De sa Panenka à son agression sur Materazzi en passant par sa tête de la 104e minute, Zidane a fait défait cette finale. Les donneurs de leçons salivent déjà à la perspective de faire l´exégèse de ce deuxième geste. Il vient simplement remettre les pendules à l´heure sur un être humain canonisé aux dépens d´une vision plus juste de cet extraordinaire footballeur. Une cuisse saoudienne, un front allemand et un plexus italien peuvent témoigner que c´est un bouillon d´adrénaline qui couve dans sa poitrine et que son apparente impassibilité n´annule jamais la possibilité d´un geste irréparable. On n´échappe pas si facilement à ses démons et il n´est pas étonnant qu´ils resurgissent au moment où la tension de toute une carrière atteint son apogée: à quelques minutes de sa fin sur la plus belle des scènes.
Il n´est même pas question de pardonner ou non cet écart, mais plutôt de le rajouter au portrait d´un personnage dont la richesse et la fascination qu´il exerce doivent plus à cette ambivalence qu´à sa transformation en icône publicitaire. C´est comme ça que nous préférons Zidane, quand il ne colle plus vraiment au message d´une marque agroalimentaire ou d´une compagnie d´assurances. Humain, donc forcément un peu con.
Dire "Il méritait une meilleure sortie", c´est ne pas comprendre qu´au contraire, cette sortie a une dimension tragique comme seuls les grands personnages (et pas seulement les grands joueurs) sont capables d´en produire. Là aussi, on en a encore pour des années de discussion.
Quelque chose de Séville
La Coupe du monde 2006 a donc livré une finale mémorable mais dont nous sommes les victimes. Il y a quelque chose de Séville dans cette défaite, même si les circonstances différent, dans son caractère épique et rageant à la fois, et parce qu´elle fait un pont avec les années 70-80 et avec notre mythologie de la défaite glorieuse. Ce n´est pas une tare, au contraire. Nous sommes là en plein football, contemplant sans y croire les dégâts que le scénariste nous a réservés, après avoir espéré pendant cent vingt minutes qu´il allait choisir la bonne fin pour une histoire trop belle... Mais celle des Italiens l´est-elle moins?
C´est pour cette intensité de sentiments que nous aimons le football, dans l´attente qu´il nous serve, comme autant de miracles, des aventures inouïes. Certaines finissent mal, mais elles ne sont pas moins précieuses: nous devons à cette équipe le privilège de nous en avoir fait vivre une.
Nous voilà donc avec une bonne vieille envie de chialer qu´on fait mine d´ignorer au fond de soi. On y trouve, un peu mêlé, le plus petit chagrin de la fin d´une belle Coupe du monde. Avant de mieux mesurer le chemin parcouru par ce groupe, il va falloir se laisser imprégner par la déception, en boire le calice jusqu´à la lie, revoir l´image de Thuram en larmes – lui le plus sage, le plus détaché, celui qui ne croyait plus en l´équipe de France... Si lui pleure, rien ne nous en empêche plus.