Donc voici une autre de mes nouvelles, légèrement plus longue
Je l´ai intitulée "Trente ans", c´est un récit très personnel que j´ai écrit dans un grand moment de solitude. Il y a certaines allusions que vous ne comprendrez pas, mais qui ne sont pas bien importantes. Nicolas, c´est moi, Allan, mon meilleur ami et Aurélie, ma meilleure amie.
Bonne lecture
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Un bruit de moteur emplissait doucement la plaine. Le bruit se fait de plus en plus assourdissant. Une Chevrolet rouge apparaît à l’horizon, soulevant d’épais nuages de poussières. Quelques secondes s’écoulent. Rétrogradation. Encore une fois, puis une autre. Crissement de pneus, arrêt sur image. Le conducteur est jeune, la trentaine tout au plus, une Lucky Strike a moitié consumée dépasse de sa bouche. Chemise à carreau blanche, genre décontracté, largement ouverte sur les muscles abdominaux. Lunettes noires, visage ferme, cheveux mi-longs coiffés en bataille. D’un bond il descend de sa voiture, il actionne un bouton sur une clé et avec un petit bip les portières se ferment. Ce qui est pour une décapotable d’une cruelle inutilité.
L’homme s’avance vers la station-service d’un air guilleret. Tirant sur sa clope, jetant ses clés en l’air, sifflant. Je me détends, je m’amuse, je me tue. Il pousse la porte de la station d’un grand geste désinvolte et se dirige vers le rayon chips puis vers le rayon boissons cancérigènes. Il s’approche de la caisse. L’homme qui la tient a lui aussi la trentaine, lui aussi les cheveux bruns, ils lui tombent sur le bas de la nuque en exécutant d’astucieuses frisettes. Une Lucky Strike à sa main se consume très lentement.
« Comment tu vas vieux ? lui demande l’homme à la Chevrolet.
- Peinard, et toi Allan ?
- Comme d’habitude. On fait ce qu’on peut avec ce qu’on a.
- De quoi tu te plains ? T’as une Chevrolet. Tout le monde rêve d’une Chevrolet. »
L’ambiance retombe, Allan regarde Nicolas dans les yeux et sourit. Le cynisme de son ami lui donnait toujours envie de rire. Allan paye ses chips et s’assoit sur un petit tabouret rehaussé, à hauteur d’une table de café orange, cerclée de ferraille dorée. Nicolas enlève son tablier de pompiste et le pose sur la caisse enregistreuse. Il va s’asseoir à côté de son ami après avoir pris deux bières fraîches et un paquet de cigarettes.
« Ca s’arrête aujourd’hui, Nico.
- C’est bien pour ça que tu es venu me chercher non ?
- Ouais… Ca fait bizarre non, on s’est promis ça il y a quoi… quinze ans… J’aurai jamais pensé qu’on puisse le faire pour de bon.
- C’est la vie, enfin… plus pour longtemps.
- Je dois t’avouer que ça me fout vraiment la trouille. »
Nicolas regarde son ami et affiche une moue dédaigneuse, il prend une télécommande sur le comptoir, la dirige vers une petite télé et monte le son après avoir affiché la chaîne d’information.
« Au Moyen-Orient, les forces américaines essuient un attentat à la bombe chimique. Des dizaines de morts, pour la plupart étouffés, d’autres par balles. Le président américain promet que ces agressions cesseront bientôt et que le terrorisme sera puni […] En Afrique le SIDA connaît une progression fulgurante, on dénombre une hausse de treize pour cent de morts infantiles dans les pays du sud […] L’affaire de corruption au sein du gouvernement russe était sur le point d’être réglée lorsqu’un incident malencontreux arriva, le témoin à charge principal a eu un mystérieux accident de voiture hier soir aux alentour de minuit, les policiers clament l’état d’ébriété […] En France, enfin, le chômage connaît une hausse de trois virgule quatre pour cent, soit deux fois plus que l’année dernière. Le gouvernement promet une solution à la précarité et au… »
Nicolas pose la télécommande et soupire. Il se passe les doigts sur les yeux pour essuyer les quelques gouttes de transpiration qui assaillent ses globes oculaires puis se retourne.
« T’en veux encore ? Regarde le journal là, une fillette de dix ans violée par six quadragénaires. Un convoi d’enfants indiens vendus pour dix dollars à une riche famille mexicaine. Un règlement de compte entre bandes rivales dans la banlieue de Sao Polo….
- Non c’est bon, t’as raison au fond…
- Ouais…
- On va la chercher ?
- Elle en fait partie depuis la naissance du projet. Elle peut pas nous le refuser.
- Bon, je t’attends dans la bagnole.
