Chapitre 21 : L’avertissement
Les rames s’enfoncèrent dans les eaux paisibles de l’océan, propulsant la frêle embarcation vers le rivage. Une lune fantomatique se reflétait à la surface des eaux sombres, rendant l’atmosphère inquiétante et étrangement romantique. Le seul occupant de la barque sentait une tension émanant de l’air même. Il accéléra le mouvement de va et vient de ses bras, augmentant la vitesse de la barque. Une fois arrivé à terre, il rabattit sa capuche sur son visage, et se dirigea ses pas vers la cité, ne marchant que dans les zones d’ombres. Il reconnut des hommes qui furent ses amis, mais il préférait les éviter. Toutes ses certitudes avaient volé en éclat d’un seul coup.
Arrivé au palais, l’homme s’engouffra par une porte dérobée connue de peu de personnes et se dirigea vers la chambre du gouverneur. Deux gardes se tenaient à l’entrée et ne le laisseraient pas passer. Il entra dans une autre chambre, et, à pas de velours, s’approcha de la fenêtre, l’ouvrit, et l’enjamba. Il se plaqua au mur de marbre et avança lentement, un pied après l’autre, vers la fenêtre du gouverneur. Il la franchit discrètement, et s’approcha tout aussi silencieusement du gouverneur endormi. Il lui plaqua une main sur la bouche ; le dormeur ouvrit de grands yeux effrayés, puis, reconnaissant son agresseur, se détendit. L’homme retira sa main et baissa sa capuche, puis se laissa tomber à côté du lit.
-Que fais tu ici ? Murmura le gouverneur.
-J’apporte de bien tristes nouvelles, sire, répondit Maati.
-Et tu souhaiterais que nous envoyions notre armée défendre le monde des hommes ?
-Ce n’est pas que celui des hommes qui est en péril, ma dame. Le chaos s’abattra sur Cebeltahya sans aucun calcul ! Nous devons prendre part à cette page de l’histoire, car il se peut que ce soit la dernière jamais écrite !
Monaya regarda autour d’elle. Les chefs amazones, rassemblées en demi cercle autour d’elle, se concertèrent un moment à voix basse. La jeune amazone sentit les regards suspicieux brûler sa nuque comme un fer. L’autarcie dans laquelle les tribus amazones avaient vécu depuis toujours leur avait obscurci l’esprit ! Se dit elle intérieurement. Le sort de son peuple allait se jouer sur la décision bornée d’une poignée de femmes qui ne connaissaient plus le monde extérieur que par de rares récits.
-Une fois déjà tu t’es opposé à nos principes en t’offrant à un homme. Nous l’avons alors toléré. Mais aujourd’hui tu nous demandes de sacrifier nos guerrières !
-Croyez que j’en souffre plus que vous ! Répliqua Monaya en haussant la voix. Le sort du monde a cessé de vous importer, alors que de ce qui nous entoure dépend notre salut !
Un murmure de désapprobation parcourut l’assemblée.
-Monaya, reprit une des chefs de tribu, si tu souhaites recruter des combattantes, tu dois prouver ta valeur. Acceptes tu de te battre contre moi ? Si tu l’emportes, alors nous admettrons qu’une ère nouvelle s’ouvre à nous. Dans le cas contraire, nous attendrons notre destin comme tout amazone qui se respecte.
-J’accepte, répondit sans hésiter la jeune guerrière.
-Un combat a mort.
-J’accepte. Répéta-t-elle.
L’ascension de la montagne l’avait épuisé. Les attaques de créatures inconnues l’avaient presque tué. Il commençait à se trouver vieux pour ce genre de choses. Néanmoins, le sort du monde reposait sur ses épaules à lui aussi. Il avait rencontré des gens, qui au fil du temps étaient devenus ses amis. Il avait confiance en eux comme ils avaient confiance en lui. Il refusait de mourir avant d’avoir joué son rôle dans cette gigantesque et colossale pièce.
Lorsque les cavernes de son village furent enfin en vue, il se laissa gagner par la lassitude et s’évanouit.
