Le chapitre du Banquet de Platon que nous allons étudier rappelle que philosophie et désir sont inséparables : il y est question de la naissance d'Eros, l'Amour, et a fortiori de l'homme en tant qu'être de désir. L'auteur tente ainsi d'expliquer ce qu'est le désir. Il enquête sur ses caractéristiques, qu'il cherche à définir, en recourant à l'évocation des origines mythiques de l'Amour. Le désir, à l'instar d'Eros, enfant de Pauvreté et de Ressource, serait, d'après Platon, insatiable, à la recherche éperdue de ce qui est beau et bon sans parvenir jamais à le posséder. Pour donner à comprendre que le désir est union de contraires indissociables en utilisant les ressources du mythe, Platon commence par énoncer les origines d'Amour dont il déduit ensuite les traits de caractère tenus d'une part de sa mère et de l'autre de son père. Enfin, il met en évidence la dualité insurmontable du désir, éprouvant le manque et aspirant à la plénitude.
Platon commence par présenter les parents d'Eros dont il pourra alors ensuite déduire la personnalité. Il dit : « Etant fils de Poros et de Penia, l'Amour en a reçu certains caractères en partage ». Dans cette phrase, tout est en germe de ce que la suite du texte révélera de la nature du désir. Eros a pour père Poros, dieu de la plénitude, et pour mère Penia, déesse de la pauvreté. Du fait de sa filiation, Eros a donc hérité de certains traits de leurs caractères, auxquels il doit d'être ce qu'il est. Rappelons les circonstances de l'union qui lui a valu de voir le jour. Poros était endormi, ivre. Penia profita de la situation pour s'accoupler avec lui. Étant pauvre, et condamnée à le rester, elle affrontait ainsi son destin en donnant la vie à un être susceptible d'hériter les ressources qui lui faisaient défaut.
Ayant ainsi donné les circonstances susceptibles d'expliquer ensuite la nature du désir, à la recherche d'une satisfaction impossible à obtenir durablement, Platon décrit successivement le caractère et le mode de vie des parents d'Amour. Il commence par Penia, la mère. C'est d'elle, en effet, qu'Amour tient le propre de sa nature : le manque. De son père, il tiendra l'effort pour y mettre fin. « Il est toujours pauvre », dit Platon, qui s'empresse d'ajouter qu'il est « loin d'être délicat et beau comme on se l'imagine généralement » et qu'« il est dur, sec, sans souliers, sans domicile, sans avoir jamais d'autre lit que la Terre, sans couverture, il dort en plein air, près des portes et dans les rues » ; « il tient de sa mère, et l'indigence est son éternelle compagne », finit-il par conclure. Eros, figure emblématique du désir, est ainsi décrit en divergence avec toute une tradition qui voyait de lui un dieu séduisant, « délicat et beau » et comme étant un être que définit le manque : il ne possède rien, même pas une apparence charmante. Si tout le texte suggère le manque dont procède le désir, il en souligne aussi la condition de voyageur, jamais installé nulle part, en déplacement perpétuel, incapable de se fixer.
Reste à comprendre les déplacements d'Eros, symboles de la mobilité du désir. Il reviendra à son ascendance paternelle de l'expliquer. Aussi Platon évoque sans tarder la personnalité de Poros dont il a hérité : « suivant le naturel de son père » observe Platon « il est toujours à la piste de ce qui est beau et bon ; il est brave, résolu, ardent, excellent chasseur, artisan de ruses toujours nouvelles, amateur de science, plein de ressources, passant sa vie à philosopher, habile le sorcier, magicien et service ». Tout nous suggère une inlassable activité, un côté inventif et industrieux, une mobilité fondamentale qui apparaissent très nettement : pauvre, mais plein d'énergie et de ressources, ainsi se présente Eros. Lui qui n'est, de par sa mère, ni beau ni délicat, il est, comme son père, à la recherche de l'excellence, définie pour un Grec conjointement par ce qui est beau et bon, agréable à percevoir et digne d'être possédé. Pourquoi Platon fait-il dire à Socrate qu'il est « amateur de science » ? Cela signifie qu'il aspire à la connaissance. Tel est en effet le désir : ignorant de ce qui pourrait bien le combler, mais devinant que cela doit être bel et bon, excellent en un mot. Or, qui mieux que le philosophe aspire à un tel savoir. Aussi Platon dit-il d'Amour qu’il est philosophe : l'amour de la sagesse n'est-elle pas la suprême sagesse de l'amour ? Sachant l'hostilité de Platon à l'égard des sophistes, on comprend moins bien par contre qu'il le caractérise comme "sophiste". Il faut chercher la clé de cette énigme dans l'emploi conjoint des mots de sorcier et de magicien : l'un et l'autre produisent comme par enchantement des effets extraordinaires. Ce sont des illusionnistes. L'art des sophistes, la rhétorique, est l'art de la séduction. Ainsi en va-t-il également du désir : il nous fait prendre des vessies pour des lanternes en nous promettant monts et merveilles. Mais voilà, comme le constatera plus tard Lucrèce : « tant que l'objet que nous désirons n'est pas là, il nous paraît supérieur à tout ; à peine est-il à nous, nous en voulons un autre et notre soif reste la même. » La satisfaction attendue était donc illusoire.
