"Il faut avoir bourlingué sur les mers les plus lointaines, connu les nuits rousses des Tropiques, les feux de cannes à sucre, les chants des nègres, les déserts avec leurs sables rosés, leurs arbrisseaux sans feuilles, les squelettes de chevaux désossés par les vents, il faut avoir remonté les lacs gelés et les neiges brûlantes, cueilli des mimosas sur les ruines de Carthage, des pamplemousses à La Havane, un brin d’herbe près des cannelures de l’Acropole, pour aimer pleinement un pays, celui qu’on vît le premier, avec les seuls yeux lucides qui soient au monde : les yeux d’enfant. Il faut avoir connu d’autres voyages, avec ses meubles et ses hardes, ses livres, ses tableaux, son simple bien matériel, il faut avoir été ce nomade des appartements anonymes où l’on s’assoit comme dans un train, pour connaître la passion et la nostalgie du premier de tous les paysages, de ce cadre de coeur qu’est la « maison ».
Nous, les dépaysés modernes, traînés d’appartement en appartement dans les villes aux yeux vides, nous nous sentons un peu plus arrachés à nos coeurs chaque fois qu’il nous faut franchir un nouveau seuil, éclairer ces couloirs trop blancs, nous habituer à ces poignées, à ces volets, à cette porte qui ne tient pas, à ce gaz qui flambe trop vite, à ces autobus qui passent avec un hululement brutal qui casse l’âme… On se tait.
Mais on n’oublie rien. Et l’homme, comme le vieux bahut et la grande horloge, immobile, regard et voit.
La maison natale se ranime dans les souvenirs. La voilà. Un rien de feuillage éclaire la façade. Deux marches de pierre bleue. Un grand balcon de vigne-vierge dans les jardins. Tout est à sa place. Tout a un sens, une odeur, une forme corporelle. On va à l’armoire : l’armoire, ce mot magnifique, plein, grave parce qu’elle contient le pain et les aliments essentiels. On peut, les yeux fermés, trouver
quelque chose. Ce coin sent le tabac ; celui-là le chat, qui a toujours ronronné à l’endroit le plus tiède. Ce bruit, c’est la chaise du bureau où le papa se lève. Ce pas, avec des arrêts, c’est la maman qui, à la salle à manger, arrose ses fleurs. Ces chambres ne sont pas des haltes. C’est la chambre « au-dessus du salon », c’est la chambre « au-dessus du bureau », c’est la chambre « des petits », même quand ils sont devenus des hommes aux pensers lourds.
Chacune de ces chambres a son histoire, a connu ses veilles, ses malades ; on est descendu de celle-ci un matin en portant dans ses bras un corps chéri… Ah ! L’horreur de ces appartements anonymes où nos enfants sont nés ou sont morts, devant des décors dans vie, quittés depuis et où d’autres nomades ont, à leur tour, repris la vie saccadée, sans souvenirs d’âme, sans oser même en retenir car on ne saurait où les mettre.
Maison de jadis, avec tes pauvres cretonnes, ton mauvais goût parfois, cette boule de la rampe, ces photos d’enfants à la queue leu leu, le gros piano, la cheminée noire, la baignoire d’étain où l’on entrait l’un après l’autre, ces pas qu’on pèse encore vingt ans plus tard rien qu’à s’en souvenir, ces souffles qu’on entend passer à nouveau près de soi, ce visage de la maman qui se ranime au loin puis qui est là devant les yeux, presque impénétrable et qui vous rend tout à coup si enfant qu’on voudrait être caressé de nouveau.
Des appels d’immense tendresse remontent avec de lointains parfums de fleurs et de feuillage ; des chants d’eau passent au fond du jardin, dans une douceur de soleil différente chaque endroit du monde.
Tout vient de ce temps-là.
Infortunés enfants, ceux qui n’auront jamais eu de maison à eux et qui n’assemblent pas ces souvenirs qui font la vie ...
Maison, forteresse et tendresse…
Tout prend un visage petit à petit, au fur et à mesure des travaux, des douleurs communes, des enfants qui naissent. Les murs ont contenu les amours et les rêves. Les meubles beaux ou laids furent des compagnons et des témoins. Un parfum monte tout doucement de ces âmes mêlées, et un recueillement, un repos, une certitude, au lieu des haltes essoufflées sur des paliers d’existence."