Il reprit connaissance sous d’épaisses couvertures. Deux bonzes étaient debout à côté de lui, et une douzaine d’autres à l’entrée de la salle. Son retour inopiné avait visiblement suscité beaucoup d’inquiétude. Reza se redressa sur ses coudes.
-Mes frères, lança-t-il d’une voix claire, l’occasion de rompre le silence nous a enfin été offerte. Le chaos est en marche sur le monde, et les Dieux ont besoin de nous. Nous pouvons nous abriter sous notre silence et mourir dans un mois, ou nous pouvons choisir de défendre un idéal et mourir demain. La seule différence est la raison qui nous fera gagner les jardins éternels. Ce choix est entre vos mains. Moi, j’ai déjà choisi.
Un à un, les bonzes, qui avaient fait vœux de silence, prononcèrent la même phrase :
-Par ces mots qui aujourd’hui rompent mon silence, mon destin est en voie d’accomplissement.
Le soldat de faction à l’entrée de la cité sortit à moitié son épée du fourreau en voyant deux cavaliers approcher. Lorsqu’ils furent à sa hauteur et qu’il les reconnut, il la rangea et se mit au garde à vous. Les cavaliers mirent pied à terre et se dirigèrent vers le palais du roi d’Ilonya.
-Nous aurions du partir à la recherche de Link, lança Silöe à brûle-pourpoint.
-Et où serais-tu partie le chercher ? Rétorqua Roland d’un ton égal.
-Je ne sais pas, je… je ne sais pas, acheva-t-elle dans un souffle.
Ils marchèrent quelques minutes en silence, avant que Roland dise :
-Tu l’aimes.
Ce n’était pas une question. Juste un constat, fait d’un ton neutre. La jeune fille garda le silence.
-Il ne t’aime pas et ne t’aimeras sans doute jamais. Pas après avoir perdu Zelda. Je suis désolé, Silöe.
Quelque chose dans le ton du jeune chevalier faisait désagréablement penser à la jeune prêtresse qu’il n’était peut-être pas si désolé qu’il l’affirmait.
Le roi avait pris la trahison de Fizbran et son détachement de chevaliers comme un affront personnel, comme si son autorité avait été bafouée sans raison. Mais Roland ne parvenait pas à lui faire comprendre l’imminence et l’horreur de la situation.
-Majesté, il faut réunir l’armée, organiser un plan de défense ! Les adversaires que nous affronterons ne seront pas de vulgaires pillards !
-Foutaises ! Mon armée est bien assez puissante, et la cité suffisamment résistante !
-Mais majesté, tenta Silöe d’une voix désespérée…
-C’en est assez, la coupa le roi. Je vous ai entendu, j’ai à faire à présent.
Il se leva de son trône et se dirigea vers une porte au bout de la longue salle. Le contact froid de l’acier sur sa gorge le stoppa net. Il détourna lentement pour voir Roland qui tenait l’épée.
-Votre majesté, fit celui-ci, devant votre manifeste incapacité à gérer une situation de crise, et en tant que plus haut gradé de l’armée régulière, je vous relève de l’exercice de vos fonction.
La figure du souverain vira à l’écarlate. Il cria en postillonnant :
-Pauvre petit soldat stupide ! Vous êtes fini ! Gardes, arrêtez le et jetez les dans les geôles !
Les soldats s’avancèrent, hésitant. Tous avaient entendu le récit de Roland et Silöe. Le jeune chevalier les harangua :
-Soldats, votre capitaine vous a trahi et a rejoint l’ennemi ! Aujourd’hui votre souverain lui ouvre les bras ! Je vous en conjure, faites le bon choix !
Les soldats se regardèrent, hésitants. Puis l’un d’eux remit son épée au fourreau, progressivement imité par les autres.
-Emmenez le roi dans ses appartements, ordonna Roland, soulagé. Il quittera la ville par les souterrains avec le reste de la population civile.
Les soldats obéirent et partirent avec le roi. Roland se tourna vers Silöe.
-Je dois à présent m’occuper de la défense de la cité. J’ai besoin de ton soutien.
Elle le regarda gravement, puis déclara d’un ton solennel :
-Tu l’as.
Céliak écarta les fourrés et vit Link et un dragon. Il dégaina son sabre et s’approcha.