Le ciel était strié de traits de feu et magiques, traversant la fumée des incendies dans un bruit de perforation continu et étourdissant. La brume marine n’arrangeait rien et parfois on pouvait à peine voir ses pieds, alors ses alliés ou ennemis… Le froid mordant n’autorisait aucune pause et il fallait donc bouger perpétuellement dans ce brouillard azur pour ne pas finir comme une statue de glace, de plus c’était le meilleur moyen de se tenir à l’écart de la sauvagerie du combat régnant en ses lieux.
Genshin, le pêcheur devenu soldat, était là, au milieu de ce chaos, défendant comme il pouvait sa patrie le Royaume Neither et éventuellement sa vie. Le jeune homme avait délaissé ses haillons de travailleur pour une cotte de mailles en argent et des épaulettes violettes renforcées de plaques de Margolle, la tortue à double carapace, et désormais sa petite rapière avait laissé place à une épée à deux mains en ivoire et orné du symbole Neitherien, la perle d’eau. Le visage de l’intéressé , qui était si beau et innocent avant son départ pour le Front Nord, s’était mu en une face de guerrier d’expérience, les trois jours que sa division avait passé à contenir les Démons l’avait profondément marqué.
Genshin avait vu tomber des amis, des inconnus, des alliés mais chaque décès le rendait plus dur, une âme de plus a vengé, une âme de plus à prendre… Livrer bataille dans ces marais qui étaient la frontière de la contrée était très périlleux, les nombreuses lianes, l’eau infestée de parasites et l’atmosphère chargée n’arrangeaient rien et d’autres plaies s’ajoutaient à ce sinistre tableau.
Heureusement, le soldat et les siens logeaient dans un bâtiment situé sur l’unique colline entourée d’arbres morts du secteur, une vieille ruine construite à l’époque de l’Ancien Temps mais celle-ci tenait encore et gardait son architecture de temple avec fierté.
Les constructeurs Impériaux envoyés par le Baron Krystar avait fait du beau travail et leur bastion jouissait donc de deux tours de surveillance en roche brute et de meurtrières improvisées mais extrêmement efficaces grâce à leur emplacement dans les hauteurs. En tout l’édifice devait faire une quinzaine de mètres de hauteur à l’œil, cependant « Le Foyer « comme les fantassins l’appelaient, s’enfonçait jour après jour dans la vase noire du marais.
Sa famille manquait au jeune homme aux yeux amendes mais l’idée de savoir qu’il luttait pour eux, pour que la si belle Neither reste libre et revoir un jour les vagues se briser sur la Mer Nirvannienne aux reflets envoûtants, lui donnait de la bravoure et surtout de l’espoir. Parfois c’est tout ce qui pousse à continuer à avancer.
Perché sur la rambarde de la tourelle de guet située à droite du Foyer, gardant son équilibre avec une facilité presque surnaturelle malgré la gêne occasionnée par son arme lourde, Genshin observait l’horizon en proie aux flammes au côté du fauconnier Garett, un garçon au teint bronzé et aux cheveux d’or mais dont l’innocence s’était envolée comme un vol effrayé de Fujin. Ils avaient sympathisés rapidement, car venant de la même région et ayant à peu près le même âge mais ce que les deux guerriers se cachaient mais qu’ils savaient au fond d’eux-mêmes c’est que leur chance de survivre à cette lutte était plus que minime.
Dans sa tenue légère bleue, Garett lissait les plumes de son aigle royal posé sur sa main gantée avec gentillesse qui se tenait droit, le regard impassible, fixant les alentours de sa tête d’oiseau de proie. Après quelques minutes de ce toilettage nécessaire à la bonne pénétration du rapace dans l’air, le fauconnier se tourna vers son ami, affichant un sourire forcé.
-Descend d’là Genshin, dit-il avec entrain. Tu me perturbes à tenir comme ça sur cette barre.
Son interlocuteur fit une pirouette arrière avec un grâce féline et se retrouva les deux pieds sur le sol poussiéreux de la tour, l’air malicieux tandis que son partenaire restait bouche-bée de cet exploit. Genshin s’approcha doucement de Garett qui s’était remis au nettoyage de l’aigle, ce qui était tout à fait superflu mais lui permettait de s’isoler un peu du reste du monde.
-Allons, allons ne me dis pas que tu ne sais pas faire ça ? railla-t-il en désignant le bord de l’édifice au fauconnier.
