c´est parti...
Chapitre 12
En suivant Morgane dans le couloir, Rachel s’aperçut que sa colocataire s’était séparée de sa grande cascade de cheveux roux, ses ondulations avaient été coupées à peine plus bas que la nuque et deux grandes mèches avaient été conservées de part et d’autre de son visage rubicond. Lorsqu’elles furent arrivées dans le salon, Rachel eut du mal à reconnaître son amie sous la vive lumière de la grande vitre, son visage n’était plus éclairé de la même façon et ses yeux bleus se révélaient différemment. Les deux adolescentes restèrent debout, appuyées contre le dossier d’une chaise, regardant vaguement vers le poste de télévision dont le volume avait été baissé.
« -Que se passe-t-il ? Interrogea la jeune fille en ne sachant toujours pas pourquoi elle était là.
-Ils ont trouvé ce qui était à l’origine de la panne des réacteurs hydrauliques à Junon…Répondit Morane en montrant la télévision.
-Encore cette maudite télévision…Pensa-t-elle entre ses lèvres sans se faire entendre. »
Mais les images qui sortaient du poste confirma ce que venait de dire Morgane, le cadreur filmait de haut une immense salle au parois profondément rouillées, une rivière s’écoulaient au fond de la salle et, suspendue aux câbles de puissantes grues, la gigantesque turbine désenclenchée du second réacteur. Les colossales pales de l’engin reluisaient légèrement à la lueur des grands spots lumineux au plafond, mais tout se passait dans le lit du canal récemment asséché. Un grand nombre de rouages auxiliaires et de moulins hydroélectriques avait été mis à jour et au niveau de l’un de ces derniers, une poignée d’homme encadrait un spectacle aussi horrible que pathétique ; dans les rouages d’un turbomoteur paraissait le corps désarticulé et sérieusement amoché d’un humain. Une poignée de spécialistes s’affairaient à extraire le cadavre du système d’engrenages.
« -Quelle horreur…Fit Rachel en esquissant une grimace.
-Oui, c’est bien triste, répondit Morgane en décroisant les bras. Impossible de dire s’il s’agit d’un homme ou d’une femme, encore moins de savoir depuis combien de temps il avait été happé dans la machinerie et on ne saura sûrement jamais qui il était précisément…
-Je me demande surtout comment il a fait pour se retrouver coincé là-dedans…le pauvre…
-Oui, les cadres de l’usine ont ouvert une enquête. Déclara Morgane en tirant une chaise sur laquelle elle s’assit et Rachel en fit de même. J’ai quand même du mal à y croire ; comment un homme a-t-il pu passer au travers l’impressionnant système de filtrage qui précède l’arrivée d’eau ?!
-En tous cas, on sait maintenant ce qui était à l’origine de la panne d’un réacteur. Tu penses qu’une réaction en chaîne a pu bloquer le second ? Demanda Rachel.
-Mais enfin ? Fit Morane incrédule. Tu ne te souviens pas d’il y a trois jours, les analyses avaient révélé un débit trop important qui avait enrayé la turbine…
-Peut-être…Fit doucement Rachel, inquiète de ne pas se rappeler de ce détail.
-Quelle horreur…Répéta Morgane en fixant de nouveau dans la télévision le bras incolore qui dépassait d’un rouage. »
Dans l’esprit de Rachel, ce pauvre homme avait trouvé un sens à sa vie et s’était jeté du haut d’une falaise abrupte au pied des éoliennes et avait trouvé la mort en s’écrasant dans l’océan qui l’aurait ramené au fil des vagues vers les turbomoteurs de Junon où il aurait franchi d’une manière ou d’une autre les systèmes de filtrage et été broyé par les hélices. Ce fut d’ailleurs l’explication officielle de cette morbide découverte, mais si les analyses révélèrent que le corps était un homme, jamais il ne fut possible de lui attribuer une identité.
Les semaines passèrent ensuite en creusant lentement dans le vie de Rachel un sillon de routine, la jeune fille assista de nouveau au cours du lycée, elle ne revit jamais Mathias et ne fut plus, à l’exception de brimades, la victime d’agressions. Elle ne revit plus Elle et ne se posa étrangement plus les questions d’une fille qui s’éteint en feuilletant, intriguée, les pages vierges du livre noir de Gaïa. Elle retourna une fois au local de musique avec ses amis et Landry pour enregistrer une version à l’archet de la chanson écrite et composée par Anna. En se perfectionnant dans sa faconde jouer de la guitare, Rachel eut l’idée d’insérer dans la chanson le refrain qu’elle avait chanté le soir d’après la première rencontre avec les instruments. La culture et la civilisation de la cité ne fut bientôt plus aussi difficile à assimiler pour la jeune fille qui trouva finalement sa place dans la colocation et lorsque son premier mois à Gaïa fut achevé, Rachel obtint de l’enseignant de littérature un article sur le fameux écrivain Stanislas Henriet.