- Ok, j’arrive, gare-toi un peu plus loin, à environ cent mètres.
- Pourquoi ?
- T’occupe. »
Allan se lève, prend sa bouteille de Coca, son paquet de chips et retourne dans sa bagnole. Il démarre et va se garer sur le bord de la route, à quelques dizaines de mètres. Il met la radio : « Oh please my baby tell me why you […] Ouais les jeunes des cités on va tout ni […] Come on my girl and give me your lips ». Toujours les mêmes merdes qui passent en boucle.
Nicolas prend un jerrican d’essence dans la réserve et se plante au milieu de sa station-service. Il regarde d’un air dédaigneux tous ces produits mauvais, inutiles. La clope c’est parce qu’il avait voulu se regarder mourir. L’alcool pour oublier ça. Il était peut-être trop tombé dedans… Il asperge la salle entière d’essence et dans un rictus infâme y jette une allumette. Le feu se répand instantanément. Il court jusqu’à la voiture et dans un grand éclat de rire demande à Allan de foutre le camp. Celui-ci accélère en réprimant un juron.
Une explosion, le doux son de la destruction. Un second retentissement, les bidons qui pètent les uns après les autres. Puis plus rien, le calme à nouveau. Nicolas sent l’air frais lui fouetter le visage. Il prend un CD dans sa poche qu’il met dans l’autoradio, piste 16 : « No more trouble in that bubble… » Une chanson qu’ils se partagent depuis leurs 16 ans avec une vieille amie à eux. C’était comme un cri de ralliement, écouter cette chanson c’était se rappeler de tous les moments passés ensemble à fumer, à boire, à draguer, à danser, à désespérer, à rire, à pleurer…
Après deux heures de route ils arrivent chez elle. Sa maison est d’une taille respectable. Blanche, peut-être comme elle aurait voulu l’être. Nicolas frappe à la porte. Elle ouvre. En vingt ans elle a pas beaucoup changé. Aucun d’eux trois d’ailleurs. Ce ne sont ni plus ni moins que des grands ados… Sourire. Câlin. Son éternelle mèche brune qui barre la partie supérieure gauche du visage, son parfum enivrant, tout est comme quand ils avaient 16 ans… Allan les rejoint.
Cinq heures plus tard ils se retrouvent dans le salon. Un salon avec des murs rouges, elle avait toujours voulu des murs rouges. Une table basse en acajou, deux canapés et un grand fauteuil placés en triangle. Chacun prend sa place. C’est un long silence gêné qui s’installe. Quand on vient de faire ce qu’ils ont fait et qu’on s’apprête à faire ce qu’ils vont faire, on est rarement heureux. C’est comme de rire puis de devoir se frapper pour pleurer. Elle se redresse.
« Venez, dit-elle ».
Les deux garçons se lèvent, elle prend la main de chacun d’eux. Tous trois prennent une grande inspiration et se collent leur tête l’une contre les autres. Les cœurs battent à vitesse grand V.
Allan se rassoit et sort de la poche de sa chemise un sachet qui contient une poudre blanche. De quoi prendre une vingtaine de doses, ils n’en prendront qu’une chacun, mais ils vont user tout le paquet.
Nicolas se découpe une ligne avec une carte bleue. Ca le dégoûte de mêler le fric à ça et il préfère le faire avec un morceau de carton.
Allan a le coup de main et en quelques secondes il s’allonge une parfaite ligne blanche. Mais cette fois-ci, elle sera franchie.
Elle, elle hésite un peu. Nicolas lui prend la main et la serre. Elle n’a pas le choix, elle le sait. Elle se fait une ligne.
« Si l’un de vous a quelque chose à dire, il le dit maintenant, dit Allan. »
Silence. Dire quoi ?
« En même temps. »
Ils se penchent, se bouchent une narine et aspirent lentement de manière à garder une capacité d’inhalation longue. La ligne est presque finie, plus que quelques centimètres, encore un peu, voilà. Ils se relèvent et s’assoient. Ils commencent à trembler et à avoir chaud. Allan se vomit dessus. Nicolas la regarde.
« Aurélie je…
- Je sais.
- A tout à l’heure. »
Elle essaie de sourire. Son visage se crispe, ses yeux se ferment, elle ne voit plus rien. Elle tremble encore un peu, vomit. Son cœur cesse de battre. Elle est morte.
Nicolas n’est pas encore tout à fait mort, il tremble comme si un courant de plusieurs milliers de volts le traversait de part en part, il trouve la force de se relever et s’écroule aux pieds de son amie. Il plonge sa tête dans ses reins, regrette un instant, puis balaie tout remord, en serrant sa main une dernière fois il pousse un ultime soupir avant de fermer définitivement les yeux.