Chapitre 10 : La Mascarade Infernale
Il avait bien semblé à Linoa que ce temple ne portait pas le nom de « Temple du Désespoir » pour rien. Aussitôt qu’elle eût pénétré à l’intérieur de l’imposante structure, le noir la dévora corps et âme. Elle avait d’abord pensé que ses paupières s’étaient instinctivement refermées, mais en faisant l’effort de les ouvrir, elle comprit qu’il s’agissait bien de l’obscurité la plus totale, de ténèbres impies que ses capacités cognitives ne pourraient jamais vaincre.
Dans ce condensé de noirceur, le froid s’imposait en maître, et rapidement la jeune femme dut réfléchir à un moyen de se réchauffer. C’est alors qu’une musique retentit. Des orgues lugubres jouaient un nocturne solennel, qui donna la chair de poule à Linoa. Elle se mit à grelotter pour de bon, claquant des dents au rythme de la sombre mélodie. Elle se demandait bien qui pouvait avoir une acuité suffisante pour composer avec précision dans ces ténèbres opaques.
-Général du Désespoir, laisse de côté ta lâcheté et montre-toi ! J’ai envie de me faire les nerfs sur quelqu’un afin de me réchauffer ! hurla Linoa, sur un ton mêlant la crainte et la rage.
Lentement, le noir se dissipa. Le temple dévoila ses formes au Général de la Sagesse, des formes simples et aux couleurs ternes. Rien n’était à retenir hormis le superbe orgue au fin fond de la salle. Une silhouette bougeait ses bras au-dessus des touches, mais Linoa était encore un peu loin pour bien l’observer. Les bras de l’homme (car ce devait en être un au vu de sa carrure) se figèrent, donnant ainsi au silence le temps de s’exprimer.
Sans se retourner, l’homme lâcha quelques paroles :
-Je n’aurai jamais imaginé que mon adversaire puisse être une femme.
En se retournant, il la vit et ajouta « charmante qui plus est ».
-Vous insinuez que vous ne m’aviez pas vu ? demanda Linoa, intriguée par cet homme, qui lui procurait de plus en plus une étrange sensation de malaise.
-Je m’occupais d’autre chose, répliqua-t-il en désignant l’orgue. Je me prénomme Nanaki, charmante femelle. Comment désirez-vous que je vous réchauffe ? ajouta-t-il, accompagné d’un sourire lubrique.
Linoa resta stupéfaite de la perversion sous-entendue du Général, et ne lui répondit rien en dehors d’un regard noir.
Une main se posa subitement sur son épaule. Légèrement effrayée, elle fit volte-face et découvrit Nanaki face à elle, tout proche, malgré son regard toujours pesant dans son dos.
L’homme face à elle devint translucide et se disloqua en fragments de miroir. Au même moment, deux miroirs surgirent du sol à la gauche et à la droite de Linoa. Quand elle les contempla, elle n’y trouva pas son reflet mais celui de Nanaki. Les reflets s’animèrent pour suivre le débit de parole de la voix caverneuse : « Allez, viens. Entre dans ma mascarade. ».
Les miroirs se brisèrent et deux mains aux longs doigts crochus en sortirent subitement, attrapant chacun un bras de la jeune femme. Les deux membres obscurs tiraient chacun de leur côté, et le Général du Désespoir s’approchait de la jeune femme. Une fois près d’elle, il attrapa fermement le visage de sa détentrice avec sa main gauche gantée.
-Il serait temps de se réveiller, détestable Intellecto. Détestable mais excitante sagesse.
-J’attendais que tu me réchauffes, mais apparemment tu sais pas t’y prendre avec les femmes. Monsieur passe pour un pervers mais est un puceau avant tout.
En même temps qu’elle disait cela, sa jambe droite se leva violemment vers les parties génitales de l’homme, qui n’eut pas le temps d’anticiper et dut encaisser difficilement le choc. Comme elle l’avait imaginé, les bras lâchèrent l’étreinte.
-Linoa, enchantée, ajouta-t-elle en regardant son adversaire sans compassion.
Son poing s’illumina soudainement, imprégné d’une immaculée blancheur. La femme recula son bras, prête à donner un coup d’une violence certaine, mais au dernier moment, un miroir apparut juste devant elle. Elle ne put réagir à temps et le miroir se brisa ; ce qui l’inquiéta fut avant tout la vue de son propre reflet et non celui de Nanaki. Puis vint la voix énervée du général ennemi :
-Quel malheur ! Qui peut être assez dément pour briser un miroir sans craindre une malédiction démesurément trop grande pour un être humain ?