Aperçu des principaux problèmes :
Lorsque Platon montre que le désir est insatiable par nature, il ne se trompe pas en l'identifiant à la soif de jouissance possessive, celle de l'Amour-Eros. Il naît bel et bien du manque et de l'envie d'y mettre fin. Il est bien ce qui fait courir les hommes sur les quatre chemins du monde. Mais il n'est pas le tout du désir. Il est un désir qui peut naître de la profusion du manque auquel il veut mettre fin : l'enfant que ferait Poros à Penia par amour pour elle, désir de se donner, enfant de la tendresse.
Platon parvient à expliquer la nature paradoxale du désir, la dualité qui lui donne vie et met les êtres humains en mouvement. Il éclaire ainsi nos expériences les plus familières que la mythologie grecque, avant lui, éclairait sous la figure d'Ixion, de Tantale et des Danaïdes, condamnés à souffrir par là où ils ont péché. Pensons aux enfants, êtres de désir et philosophes par excellence : ils veulent tout comprendre du monde auquel ils s'éveillent et chacune des réponses que nous leur apportons ne fait qu'attiser leur curiosité. Veut-on leur faire plaisir en leur procurant l'objet qu'ils désirent ? À peine l'ont-ils qu'ils en veulent un autre. Les adultes n'agissent pas autrement : rares sont les hommes et les femmes qui « trouvent chaussures à leurs pieds »... Platon aurait-il donc raison ?
Est-il si évident que le désir laisse toujours échapper ce qu'il est parvenu à se procurer ? Imaginons un couple qui désire avoir un enfant et parvient après des années d'attente à le mettre au monde. Ne connaît-il pas une satisfaction d'autant plus grande qu'elle se sera fait attendre, et qui pourtant sera durable ? Ce couple trouvera sa joie à voir son enfant grandir et partir, voler de ses propres ailes. Il est ainsi un désir que Platon semble ignorer, le désir de donner la vie, de désir de faire être l'autre, celui, oblatif et non captatif de la générosité... N'y aurait-il pas lieu d'imaginer une autre généalogie que celle d'Amour-Eros, celle d'Amour-Agapé ?
Est-ce à dire que la définition du désir comme manque est reconduite ici et mise au principe de toute philosophie ? Dans un premier temps oui, mais uniquement pour montrer qu'Eros ne saurait être un dieu. Parce que le désir tient le milieu entre le savoir et l'ignorance, entre la possession et l'absence, entre les dieux et les hommes : Eros est un démon et un philosophe. Le désir n'est pas seulement le manque, mais tient le milieu entre le manque et l'avantageux, le pur manque, celui de l'ignorant, ne pouvant conduire à la philosophie.
Mise en relation avec le programme :
Le sujet traité met en relation le fait de philosopher et de céder au désir, puisque Platon souligne l'idée que c'est l'Eros, symbole même du désir, qui philosophe à travers nous, dans le cas d'un discours. La vocation philosophique repose donc essentiellement sur le désir de découvrir le sens des choses vraies, étant donné que le philosophe ne présente aucune lassitude à s'intéresser à l'essence même de ce qui l'entoure. Sans désir, le fait de vouloir amener la pensée à son apogée n'existerait donc pas, puisque l'on serait indifférent face à toute découverte.
