher quelqu’un.
-Je n’aime pas ça. Si Céliak a tenté de vous tuer, vous devriez être à l’abris, pas dispersés au quatre coins de la cité.
-Ce n’est pas caché que l’on remporte une bataille, Roland, déclara Zim en regardant les étoiles. Ce qui se prépare ce soir pourrait sceller notre sort à tous. Taisez-vous à présent.
Il s’assit en tailleur sur le sol de pierre de la muraille, et sortit des poches de sa tunique une craie blanche et un petit grimoire racorni. Il ouvrit ce dernier, et traça un étrange motif sur le sol, tout autour de lui. Quand il eut fini, il se releva et se tourna vers Silöe, debout derrière Roland.
-Approchez, prêtresse. Donnez moi la main. Nous allons accorder nos ondes spirituelles à l’unisson, telles un diapason, d’accord ? Ensuite, laissez votre esprit suivre la voie que je lui ouvre. En aucun cas ne vous en écartez, car alors vous plongeriez dans des ténèbres qui vous mèneraient aux confins de la folie. De son côté, le moine fera de même avec l’un de mes frères.
La jeune fille acquiesça silencieusement, étouffant un frisson glacé.
Zim se tourna une dernière fois vers Roland :
-Ne nous interrompez sous aucun prétexte. Quoique vous puissiez voir, ne nous interrompez pas. Ce serait la fin.
Ce fut Maati qui répondit, de sa voix grave et profonde :
-Nous laisserons les choses aller leur cours. Mais prenez soin de la jeune fille, murmura-t-il de façon à ce que Silöe n’entende pas.
-Ainsi soit il.
Zim prit la main de Silöe dans la sienne, puis murmura des incantations en une étrange langue gutturale depuis longtemps oubliée des hommes. Puis elle sentit les mondes la libérer de ses chaînes qui depuis toujours l’avaient entravée, sans qu’elle s’en rende jamais compte : la pesanteur, l’air, son corps. Son esprit s’envolait, tenant toujours la main de celui de Zim. Quelle sensation d’exquise liberté ! Comme n’avoir pas de corps et n’être pas soumis aux lois humaines était grisant ! Elle sentit ses soucis la quitter, et un sentiment nouveau de plénitude l’envahir. Puis autour d’eux apparurent les autres Illdiluems. L’un d’eux tenait la main de Reza. Tous lui souriaient avec bonheur. Elle se laissa aller a rire, et son rire était un ravissement pour les oreilles, cristallin, magnifique trille d’oiseau.
Ils suivaient à présent un chemin, sorte d’arc en ciel immatériel, fait d’or, de lumière, d’argent et de ténèbres. Et d’un coup, le silence fut brisé par un grand fracas, le bruit d’une vague s’écrasant sur la berge, en un million de fois plus violent. Le ciel, rouge, s’ouvrit en une grande déchirure noire au dessus d’eux. Mais qu’importe, se dit elle ? Tout autour était si beau, tout autour l’appelait. Elle lâcha la main de Zim, et s’écarta de la voie. Des mains griffues surgissant de nulle part se tendirent, avides, vers elle, invitation à une éternité de tourments innommables. Mais tout en elle brûlait de saisir ses mains, de les plaquer contre son visage. Car ses mains étaient si belles !
Puis une main, venue de derrière elle celle-la, lui saisit la cheville. Qui osait ? Elle se retourna, les yeux lançant des étincelles. Zim. Zim osait. Son regard froid croisa celui de la jeune fille. Elle lut dans ses yeux. Elle lut et comprit. Elle sentit alors le voile d’acier qui pesait sur ses sens s’envoler, et elle redevint maîtresse d’elle-même. Les mains étaient hideuses. Elle retourna aussi vite que possible vers la voie, où tous l’attendaient, l’inquiétude gravée sur leurs traits.
Zim leva alors a main vers la déchirure dans le ciel, dans laquelle dansaient d’inimaginables créatures, ombres noires sur fond de ténèbres. Et, de quelque endroit lointain, des sphères, accompagnées dans leur voyage par de terribles éclairs, se dirigeaient droit vers l’ouverture.
Zim pointa son doigt immatériel vers le bas. Vers la cité. Vers leurs corps allongés, sans vie, au sol. Car ils étaient morts, elle le sut en voyant l’expression de colère mêlée de tristesse de Roland.
Mais elle comprit.
Dans un geste, tous levèrent leurs bras vers la déchirure, qui avait déjà commencé à charrier son flot de destruction.
Et tous hurlèrent.
Et, alors que déjà les champs environnants la cité était la proie des flammes, un demi-cercle de la même matière que la voie sur laquelle ils avançaient se déploya autour d’Ilonya.
Ainsi la cité fut épargnée par la pluie de la destruction, qui vomissait aussi bien du feu, des éclairs, que des créatures démoniaques.