Les puces ont envahi en rangs serrés nos uniformes terreux. Des souris courottent. Un rat se chauffe
contre mon nez aux heures de sommeil.
Ces compagnonnages nous édifient fort sur la vanité de notre orgueil, nous qui ne pouvons même
pas échapper aux plus petites des bêtes, les plus ridicules et les plus sales.
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Mais la poésie est partout. Devant nos fusils, des milliers de passereaux sautillent dans les haies, en
faisant gentiment danser leur ventre rond. Ils écoutent, à un mètre, les petits compliments que nous
essayons de leur musarder. Puis ils s’installent en bandes folles dans les joncs, ils crient, pépient,
sifflent, comme si le ciel d’argent jetait des poignées de joie claire sur le paysage de gel.
Il y a aussi des corbeaux qui passent, éclairs noirs, peu nombreux et muets : de temps en temps ils
lancent leur grand cri rauque, sans doute pour rappeler que la mort nous guette, âpre comme eux,
vorace comme eux, l’aile sombre et coupante.
Nous nous efforçons de toujours sourire, aux passereaux qui chantent, aux corbeaux solennels qui
passent.
Mais le coeur est le coeur ; et il a, derrière le sourire des lèvres et des yeux, ses pauvres secrets
maladroits de bête souffrante.
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On se sent guetté de tous côtés par la mort. Chaque pas coûte, pas lourd qu’il faut rendre léger,
malgré la mitrailleuse qui pèse, les pieds qui trébuchent, les récoltes pourries qui crissent, les grands
trous dans lesquels on tombe sans un mot.
La voilà, la vie ingrate des armes, celle qui ne connaît ni griserie ni spectateurs, celle où, n’importe
quand, on peut être poignardé, abattu, traîné vivant chez les ennemis d’en face. Il faut calmement
avancer, mètre par mètre, alors que le tir peut brusquement éclater à dix pas. Quelques coups dans
le noir, entre les postes ; un cri rauque ; et la nuit roulerait à nouveau, fermée, glacée, implacable.
Toutes les forces de vie voudraient s’insurger à ces moments-là. Car on tient à sa vie, à ses membres,
au sang qui bat puissamment dans son corps ; on tient à des êtres de chair ; on tient à la lumière qui
doit renaître. La vigueur, la chaleur, le grondement de la bête humaine crient leur volonté de se
déployer, de brûler, de retentir.
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Tenir sa vie ainsi repliée, matée, offerte dans l’ombre, prête au dernier bondissement ou au dernier
râle, est une terrible école d’énergie. Nous rentrerons avec des volontés bandées.
Mais le goût de la vie sera encore plus fort, car nous aurons connu intensément le prix, la saveur, la
douceur brûlante de chaque seconde, tombant comme une goutte de silence dans cette grande
crispation des coeurs attentifs.