-Si je voulais voir un bouffon faire ses tours, je me serais engagé dans l’armée d’Impérial. Enchaîna l’intéressé avec vivacité en faisant référence à la cour du Seigneur du dit-Royaume ou on trouvait saltimbanques et acteurs à foison. Les deux guerriers se laissèrent aller à un rire franc, heureux de ce moment de complicité, la joie était rarement présente dans leur existence.
-Occupe-toi plutôt de ton piaf, vieux. Dit le soldat brun en reprenant son poste d’observateur.
Soudain l’oiseau se mit à piailler dans un cri strident, se débattant de l’étreinte de son maître, essayant de s’enfuir en prenant son envol et mordant à tout-va. L’énorme volatile au plumage noir piqueté de blanc paniquait complètement et ses serres giflaient l’air avec frénésie, Garett avait du mal à contenir le rapace, aussi son ami vint lui prêter main forte en tenant les ailes fermement.
-Je pensais pas qu’il était susceptible…plaisanta l’ancien pêcheur en évitant un coup de patte de l’animal qui lui aurait lacéré le visage.
-Non, c’est autre chose. Fit son compagnon. Oh mon Dieu… Genshin regarde-là-bas !
Ces mots avaient été prononcés sur le ton de la terreur, et l’intéressé regarda la direction indiquée, l’étonnement laissant place à une peur irrationnelle, excitée par les hurlements de l’aigle royal qui profita de ce moment d’égarement pour s’enfuir et disparaître dans les feuillages gris du bois.
Au pied de la colline, émergeant de la brume tels des fantômes, des silhouettes sombres avançaient presque simultanément vers le camp, certaines imposantes et lentes, d’autres petites mais rapides, et au milieu de cet océan d’ombres, une énorme se distinguait, une forme diabolique.
-Sonnez l’alarme ! articula Garett avec anxiété.
Aussitôt, le bruit des tambours se fit entendre et le Foyer s’ébranla, les guerriers sortant de part et d’autre des ruines pour se rassembler dans la cour aux ordres du capitaine Méroune, un chef très strict mais qui a souvent mené ses hommes à la victoire, est-ce que ça suffirait aujourd’hui ? Personne n’aurait pu y répondre…
Seulement, Genshin restait figé au sommet du promontoire, incapable de détacher sa vue du flot d’envahisseurs sauvage qu se rassemblaient près de la pente et plus particulièrement de l’énorme ombre qui se frayait un chemin par mis les êtres ténébreux. Quant la lumière de la fin d’après-midi éclaira la gargantuesque créature, le pêcheur sentit son sang se glacer dans ses veines à la vue du Démon Supérieur.
Faisant bien une dizaine mètres de hauteur, la peau de braise et les nombreuses cornes ornant le corps musclé du monstre et sa queue hérissée de pics embrasés mis la puce à l’oreille au jeune homme : un Héphaïstos, et pas des moindres… Les anciennes légendes avaient créé un slogan pour ce mythe mais la réalité semblait encore plus effrayante.
Le bois brûle,
Le Garouthe crie à la mort,
La cheminée crache son feu,
L’acier fond dans ta main,
Le sang coule et le volcan se réveille,
L’Héphaïstos sort chasser.
Les paroles de la chanson qui le terrorisait quand Grand-mère la racontait lui revint à l’esprit alors que les yeux de fauve du Démon se changèrent en rubis illuminant son corps inhumain d’un feu sanglant et maléfique. La créature poussa un hurlement qui fit trembler les murs du Foyer, les soldats attendant patiemment le premier coup mais leur confiance était au plus bas.
L’Héphaïstos cligna des paupières et un éclair s’échappa de ses orbites, frappant le temple avec une puissance jamais vue, l’énergie rouge dévora la pierre et le mur de défense principale fut détruit dans un bruit retentissant et dans une explosion de pierres, Genshin dut se baisser pour ne pas écoper d’un éclat coupant. Il se releva doucement pour voir sa division chargée vers la massa grouillante de Démon qui se précipitèrent à l’assaut également, toutes griffes dehors et la bave aux lèvres. Le son des lames et de la perforation envahit le Marais du Dernier Refuge, qui aujourd’hui portait bien son nom, si les ennemis passaient, le Royaume serait perdu, le jeun homme resserra sa poigne sur son épée et descendit les escaliers de marbre avec détermination.
« Mère, Sheikir… Je me bats pour vous… Pour Neither ! « pensa-t-il en se rendant vers le champ de bataille calciné.
