Intermède première partie
-Et voilà ! La partie la plus dure à mettre en place, celle du début, est terminée. Entre le commencement et l’achèvement des choses, il y a un juste milieu où l’action et la réflexion s’enchaînent et se côtoient. Même si l’on peut mettre de la réflexion partout et de l’action nulle part pour un effet moins intense, mais plus philosophique, il ne faut pas oublier l’action. Car c’est beau de savoir qui va mourir. Mais ce n’est pas marrant de ne pas savoir comment les acteurs vont mourir. Donc, on peut dire qu’un tel est mort, mais, je pense que le plus attrayant, ce n’est point de le dire, mais bien de le montrer… Heureusement, nous allons y remédier !
Il fait tout noir. Il n’y a aucun son. Au milieu de l’obscurité, il y a un symbole qui se différencie des ténèbres de par sa clarté et sa luminosité. Il représente une croix gigantesque, qui est plantée dans une sphère… Et le rêve s’achève lorsque Indis ouvre les yeux.
-Je suis sincèrement désolé, mon ange.
La personne ne lui répondit pas. Elle semblait songeuse. Une brise agréable faisait flotter ses magnifiques cheveux, et l’homme qui était assis à côté d’elle, bien que ne demeurant pas accoudé sur le balcon, lui mettait sa main dans ses cheveux. Elle aimait quand il faisait comme ça. Pour elle ça signifiait tout.
-Tu te rappelles de notre rencontre ? demanda-t-elle soudain.
Il fit mine de réfléchir, puis lui sourit en faisant un « oui » de la tête.
-Ca a été merveilleux… C’était la première fois que je me suis sentie indispensable à quelqu’un, tu sais ? poursuivit la jeune femme.
-Je crois que ça a été pareil pour moi, lui répondit-il.
-Mais en fait, on se connaissait depuis notre enfance, n’est-ce pas ?
-Il me semble que je t’ai toujours connue. Mais il me semble aussi ne t’avoir réellement connue qu’à partir de ce moment.
-Oui.
Le silence s’installa de nouveau. Le chant des oiseaux et le bruissement des arbres avaient un effet apaisant et vivifiant. Ils fermaient les yeux et s’imaginaient l’un dans les bras de l’autre. Mais c’était maintenant impossible…
-La vie m’a toujours souri, reprit la jeune femme. Des parents qui étaient derrière moi et qui me soutenaient, des résultats scolaires plus que satisfaisants…
-Une beauté naturelle, rajouta l’homme.
-C’est toi qui le dis. Enfin. J’ai toujours tout eu. J’ai toujours eu ce que je voulais avoir. Mais…
Il fallait qu’elle le dise. Il fallait que ça sorte, qu’elle s’arrache les poumons et la gorge si c’était l’unique moyen, qu’elle ne puisse plus jamais être capable de parler, même, mais il fallait à tout prix qu’elle le dise, qu’elle s’en débarrasse.
-Mais j’ai toujours ressenti comme un vide en moi…
Elle ferma les yeux, enfouit son visage dans ses bras, pendant que ses traits se crispaient et que ses paupières, closes, semblaient se déformer tant elles voulaient les fermer pour ne jamais les rouvrir.
Il souhaitait la prendre dans ses bras et lui dire de ne pas pleurer. Mais c’était désormais impossible.
-Tu sais, reprit l’homme, moi je n’ai jamais eu de chance dans ma vie. Mon père est mort lorsque j’étais encore jeune, avec ma mère on ne se voyait presque jamais puisqu’elle ne faisait que travailler… J’ai échoué à mes études alors qu’il me semblait que j’allais les réussir… Je n’ai jamais eu autant de chance qu’en te voyant… Ou plutôt en te retrouvant…
Elle retira les bras de son visage et laissait s’échapper un sourire sur ses lèvres.
-Je n’oublierai jamais comment on s’est rencontré, fit-elle.
-Ah, ça, ça restera gravé dans ma mémoire à jamais ! rétorqua l’Ange en riant.
Effectivement. C’était pas un des plus grands hasards qu’ils s’étaient rencontré…
-Dans une pizzeria, un soir, je n’avais que la faim qui me tenaillait l’estomac, rien d‘autre… Je me sentais toujours aussi seul, continua l’homme.
-Et dans cette même pizzeria, pour les mêmes raisons, je suis venue !
