"Cet héritage de l'ancêtre divin ou héros de la lignée avait également pour support le feu (les trente feux des trente gentes autour du feu central de Vesta dans la Rome antique), qui, alimenté par des substances spéciales, allumé selon certaines règles rituelles secrètes, devait brûler perpétuellement dans chaque famille, à la façon du corps vivant et sensible de son héritage divin. Le père était précisément le prêtre viril du feu sacré familial, celui qui, pour ses fils, ses parents et serviteurs, devait donc
apparaître comme un «héros », comme le médiateur naturel de tout rapport efficace avec le supra-sensible, comme le «vivificateur «par excellence de la force mystique du rite dans la substance du feu, du feu qui, sous les espèces d'Agni, était d'ailleurs considéré chez les indo-aryens, comme une incarnation de l'«ordre », comme le principe qui «conduit les dieux à nous», le «premier-né de l'ordre », le «fils de la force «(11), celui qui «nous conduit plus haut que ce monde, dans le monde de l'action juste «(12).
Manifestation de la composante «royale «de sa famille, en tant que «seigneur de la lance et du sacrifice «, c'était surtout au père qu'incombait le devoir de ne pas laisser «s'éteindre le feu », c’est-à-dire de reproduire, de
continuer et d'alimenter la victoire mystique de l'ancêtre (13). C'est pour cette raison qu'il constituait réellement le centre de la famille et la rigueur du droit paternel traditionnel en découle comme une conséquence
naturelle: elle subsiste alors même que la conscience de son fondement originel est pratiquement perdue. Celui, qui, comme le pater, a le jus quiritium - c’est-à-dire le droit de la lance et du sacrifice - possède aussi à Rome, la terre, et son droit est imprescriptible. Il parle au nom des dieux et au nom de la force. Comme les dieux il s'exprime avec le signe, avec le symbole. Il est intangible. Contre le patricien, ministre des divinités, il n'y avait, originairement, aucun recours juridique possible, nulla auctoritas. De même que le roi jusqu'à une époque plus récente, il ne pouvait être juridiquement poursuivi; s'il commettait une faute dans son mundium, la curie déclarait seulement qu'il avait mal fait - improbe factum. Son droit sur sa famille était absolu: jus vitae necisque. Son caractère supra-humain faisait concevoir comme une chose naturelle qu'il lui fût possible, en vertu de sa seule décision, de vendre et même mettre à mort ses fils (14). C'est à cet esprit que correspondaient les structures de ce que Vico appela justement le «droit naturel héroïque «ou le «droit divin des gens héroïques». Par plus d'un de ses aspects particuliers, d'ailleurs, l'ancien droit grécoromain
témoigne de la primauté dont bénéficia le rite, en tant que
composante «ouranienne «d'une tradition aristocratique, par rapport aux autres éléments de cette même tradition liés à la nature. On a pu dire, à juste titre, que «ce qui unit les membres de la famille antique est quelque chose de plus puissant que la naissance, le sentiment, la force physique:
c'est la religion du foyer et des ancêtres. Elle fait que la famille forme un corps dans cette vie et dans l'autre. La famille antique est une association religieuse plus encore qu'une association de nature «(15). Ainsi, le rite
commun constituait-il le vrai ciment de l'unité familiale et souvent aussi de la gens. Si un étranger était admis à ce rite, il devenait un fils adoptif, jouissait des privilèges aristocratiques dont se trouvait au contraire privé le vrai fils s'il avait abandonné le rite de sa famille ou si celui-ci lui avait été interdit - ce qui signifiait évidemment que, selon la conception traditionnelle, c'était le rite, bien plus que le sang, qui unissait et séparait.
Avant d'être unie à son époux, dans l'Inde, en Grèce, et à Rome, une femme devait être unie mystiquement à la famille ou gens de l'homme, au moyen du rite (16) : l'épouse, avant d'être celle de l'homme, est l'épouse d'Agni, du feu mystique (17). Les «clients »admis au culte propre à une souche patricienne bénéficiaient pour ce seul fait d'une participation mystique anoblissante, qui, aux yeux de tous, leur conférait certains privilèges de cette souche, mais, en même temps, les liait héréditairement à elle (18). Par
extension, ceci permet de comprendre l'aspect sacré du principe féodal tel qu'il se manifesta déjà dans l'ancienne Egypte, parce que ce fut grâce au mystique «don de vie «accordé par le roi, que se forma autour de lui une classe de «fidèles «élevés à la dignité sacerdotale (19). Des idées analogues s'appliquèrent à la caste des Incas, les «fils du Soleil », dans le Pérou antique, et dans une certaine mesure, à la noblesse japonaise."