Rachel fut un soir surprise par Morgane alors qu’elle lisait cette étude sur l’écrivain. En se penchant pour ouvrir un tiroir de sa commode, la grande rousse déclara :
« -Stanislas, hein ? Je suis étonné que tu n’aies jamais entendu parler de ce type, même chez toi !
-Pourquoi je le connaîtrais ?! S’exclama Rachel amusée. Ici c’est l’autarcie !
-Justement, Stanislas se liguait contre la cité et il était honni par une grande partie de la population et il aurait été à l’origine d’une crise qui aurait plongé Gaïa dans le chaos si…
-Si quoi ?
-Si Gueguermann qui venait d’arriver au pouvoir ne l’avait pas banni. Tu sais comment il est mort ?
-Non, j’y viens justement…
-On a retrouvé son corps sur une crête au Nord de la ville le jour de mes sept ans. Comme ça.
-Ah…Et ses livres ? Il n’a jamais souffert d la censure ?!
-Quelle censure ?! S’indigna Morgane. Il n’y pas de censure ici, puisqu’il n’y a pas d’art.
-Comment ça ?! Et ces livres qu’on étudie en cours ?!
-Pourquoi crois-tu que c’est à nous de les acheter, et dans des sombres boutiques sans enseigne ? L’art est un trafic ici, ça ne rapporte strictement rien, personne ne peut en vivre, et c’est bien pour ça que les études, c’est la seule réalité pour nous ! Conclut l’adolescente avec une étrange voix haute mais sans registre. Voilà pourquoi Stanislas était vraiment fou…
- « Les Mondes oubliés »; c’est ça…Il datait être à peu près comme moi, il venait d’ailleurs et il a voulu dénoncer la vie d’ici…Ce n’est pas si mal…Enfin je veux dire…je n’e me souviens pas exactement de ce qu’il y avait avant…
-Ce n’est pas grave, Rachel. Fit Morgane en s’assaillant à côté de son amie, comme si l’hure était grave. Je me demande ce à quoi peut bien ressembler la vie ailleurs, mais je n’ai pas envie d’y goûter, je me sens très bien dans cette cité, tant que ces éoliennes tournent derrière les montagnes, je me sentirai en sécurité…
-Oui…Approuva-t-elle. De toutes façons, je ne comprends pas un traître mot de ce que raconte ce type, je pensais que ça serait intéressant…
-Alors bienvenue à Gaïa ! Acclama joyeusement Morgane en quittant finalement la chambre. »
Rachel resta perplexe pendant un moment mais finit par hausser les épaules et fint la lecture de son papier. Lorsqu’elle arriva à la fin et qu’elle apprit que Stanislas avait été jeté dans une fosse commune, elle rangea l’article dans une pochette et s’étendit, sur son lit. Le soleil était encore là, toujours. Le climat semblait plutôt chaud et sac sur cette cité. La jeune fille s’étendit sur le côté, lassée de surveiller l’allée dans le bois au pied de l’immeuble et porta son regard sur la grande armoire qui reposait à la gauche de son lit. Sans se déplacer, elle sortit le sac de voyage qu’elle avait emporté avec elle et après l’avoir posé au pied de son lit, elle rangea plusieurs pochettes et trieurs d’archives à l’intérieur. Soudain, il lui vont l’étrange envie de d’ouvrir la poche secrète dans le faux fond. Hésitante ou interdite, Rachel resta pétrifiée au-dessus du sac, elle n savait pas si ça serait la meilleure chose faire. Mais la curiosité la dévorait.
Alors elle enleva les documents qu’elle y avait rangés, elle les posa sur son lit, et lentement, elle chercha la fermeture éclair. Lorsqu’elle l’eut trouvée, elle l’ouvrit sans guère d’hésitation mais lorsque sa main tâta le fond de la poche, sa surprise n’eut d’égal que son horreur ; le mystérieux classeur avait disparu. Rachel demeura abasourdie par cette découverte, il était déjà incroyable que ce classeur eut voyagé avec elle sans qu’elle n’en ait eu conscience, mais elle n’avait de surcroît strictement aucun souvenir de l’avoir extrait de cette cachette. Cet objet lui était entièrement destinée, à elle seule et elle fut frustrée à l’idée qu’un étranger ait pu y avoir accès avant elle. Elle serra les poings, fonça les sourcils et en silence, elle rangea ses archives. Alors qu’elle déposait les trieurs au fond du sac, elle réfléchit et affirma que seuls ses colocataires avaient pu fouiller ses affaires et lui dérober ce classeur. Peut-être n’étaient-ils pas aussi aimables qu’il en paraissait et leur seul dessin était de la surveiller. Rachel se rappela alors le présage de Elle : « Tu leur feras du mal… »
Elle acquiesça silencieusement en souriant narquoisement. Oui, elle retrouverait ce classeur…