-Le pizzaolo n’avait plus de place dans son restaurant, et, croyant bien faire, il t’a installée à ma table.
-Et on a discuté, puis… On est vite devenu accro l’un à l’autre…
-Et c’est uniquement maintenant qu’il m’est revenu à l’esprit qu’on se connaissait depuis le plus bas âge…
Ils s’arrêtèrent de parler. Il savait qu’ils étaient toujours ensembles… Linoa… Aurasmash… Et…
-Je ne me rappelle plus de son nom…
-Moi non plus, répondit Aura.
-Je me rappelle juste qu’il avait perdu la mémoire, et qu’il est parti après ça… Et c’est maintenant qu’on le revoit…
Ils s’arrêtèrent de nouveau. Ils ne voulaient plus faire ressurgir les fantômes du passé.
-Linoa… Il faut que je te dise une chose. Lorsque je l’aurais dite, je partirai. Et plus rien ne sera comme avant…
-Je le savais. Ange et Sceau, Noir et Blanc, Mal et Bien, Pile et Face… Nous sommes comme un même être qui se regarde dans le miroir, voit son double, et ne peut le toucher… A cause d’un écran…
Ils semblaient tous les deux nostalgiques. Tristes, mêmes.
-S’il est une chose qui est entièrement vraie, c’est que je t’ai toujours aimée. Et de ce fait, même si je devais être avec une autre, que tu devais disparaître, ou même moi… Et bien… Je ne cesserai jamais de t’aimer.
Sur ces mots, il ferma les yeux, se leva, et rentra par la porte-fenêtre. Linoa restait seule sur le balcon. Le vent avait arrêté de souffler. Elle ne pleura pas ce soir-là. Mais lorsqu’il fut partie elle prononça dans un murmure un triste et mélancoliques « Moi aussi… Je ne cesserai jamais de t’aimer… ».
-On dit à la radio qu’il a détruit en partie ce qui constituait l’Europe, fit remarquer Parkko.
-C’est comme s’il nous cherchait, répondit Ashe.
-Non, il ne nous cherche pas… C’est comme s’il savait où nous étions et qu’il cherchait à… Nous faire souffrir dans cette attente longue et pénible…
-C’est bien, fit la jeune fille en souriant. Tu as trouvé exactement ce qu’il cherchait à faire.
-Je peux te tutoyer ?
-Si tu préfères me tutoyer, tutoie-moi, dit-elle.
-Alors dis-moi… Que t’est-il réellement arrivé ? Pourquoi, dans le corps d’une jeune fille de quatre ans, tu as la mentalité d’une des femmes les plus sages du monde ?
Elle sourit.
-Lorsque je suis née, j’étais de nature faible, et une semaine après ma venue au monde, je suis morte. Comme il m’était destiné de grandes choses, on ne me laissa pas comme telle. Ainsi, on m’implanta un esprit dans le corps. Ce qu’il faut avoir en tête, c’est que cette fille, Ashe, ce n’est pas moi, l’esprit qui te parle au travers du corps de cette fille-même.
-En fait, le corps appartient à Ashe, qui est morte, et l’esprit appartient à quelqu’un d’autre ?
-Voilà, c’est ça.
-Mais alors, cet esprit, justement, quel est-il ?
-L’esprit que je sais, justement, je ne sais pas duquel il s’agit réellement. Je me rappelle juste que c’est un homme qui m’a implanté dans le corps de cette fillette. Au moment où il m’y a mis, je sortais d’un très long sommeil, et j’avais du mal à savoir qui j’étais réellement. Cet homme, lui-même, est devenu fou après avoir accompli la transfusion. Ou du moins, il est devenu amnésique.
-Cette histoire est étrange…
-Et toi ? Veux-tu m’en raconter un peu plus sur ta vie ?
-Si tu le souhaites… A vrai dire, je ne sais pas réellement par où commencer… J’ai toujours eu ce que je voulais par le simple fait de demander ou d’ordonner, ce qui est finalement mon pouvoir. J’ai un total contrôle sur les humains ; lorsque je le désire et que je leur parle. Mais pourtant, je n’ai pas tant besoin que ça de m’en servir. A vrai dire, ce n’est pas ce qui m’intéresse le plus de contrôler les personnes. Être ami avec elles, c’est amplement suffisant. D’ailleurs, j’ai toujours été très ouvert, et j’avouerai presque j’étais sensible aux autres, mais je le cachais souvent sous mes allures d’enfant parfait. Et oui, en étant beau comme moi, en ayant un sens de l’humour autant développé et une assurance hors-pair, j’étais souvent une idole auprès de mes amis, garçons ou filles !
