Chapitre 1 : Tout commence
Un jour de novembre, une femme accoucha. De moi. Après quelques temps d’adaptation ( dont je n’ai pas de souvenirs), je découvris le monde. Il me plaisait, ce monde : Papa joue avec moi, Maman aussi, ils me donnent à manger quand je leur demande, bref, tout allait bien : ce monde semblait accueillant. Et puis un jour je découvris l’ordinateur. Mon père semblait très occupé devant cette machine, il ne jouait pas assez avec moi à mon goût. J’en voulais un. Déjà. J’en ai eu un bout qui m’a contenté un certain temps : un clavier. Mais j’avais observé qu’un coup sur mon clavier ne changeait rien à l’écran, tandis qu’un coup sur le clavier de mon père changeait tout. L’injustice me frappa : je pleurai corps et âme. Et le temps passa. Une plus grande compréhension du monde extérieur m’aida grandement. J’utilisais le Mac de mon père : j’ai fini mon premier jeu vidéo quelques années plus tard. A onze ans, le premier PC à demeure dans ma chambre arriva. Le début de la décadence. Je devins accro. Sans pour autant en être un expert : j’étais une victime. Une victime volontaire au début, blessée désormais.
Chapitre 2 : Année mouvementée.
J’arrivai ainsi en classe de quatrième, menant une double vie : d’abord devant mon écran, sur ma chaise noire, les yeux brillants, restant des heures durant devant ma machine infernale. Et aussi en dehors de ce cadre, au collège, à la maison, dehors. Dehors : je n’ai jamais aimé l’extérieur : trop chaud ou trop froid, trop lumineux, trop bruyant, et surtout trop réel. Cette peur de la réalité a engendré des retards d’évolution : des retards de croissance, de maturité. J’ai considéré avoir un an de retard sur les autres, et ce depuis un temps bien reculé. Tandis que ces autres s’amusaient entre eux, je m’amusais seul. Bien sûr, je faisais aussi l’imbécile : pour me prouver que, parfois, je pouvais être comme les autres : peut-être aussi que j’ETAIS un autre.
Mais je me détestais. Une de mes deux vies, celle du collège et du dehors, ne me plaisais pas du tout : pour moi, cette vie était foutue ; alors je misais tout sur l’autre vie. Et un jour tout a éclaté : j’ai parlé, j’ai même consulté un psy. Une fois que le vase eut débordé, un sérieux torrent vint le re-remplir : je tombai amoureux. Une fille, Laetitia, m’avait tapé dans l’œil. Ma deuxième vie devenait enfin agréable. J’en ai même presque délaissé la première. J’étais sorti avec Laetitia, j’étais sorti avec une fille : bref, j’étais heureux. Ça a duré deux mois environ. Ça n’est plus jamais arrivé.
Chapitre 3 : Pause
Tout était fini, sans qu’on eut besoin de le dire. En classe de troisième, j’ai eu une idée qui me satisfaisait : ma deuxième vie dans le prolongement de la première. La solitude devint un atout, je tournai toute ma vie vers l’informatique. Les filles, je m’en foutais, elles étaient incapables de distinguer un PC d’un Mac. Il n’y avait personne pour me gêner. Mais inversement : personne pour me sauver.
Chapitre 4 : Solitude
La seconde. Le lycée. On grandit. On mûrit. On essaye. Moi, j’y arrive un peu. Ma deuxième vie, celle du dehors, devint plus un challenge que l’épreuve qu’elle était auparavant. Ma première ne changeait pas : une éternelle course vers la satisfaction, jamais atteinte. " Des hauts et des bas", c’est ce qu’on dit. " Pas toujours", c’est ce que je réponds. Dans ma première vie, jamais. Dans la deuxième, d’accord. Les hauts : je découvre des amis, pas des éternels camarades. Des vrais amis. Merci à eux. Les bas aussi. Enfin non, pas les bas, le gouffre : le néant de la solitude. Personne à serrer dans mes bras, pas de bras pour me serrer. Rien ni personne. A part l’ordi. Le monde virtuel, lui, me tendait les bras. Je m’y réfugiais par intermittence : quand j’ai le cafard, un coup de blues, ou tout simplement un moment de solitude. Puis vient Sophie. Enfin plutôt me vint un curieux nœud à l’estomac quand je la voyais. De nouveau in love. Depuis presque deux ans auparavant, rien de tel. Mais là, c’était vraiment quelque chose. Cependant, je me suis fait envoyé balader : Sophie avait préféré un triple idiot. Encore ma deuxième vie qui me jouait un mauvais tour, alors que la première ne m’en faisait jamais. Pourquoi ? Pourquoi vivre dans cette putain de réalité de merde ? Telle était ma question, et toujours personne pour y répondre. Personne avec moi… Personne…
Chapitre 5 : Continuité
C’est donc encore et toujours seul que j’entrai en Première S. Cette Première dite « scientifique » était censée me mener droit vers ma carrière évidente : informaticien. Mais en étais-je sûr ? Encore une zone d’ombre. Des questions partout, quelques réponses ( rarement joyeuses il faut le dire). Des idées germent : par exemple, pour moi, ma vie c’est traverser le désert avec un bon bouquin. On a beau avoir le bouquin, on reste dans le désert. On croit voir des oasis, mais ce sont des mirages. Le bouquin lui-même, bien qu’objet réel, est artificiel. La réalité, bien qu’affligeante, est là. Pas moyen d’y couper court.
J’arrivai donc en Première scientifique. Et encore un autre choc : in love again. Malheureusement. De quelqu’un que je croyais connaître, à l’époque. Evidemment, réponse négative. Cependant, les similitudes avec le scénario précédent s’arrêtent là. La fille en question n’est pas allée avec un triple idiot, comme Sophie quelques mois plus tôt, mais avec celui qui était mon meilleur ami. Mon cœur, mon cerveau et toutes mes tripes ont bondi et se sont nouées en quatre : que penser ? que faire ? faire la gueule à l’Humanité entière ? Non, non, non, mille fois non. La meilleure chose à faire est de culpabiliser. Enfin non, de tout ramener sur moi. Je n’étais pas fait pour elle. Elle n’était pas faite pour moi. Mais quelqu’un l’était-il ? Me revoilà dans mon désert. Pendant tout ce temps, mon autre vie m’a bien aidé. Le monde virtuel, avec ses bras accueillants, évoqués plus haut. Grâce à lui, je n’étais plus le minable de ma vie extérieure, j’étais le dieu surpuissant, la puissance créatrice, ou destructrice, selon mes envies. Je faisais CE QUE JE VOULAIS. Enfin. Et grâce à tout ça, mes cœur, cerveau et tripes ont repris leur place : j’allais mieux. La tempête du désert avait cessé de souffler et de faire rage.
Chapitre 6 : La fin des mirages ?
C’est là que j’en suis. La tempête s’est calmée. Va-t-elle repartir ? Rencontrerai-je enfin une vraie oasis, qui dure ? Une oasis grande, belle, fraîche ? Et surtout : la solitude cessera-t-elle ? Vous connaissez mon passé. Vous connaissez mon présent. Personne ne connaît mon futur. Tant de questions à propos de celui-ci. Aucune réponse. On verra bien.
FIN
( Mais certainement pas épilogue)