Quelques passages capitaux :
GF Flammarion p.69 « Mais tu as reconnu que l'Amour, parce qu'il manque des bonnes et des belles choses, désire ces choses mêmes dont il manque […]Il interprète et porte aux dieux ce qui vient des hommes et aux hommes ce qui vient des dieux, les prières et les sacrifices des uns, les ordres des autres et la rémunération des sacrifices ; placé entre les uns et les autres, il remplit l'intervalle, de manière à lier ensemble les parties du grand tout; c'est de lui que procèdent toute la divination et l'art des prêtres relativement aux sacrifices, aux initiations, aux incantations, et toute la magie et la sorcellerie. »
GF Flammarion p.71 « D'un autre côté, suivant le naturel de son père, il est toujours à la piste de ce qui est beau et bon; il est brave, résolu, ardent, excellent chasseur, artisan de ruses toujours nouvelles, amateur de science, plein de ressources, passant sa vie à philosopher, habile sorcier, magicien et sophiste. »
GF Flammarion p.71 « Ce qu'il acquiert lui échappe sans cesse, de sorte qu'il n'est jamais ni dans l'indigence ni dans l'opulence, et qu'il tient de même le milieu entre la science et l'ignorance, et voici pourquoi. Aucun des dieux ne philosophe ni ne désire devenir savant, car il l'est; et, en général, si l'on est savant, on ne philosophe pas ; les ignorants non plus ne philosophent pas et ne désirent pas devenir savants; car l'ignorance a précisément ceci de fâcheux que, n'ayant ni beauté, ni bonté, ni science, on s'en croit suffisamment pourvu. Or, quand on ne croit pas manquer d'une chose, on ne la désire pas. »
GF Flammarion p.72 « En effet, la science compte parmi les plus belles choses ; or l'Amour est l'amour des belles choses ; il est donc nécessaire que l'Amour soit philosophe, et, s'il est philosophe, qu'il tienne le milieu entre le savant et l'ignorant et la cause en est dans son origine, car il est fils d'un père savant et plein de ressources, mais d'une mère sans science ni ressources. […] Mais si, par exemple, dit-elle, substituant le mot bon au mot beau, on te demandait : Voyons, Socrate, quand on aime les bonnes choses, qu'aime-t-on? — Les posséder, répondis-je. — Et qu'est-ce qu'aura celui qui possédera les bonnes choses? — La réponse, dis-je, est plus facile : il sera heureux. C'est en effet, dit-elle, dans la possession des bonnes choses que consiste le bonheur, et l'on n'a plus besoin de demander pourquoi celui qui désire le bonheur veut être heureux. »
GF Flammarion p.74 « Mais il y a beaucoup de manières de s'adonner à l'amour, et de ceux qui recherchent l'argent, les exercices physiques, la philosophie, on ne dit pas qu'ils aiment et sont amants; mais il y a une espèce particulière d'amour dont les adeptes et sectateurs reçoivent les noms du genre entier. »
GF Flammarion p.75 : « Quand nous sommes en âge, notre nature sent le désir d'engendrer, mais elle ne peut engendrer dans le laid, elle ne le peut que dans le beau ; et en effet l'union de l'homme et de la femme est enfantement. C'est là une œuvre divine, et l'être mortel participe à l'immortalité par la fécondation et la génération ; mais elle est impossible dans ce qui est discordant; or le laid ne s'accorde jamais avec le divin, tandis que le beau s'y accorde. La Beauté est donc pour la génération une Moire et une Eileithyie. Aussi quand l'être pressé d'enfanter s'approche du beau, il devient joyeux, et, dans son allégresse, il se dilate et enfante et produit ; quand, au contraire, il s'approche du laid, renfrogné et chagrin, il se resserre sur lui-même, se détourne, se replie et n'engendre pas; il garde son germe, et il souffre. »
Suite du projet :
Par l'étude du désir en tant que sentiment que l'Homme ne peut s'empêcher de refouler, je souhaiterais aborder l'idée de transgression et plus particulièrement de culpabilité du désir, qu'il soit satisfait ou non. On a compris ici, dans ce texte du Banquet de Platon, que le fait de philosopher pouvait aussi être assimilé à un désir, dû à son caractère insatiable. On en a déduit que le désir était présent même chez les philosophes, ce qui implique que toute personne est apte à ressentir un désir, étant donné la véritable définition du désir, celle de l'appétit, de ce qui consiste à émerveiller les sens de l'Homme. Ainsi, au trimestre suivant, je me poserai la question du désir en tant qu'interdit plutôt qu'en tant qu'acte satisfait, afin d'en arriver à la conclusion suivante : faut-il ou non éprouver ses désirs en tout insouciance ?
Amen 