Il racontait son histoire avec un grand sourire, comme s’il faisait exprès de se mettre en avant.
-Il y avait une personne que j’adorais plus que toutes, reprit-il enfin. C’était mon frère. A l’époque, j’étais petit, mes parents venaient juste de divorcer. Je suis resté avec mon père, et mon frère est parti avec ma mère. Et alors qu’ils étaient partis dans leur nouvelle résidence, en train, il y eut un déraillement. On dit qu’il n’y eut aucun survivant à ce drame. Mon père a été énormément peiné d’ailleurs, je ne l’avais jamais vu dans cet état.
Il hoquetait et semblait prêt à lâcher des larmes.
-Quelle histoire tragique, fit Ashe, avec un sentiment de compassion.
-Mais, reprit-il avec une lueur dans ses yeux, je sais qu’il n’est pas mort, mais j’ai été injustement séparé de lui ! Mon frère ne peut pas être mort. Je le sais, je le sens. En revanche, j’ai juré de me venger de celui qui nous a séparé… Car on a découvert, après enquête, que l’origine de ce déraillement était criminelle…
Ashe le regardait. Il n’en pouvait plus. C’est comme s’il avait été déchiré entre la fureur et la peine. Puis, il redevint calme et reprit son habituel sourire vague.
-Voilà mon histoire. J’espère que je ne t’ai pas trop fait pleurer !
-Tu es qui exactement ?
Kev0 se retourna, avec un air plutôt dur dans le regard, et sa cicatrice en croix qui en amplifiait le ton.
-Je suis quelqu’un venu pour vous aider. Pour prévenir les pertes et subvenir en cas de pertes.
-Intéressant. Vous êtes là pour nous tenir par la main et nous dire ce qu’il faut et ne faut pas faire ?
-Tu es bien arrogant. Quel est ton nom ?
-Khlaine.
-Je vois. Comment trouves-tu ton rôle d’Ange ?
-Aucune idée. Je ne suis pas du genre à me poser des questions sur ce que je suis ou ce que je veux être. Je suis ce que je suis, et je ne cherche pas à me défiler ; mon destin est tracé, je ne le haïrai pas.
-Tiens donc, un humain qui ne semble pas éprouver de rancœur envers le destin ?
-En éprouves-tu réellement ?
-Je ne suis pas humain, moi, fit remarquer Kev0.
Khlaine le dévisagea. A part les oreilles qui s‘allongeaient vers le haut comme les elfes, il ressemblait complètement à un humain.
-Une question me trottine dans la tête. Tu acceptes ton destin sans rancœur… Dans ce cas, t’aimes-tu, toi ?
-Je n’ai rien contre moi. C’est contre la vie elle-même que j’ai quelque chose.
-Tu es plutôt tordu.
-Toi aussi, nargua Khlaine avec un étrange sourire obscur.
-Oh, moi, tu sais, je suis tellement tordu, que je n’ai pas le droit de révéler ma véritable identité !
-Etrange.
-En fait, on va jouer à un jeu. Je vais te poser des questions et tu vas devoir y répondre. Tu as droit à un seul joker.
-Si ça t’amuse.
-Comment s’appelait ton chien ?
-Joker.
-Déjà un joker ?
-Non, il s’appelait Joker.
-Ah. Avais-tu une famille ?
-Joker.
-Je suppose que c’est bien un joker, là, Khlaine, n’est-ce pas ?
-Oui.
-Quel âge as-tu ?
Il ne répondit rien. Ses traits du visage se crispèrent et il serra ses poings à se faire saigner.
-Alors ?
-Je ne sais plus. Et c’est sans doute à cause de ça que je hais cette vie !
Il se retourna et donna un coup de poing dans le mur qui vola en éclat, laissant un superbe panorama sur une forêt qui recouvrait plusieurs monts et collines.
-Eh bien, on dirait qu’il est furieux et que ça fait très longtemps qu’il n’a pas été en colère, fit Kev0 avec un sourire et son regard toujours aussi glacial.