Reno procédait à quelques ajustements de Matérias dans sa cabine lorsque la chose arriva.
Il y eut une nuée blanche, des fumerolles, et Asaël apparut devant lui. La Prisonnière était cette fois entourée d´une vingtaine de cercles de barbelés qui tournoyaient dans l´air à un mètre au-dessus du sol.
- Ah! fit Reno. Asaël ? !
- Que faites-vous? Vous devez arrêter Astaroth...
- Astaroth a été transformé en porc par un certain Orlan.
Asaël tourna sa tête vers lui. Ses yeux étaient comme toujours dissimulés sous un bandeau entouré de fil de fer barbelé, mais le Turk eut la certitude qu´elle le regardait. Il se demanda quel genre de regard se cachait derrière le tissu et le métal.
- Orlan? murmura-t-elle. Tu devrais te méfier de lui, Reno des Turks... Ecoute-moi... Orlan a transgressé les lois les plus élémentaires de la nature pour traverser les siècles... Il ne se sent plus prisonnier des chaînes de la morale...
- Comment ça? s´enquit Reno. Il torture des gens et tout ça?
La jeune femme ne répondit pas à sa question, mais reprit:
- Où allez-vous?
- Trouver Baruch de Spinoza, un scientifique rebelle. Il est quelque part sur le continent occidental. Peux-tu nous aider, Asaël?
- Je sais où est Spinoza... Il a peur... Il se terre dans son laboratoire, qui est à l´abri des regards... Dans des ruines de pierre...
Reno passa la main dans ses cheveux roux, hébété.
- Mais que fait-il là-dedans?
- Il cherchait de sombres secrets... Une légion de monstres l´entoure, des créatures redoutables... Spinoza a creusé sous le sol, mais cela a ébranlé ses convictions. Il a découvert un pouvoir terrible.
Asaël se tut. Reno se leva, s´approcha d´elle.
- Comment sais-tu tout ça? Et peux-tu être plus claire?
La jeune femme se mit à sangloter et se jeta dans ses bras.
- Arrête-les, Reno, arrête Spinoza et Astaroth... Tu dois le faire...
Reno eut un sursaut. La peau d´Asaël était froide. Pas aussi glaciale que celle d´un cadavre, mais elle manquait de chaleur. Il sentait les cercles de barbelés tourbillonnant autour d´eux, lui écorchant le dos.
Ruth retournait à la cabine de Reno, une carte à la main. Elle venait de déterminer précisément, en consultant le dossier de Spinoza, dans quelles zones le scientifique pouvait avoir établi son laboratoire secret.
Elle croisa le marin Craven, qui caressait fébrilement un cube vidéo étiqueté "La nuit des goules, Ed Wood", passa un tournant et aboutit devant la cabine de son collègue.
La porte était entrouverte. Ruth jeta un regard à l´intérieur et vit Reno qui étreignait Asaël.
La Turk eut l´impression de recevoir une claque en plein visage. Le pentagramme de lumière derrière la Prisonnière semblait en éruption. S´il reflétait l´état d´esprit de cette créature, elle devait être bien émue.
Ruth serra les dents, pensant: "Très bien. Pendant que je travaille, monsieur Reno s´amuse". Elle se rendit compte que sa découverte l´affectait beaucoup. Ne comprenant plus ses propres sentiments, elle s´éloigna vers la salle des machines.
Contrairement à la peau d´Asaël, les larmes qui coulaient dans le cou de Reno étaient chaudes. Avec maladresse, il lui tapota le dos.
- Finissez-en, sanglota Asaël.
Elle s´estompa. Le Turk eut soudain l´impression d´étreindre un banc de brume. Il n´y avait plus de jeune femme. Seulement des étincelles blanches qui retombaient dans l´air.