CHAPITRE 26
Koen marchait le plus discrètement possible pour ne pas faire crépiter les cailloux sur lesquels il posait les pieds. Il faisait nuit ce qui lui permettait de se fondre dans l´obscurité pour ne pas être vu par les Sheria. Dans sa tête résonnait la courte conversation qu´il venait d´avoir avec Hilwan :
- Ça sera la débandade, avait dit Hilwan. Et si tu arrives à libérer les prisonniers, ça sera pire. Ça sera une anarchie localisée. Quoi de mieux pour s´éclipser avec notre blondinet ?
- Ça me prendra trop temps pour faire tout ça, et leur train arrive dans une heure tout au plus. Il faut que quelqu´un d´autre vienne avec moi pour vous ramener les explosifs pendant que je libère les prisonniers.
- Edhel fera parfaitement l´affaire. Elle m´a l´air vive et son regard pétille d´intelligence.
Il se souvenait de l´accélération soudaine qu´avait subit son cœur à cet instant, il se souvenait des tremblements de ses mains et du nœud qui avait étreins son estomac. Et derrière lui, alors qu´il était courbé pour se faire plus petit et moins visible, il entendait la respiration d´Edhel, nerveuse et irrégulière. Après cela, Sakis avait ramené sa gueule de sa voix insupportable :
- Et qu´est-ce qui vous fait dire qu´il y aura des explosifs ?
- Edhel, c´est elle qui nous fait dire ça, avait répondu Hilwan. Les mineurs sont sous le contrôle des Sheria, jamais les Sheria ne prendraient le risque de leur faire utiliser la magie pour creuser des galeries. Et dans notre petit groupe, seul Seiroth serait capable de créer une explosion par la magie. C´est donc l´unique moyen que nous avons pour empêcher le train d´arriver.
Koen scruta la nébulosité, à genoux derrière une carcasse de locomotive. A vingt mètres devant lui, il y avait un bâtiment de pierres gardé par deux Sheria. Il se retourna vers Edhel.
- Regarde, murmura-t-il. C´est le seul bâtiment gardé. C´est peut-être là qu´ils entreposent les explosifs.
- T´es moins bête que t´en as l´air, répondit-elle.
- Tu m´inspires…
Elle lui sourit puis sortit une arme similaire à celle que le Sheria nommé Droyde lui avait détruit, un manche surmonté d´une lame de forme circulaire.
- Il y a des cageots sur le côté, susurra Koen. On va s´en servir pour monter sur le toit.
Edhel hocha la tête. Il se mit à plat ventre et commença à ramper en direction du bâtiment. Ça ne faisait pas beaucoup de bruits mais assez pour être entendu par quelqu´un d´attentif, ce qui n´avait pas l´air d´être le cas des deux Sheria. Ils discutaient à voix basse en jetant quelques regards autour d´eux par moment. Parfois ils tournaient la tête vers l´endroit où se trouvaient Koen et Edhel mais ne les voyaient pas, manquant de lumière. Au comble du stress, ils arrivèrent sur la droite du bâtiment, disparaissant du champ de vision des Sheria. Ils se mirent debout, et Edhel posa un pied sur l´un des cageots ce qui produisit un léger grincement.
- Ça m´a pas l´air très solide, souffla-t-elle.
- Assez pour supporter tes bourrelets. Grimpe !
- Je te hais, tu sais ?
- Moi aussi je te hais. Jusqu´aux étoiles.
S´accrochant avec ses mains aux points d´encrage que formait l´entassement des rochers, elle posa doucement son deuxième pied sur un autre cageot, restant en équilibre. Un grincement similaire au premier retentit. Lentement, Koen regarda les deux Sheria en passant sa tête derrière l´angle des deux murs. Ils n´avaient apparemment rien entendu. Il encouragea Edhel à continuer d´un signe de main. Elle fit un petit saut en hauteur et s´accrocha des mains au rebord du toit. Les cageots craquèrent, mais une fois de plus, le bruit fut trop faible pour que les Sheria l´entendent. Par la force des bras, elle se hissa au-dessus.
- Wha, s´exclama doucement Koen. T´es moins godiche que t´en as l´air !
- C´est le fait d´être loin de toi qui m´inspire…
- Y´a quoi là-haut ?
- Une cheminée. Elle crache rien et elle est assez grande pour qu´on puisse entrer par là.
Koen acquiesça et posa à son tour un pied sur un cageot. Le crissement fut plus sonore.
- Tes bourrelets frétillent, murmura Edhel.
- La résistance de ces cageots est partie en dépression après avoir fait connaissance avec toi. La pauvre.
En se soutenant grâce au mur, Koen posa son deuxième pied sur un cageot différent. Le bois fléchit.
- Tiens, qu´est ce que je disais, fit Koen.
Il essaya de s´accrocher à la bordure du toit, mais l´un des cageots craqua.
- Zut, ça va rompre. Débrouille-toi!
Le cageot s´écrasa sous le poids de Koen en un bruit digne d´un pet de caribou avide de cassoulet. Le garçon tomba en arrière, s´écrasant douloureusement au sol. Son pied s´était encastré dans la cagette. Avec son deuxième pied, il la frappa d´un coup sec et s´en dégagea.
- Qu´est-ce que c´est que ce bordel ? vibra une voix.
Le plus silencieusement possible, Koen courut voûté et se jeta sous les restes d´un véhicule fait de bois. Il était couché sur le ventre et observait les deux Sheria, sentant son cœur griffer sa peau comme s´il voulait en sortir. Ils arrivèrent devant les cageots, les inspectant en émettant des commentaires que Koen ne pouvait comprendre, restèrent quelques instant à cet endroit puis commencèrent à examiner les alentours, scrutant l´obscurité. L´un des Sheria disparut derrière le bâtiment pendant que l´autre avançait mollement en direction de Koen. Le garçon retint sa respiration et s´aplatit autant que possible sur le sol, sentant un caillou s´enfoncer dans son menton. Le Sheria contourna la cachette de Koen, sans vitesse, ne laissant apparaître que ses pieds.
Koen serrait ses mains comme si elles appartenaient à un ange, comme si elles allaient le soulever et l´emmener loin. Il aurait voulu mourir pour ne plus sentir ses veines battre si fort, pour ne plus percevoir le déchirement de ses tempes. Il apprenait l´angoisse, il aurait préféré rester dans l´ignorance.