Et Linoa fut à nouveau plongée dans les ténèbres. Le temple semblait être maintenant à des milliers de kilomètres de la dimension obscure qui l’avait ingérée. Peu rassurant, le Général du Désespoir rôdait toujours, caché dans les ombres de l’ombre, à des endroits que la femme ne pourrait jamais voir.
Elle entendait de puissants battements d’aile et des bruits de pas rapides. Une chauve-souris géante accompagnait-elle l’homme ?
Des rires étouffés s’élevèrent, trompant alors son attention. A cet instant, une main aux longs doigts pointus se referma sur le cou de la jeune femme, qui laissa échapper un cri de terreur, légitime conséquence de l’obscurité et de ses mystères que l’on ne souhaiterait jamais découvrir.
-Qui plus est, lança une voix semblable à celle de Nanaki, ta chimère est inutile. Que peut faire le vent face aux insondables abysses ?
Le vent ? pourquoi parlait-il de vent ? Linoa possédait bien une chimère, qu’elle avait en effet occulté jusqu’à maintenant, mais son élément n’était certainement pas le vent.
-Désolée, c’est pas que j’ai peur du noir, mais j’y vois pas très bien, tu m’en voudras pas si je dissipe ton grandiose spectacle son et lumière ?
Et la lumière inonda le temple, extirpant Linoa de cette obscurité. Sa chimère s’avérait tellement puissante qu’elle n’avait envoyé à son invocatrice qu’une partie de sa force.
Fière, l’unique général féminin revêtait une splendide et resplendissante armure composée en diamant ou autres matériaux solides et dispensateurs d’une clarté éblouissante. Mais face à elle il n’y avait personne. Elle regarda alentour, scrutant, cherchant un détail qui trahissait la présence de son ennemi mais ne le trouva pas.
En revanche, il y avait toujours ces bras infâmes, qui sortirent brusquement du sol, lui agrippant les deux jambes et l’attirant vers un miroir qui était apparut sous ses pieds et qu’elle traversait maintenant.
Dans une nouvelle dimension, Linoa y voyait pourtant. Oui, elle voyait Nanaki surmontant une grande chauve-souris, mais elle n’y voyait rien d’autre.
-Fais attention, Intellecto, il y a quelques miroirs à ta disposition, tu peux t’y admirer mais ne les brise pas, ça me rendrait furieux.
Alors, une multitude de miroirs entourèrent la guerrière. Son reflet se répétait à l’infini, et la clarté qu’elle irradiait se voyait amplifiée à cause de cette réflexion.
Elle entendait le Général du Désespoir rire de l’autre côté des miroirs, comme s’il préparait quelque chose.
-Cette prison de glace te convient-elle ? comprit-elle. Tu y resteras une éternité, jusqu’à ce que tes ossements deviennent poussière.
Oserait-elle rompre les miroirs ? Son courage allait-il vaincre sa crainte superstitieuse ? Elle respira plus doucement, signe qu’elle allait reprendre confiance en elle et se sortir de ce mauvais pas. Elle sourit.
-Nanaki, tu parles de malédiction, mais sais-tu quelle en est l’origine ?
Ca marchait, car il y eut un silence durant quelques minutes avant une réponse.
-A quoi bon en savoir les origines, tu vas de toute manière en subire les conséquences.
-Elle vient de la sagesse populaire, répondit aussitôt Linoa. Et cette même sagesse rajoute ceci : le sel conjure tout !
Sur sa main, de fins cristaux brillants apparurent. « Ce n’est pas du sel mais suffit d’y croire », se rassura-t-elle. Et elle en jeta sur les miroirs, qui, au contact des grains de lumière, se dissipèrent tel un mirage. En même temps qu’elle faisait ça, la chimère de Nanaki hurla à la mort avant de s’évaporer en une fumée blanchâtre.
Linoa, en voyant ça, sentait l’espoir renaître au plus profond d’elle. Elle allait vaincre.
-Maudite femelle, lança Nanaki. Il ne servirait à rien de continuer, mais on se reverra. Après tout, je n’ai pas le droit d’aller plus loin. Tu exaltes l’espoir, mais tu es destinée à la déchéance la plus horrible… Toi qui as perdu ta chimère initiale.
La femme ne comprit rien au discours du Général du Désespoir, mais elle ne put y réfléchir davantage car l’obscurité qui l’entourait se muta en écran blanc, où elle perdit connaissance. Mais elle savait qu’elle était hors de danger à présent.
Elle avait triomphé.