Chapitre 19
Le bateau du marin était une vielle coque de noix et Menra se demandait même comment il flottait. Il était peint d’un affreux vert, peinture censé dissimuler la moisissure de plusieurs planches. Il était très petit et ne possédait qu’un mat. Orssy, malgré la confiance qu’il portait à son maître, hésita un moment avant de s’engager sur le pont, tremblant de tout son corps. Le capitaine, l’homme de la taverne, s’appelait Kréjan et semblait toujours saoul. Il avait un équipage de vingt-cinq marins, fauchés et ivres comme lui.
Les craquements et l’état des hommes n’étaient pas fait pour rassurer le jeune homme. Dès le début de la traversée, il se réfugia dans la cale du navire, prétextant de vouloir rassurer son cheval. Il remonta sur le pont le matin du troisième jour, pour connaître la distance parcourue.
« On n’est pas à la moitié du ch’min. C’est une mer , ça, pas un vulgaire lac, lui répondit le capitaine.
-Vous ne pouvez vraiment pas accélérer un peu ? supplia le garçon
-Et comment voulez vous que j’fasse ? je commande pas au vent moi !
-Vous n’avez pas de rameurs ? Ou bien, je ne sais pas moi…
-Et ben moi non plus. J’ai d’jà pas assez d’argent pour payer c’te bande de par’sseux, alors ou voulez vous que je trouve des rameurs ?
-C’était juste une idée, comme ça, conclut Menra en haussant les épaules. »
Il soupira mais décida de rester avec Kréjan.
Ils ne se parlèrent pas, ce dernier était à la barre de son navire pendant que l’autre regardait au loin, appuyé sur le bastingage.
Il ne savait pas combien de temps il était resté ainsi quand le rafiot fit une brusque embardée. Il parvint à se retenir de peu et le capitaine lâcha un chapelet de jurons.
« Allons bon, ques’c’est encor que c’ truc ?
-Ce n’est pas vous ? demanda Menra, inquiet subitement.
-Bien sûr que non ! même le pire des marins ne ferait jamais une erreur pareil. »
Sur ce, il se mit à brailler des ordres à ses matelots. Il fut brusquement coupé par un bruit étrange, sourd. Il semblait provenir de l’eau. Kréjan pâlit et ses hommes ne l’écoutaient plus, affolés. L’un d’eux s’appretait à plonger lorsque l’homme lui empoigna le bras.
« ‘Spèce d’idiot ! T’entend pas qu’c’est de là que ça vient ? lui dit il en désignant la mer. L’autre recula, affligé. C’est d’l’eau que ça vient ! On est en sécurité tant qu’on reste sur l’bateau, beugla il au reste de l’équipage, il faut s’éloigner d’ici au… »
Il ne termina jamais sa phrase, un grand choc accompagna le bruit qui retentit à nouveau, plus proche, le projetant à terre. Il se releva et jura à nouveau. Le marin qu’il avait arrêté plus tôt n’y tint plus, il se jeta par-dessus bord. Une tâche rouge marqua bientôt le lieu de sa rencontre avec le liquide. Un frisson les parcouru tous. Il y avait quelque chose dans l’eau, quelque chose de dangereux. C’était cette chose qui provoquait les chocs et qui émettait le bruit. Un nouveau cri se fit à entendre. La chose semblait tout près d’eux. Plus personne ne bougeait sur le pont. Menra entendit un bruit extrêmement faible, il semblait d’ailleurs être le seul à l’avoir entendu. Il se tourna vers la grande étendue d’eau et distingua une forme noir, mouvante dans l’eau. Elle se précipitait vers eux à une vitesse incroyable. Le garçon s’accrocha et voulu prévenir ses compagnons, mais il était déjà trop tard. La chose rentra droit dans le bâtiment qui ne soutint pas le choc et se brisa en deux. Il eu le temps d’apercevoir le capitaine et plusieurs autres marins tomber à l’eau, presque aussitôt remplacés par des tâches rouges, avant de tomber à terre, assommé par une partie du mat.