Genshin repensa à l’aigle de Garett, si majestueux, si emblématique, en prenant son envol rien ne semblait pouvoir l’atteindre. Il aurai aimé être un oiseau, partir loin de la folie humaine, être libre…
La soirée débutait en cette fin de journée décisive pour les Landes Rouges, les grands troupeaux de Hyryuks, des bœufs imposants à la toison dorée, s’abritaient pour la nuit tandis que la danse nocturne des cycygues commençaient dans un balais de lumière irréel.
La fraîcheur du soir s’installait peu à peu tandis que la lumière faiblissait et la lune étincelante apparut dans les nuages bleutés du ciel de Twin, éclairant la contrée d’une lueur blanche révélatrice. Les animaux s’en allaient se coucher tandis que d’autres partaient en chasse, en fin de compte il ne s’agissait que d’une nuit banale dans le bois Feuillage célèbre pour son ancienneté légendaire.
Mais, au cœur des collines bordant la lisière de la forêt, un cri inhumain brisa ce calme quotidien, et s’accentua en glapissements excités.
Le pelage de la bête était d’un gris argenté aux teints blancs, ses yeux jaunes brillaient dans la pénombre ambiante et ses dents couleur ivoire soutenaient sa proie qui se débattait tant bien que mal à l’intérieur de cette gueule puissante. Enivré par la chasse, le prédateur labourait la terre de ses griffes bestiales, les enfonçant profondément comme si le matériau lui échappait.
Le canidé avala d’une traite quelques morceaux de la chair du pauvre glouton qui avait eu le malheur de se trouver sur sa route, lança un dernier hurlement à l’attention de l’astre de la nuit puis jeta la charogne qui s’écrasa contre un arbre un peu plus loin.
Etrangement, l’énorme loup se mit en boule, la queue repliée ainsi que les oreilles et s’immobilisa, attendant patiemment. La masse de muscles animale se mit alors à trembler de façon continue, chassant les feuilles mortes autour de lui et faisant soulever un nuage de poussière qui le masqua un instant.
Désormais, à la place de la bête sanguinaire au regard de fou se tenait un homme vêtu de haillons déchirés et haletant comme après une longue marche, silencieux et fixant la lune crème. Le lycanthrope vérifia en se tâtant s’il n’avait aucune blessure majeure et quand ses doigts de guerrier s’attardèrent au niveau de son cou, l’homme reconnut la texture de l’hémoglobine mais il ne s’agissait pas de la sienne. Un éclair de lucidité le frappa aussi rapidement qu’un coup d’épée, favorisé par la vue de la dépouille de l’habitant des forêts.
Le vent fouettant son visage, l’odeur de la peur, la chasse, la traque et la fuite… Tout lui revint comme à chacune de ses transformations qui se faisaient de plus en plus fréquentes et violentes, Wolf ne se rappelait même plus de ce que signifiait le mot « normalité ». Il y’avait d’abord eu cette fille dans l’auberge, la bagarre et ensuite cette poussée irrésistible que le malheureux essayait de contenir depuis des années mais la colère l’avait envahi et l’animal en avait profité pour prendre le dessus.
Le jeune homme eut un frisson et se rendit alors compte qu’il était torse-nu dans ce froid mordant typique des régions sauvages des environs, il frictionna son corps d’athlète, forgé par un entraînement rude, comme il pouvait et dans un mouvement qui avait pour but d’augmenter sa température corporelle, se coupa légèrement au niveau du bras. Wolf vit alors sa hache de guerre pendant fièrement à son ceinturon de cuir en lambeaux, unique vestige intact de son « escapade » nocturne et toujours aussi tranchante, il l’avait à peine effleuré et déjà un sillon rougeâtre se formait mais il guérirait vite, un des atouts de ceux qu’on appelait les Maudits.
Le lycanthrope remit en place une de ses mèches charbon et en s’asseyant sur un rocher qui trônait en plein milieu de la prairie à l’herbe dansante, toucha machinalement son menton pour se rendre compte qu’il avait une barbe de trois semaines qui ne l’embellissait nullement. Non pas qu’il s’intéressait particulièrement à son aspect, cette particularité le gênait et il décida de se couper ce surplus de poils prochainement, mais qui savait ou il serait demain ? Qui savait ou la bête le conduirait ?
Doucement, ses paupières se fermèrent, son corps se détendit, sa respiration devint lente et Wolf sombra peu à peu dans le sommeil réparateur, bercé par les mugissements des bovins aux longs poils d’or qui se rassemblaient en horde pour la nuit. Les étoiles embrasèrent peu à peu le firmament, et bien que ce soit impossible pour le Maudit, l’homme se sentit en paix tandis que la réalité s’effaçait laissant place à l’imaginaire des rêves…
Vosa vis 