Chapitre 4 : Il y a Mille Ans
Shadow chutait à n´en plus finir. Il était si embrouillé qu´il ne pouvait pas réfléchir ni juger de bien ou de mal ce qui lui arrivait. Jamais il ne s´était retrouvé dans une telle sensation de néant, où agir ou penser était impossible. Sa tête était tirée en arrière et ses membres flottaient dans le vide le plus absolu. Il aurait pu avoir l´impression qu´il tombait depuis des années.
Puis, progressivement, il perdit le peu de conscience qui lui restait ; et son esprit s´endormit dans un grand calme.
" Écoutes, à présent. C´est maintenant que tout commence. "
Shadow se réveilla en sursaut, et la voix s´évanouit. Il n´eut pas le temps de se demander qui était-ce, tant il fut soudain émerveillé par ce qu´il avait devant les yeux.
Des voix, des rires, une lumière des plus vives ; des hommes et des femmes Akalis. Leurs démons serviteurs. Tous circulaient sur les chemins le sourire aux lèvres, la joie au coeur. Shadow n´en croyait pas ses yeux. C´est lorsqu´il remarqua qu´il avait atterri dans un buisson de fleurs qu´il se décida à se lever pour continuer, émerveillé, à contempler les visages tout autour de lui. Les visages qui ne le voyaient pas. Les visages parmi lesquels il serait encore, si le grand malheur n´était pas arrivé. Il avait atterri au temps où l´on ne se doutait encore de rien...
Avide de découvertes, il s´aventura sur les chemins de pierre ensoleillés. Il tenta de se faire discret parmi la foule, mais lorsqu´un jeune Akali le traversa en courant, pour rejoindre ses amis qui l´avaient devancé, Shadow abandonna toute idée de se sentir présent. Malgré tout, il fit de son mieux pour éviter de se faire traverser par quelqu´un d´autre, car cela contribuait à lui serrer le coeur.
Pendant un moment, il quitta la foule pour aller errer seul près de la rivière. Elle glissait en silence, comme tous les jours, en brillant sous la lumière intense. Quelques bancs de pierre étaient disposés près de la rive. Deux jeunes femmes étaient assises sur l´un d´eux, et discutaient d´un air réjoui. Elles avaient l´air d´attendre quelque chose d´excitant. Shadow s´approcha d´elles et écouta ce qu´elles racontaient :
- Personnellement, j´ai passé ma matinée à me préparer, racontait l´une.
- Je te comprends ! C´est si fantastique ! Depuis le temps que je voulais en voir un !
- Oui, et il paraît même que les prêtresses vont saluer en personne les plus valeureux samuraïs ! Et nous on va assister à ça !
- Oh ! Imagines que Soranna sera parmi eux !
À ce nom, Shadow fronça les sourcils et écouta plus attentivement.
- Ca ne fait aucun doute ! C´est le meilleur de tous les guerriers samuraï ! Son maître est une fine lame incontestée, et comme on dit, tel maître, tel disciple !
- Moi, j´ai surtout hâte de voir défiler les prêtresses ! En plus, on dit que Lucéria, la fille de la grande prêtresse Sesily, a atteint l´âge d´être prêtresse à son tour !
- Vraiment ? Elle est si belle ! J´ai tellement hâte de la voir !
- Oh, regarde l´heure ! Ca va commencer, vite !
Les deux jeunes femmes se levèrent en toute hâte et rejoignirent le torrent d´Akalis qui défilaient vers la place principale du royaume. Elle était immense, et devait bien faire le double de celle de Black City.
Shadow avait récolté quelques informations, mais ça n´était pas suffisant pour savoir ce qui se passait. Il entreprit donc de plonger vers la foule pour à nouveau écouter ce qui se disait.
Soudain, son regard tomba sur un enfant qui tirait sur le kimono fleuri de sa mère en demandant de sa petite voix :
- Mère ! Mère ! Que se passe-t-il ? Pourquoi va-t-on à la grande place ?
- C´est le grand défilé des prêtresses, c´est un grand jour, expliqua la mère. De nouvelles prêtresses vont se faire élire pour vénérer Caelumbra.
Caelumbra ! Il était encore vivant en ce temps-là. Shadow serra les dents en entendant son nom, mais sut au moins qu´il avait compris le but de la cérémonie et de tout ce remue-ménage. Il se décida donc à aller à la cérémonie. Si l´esprit du temps l´avait amené en cet événement, après tout, ce n´était pas pour rien.
Lorsqu´au royaume tout était plus scintillant que jamais, le défilé débuta sur l´immense place de pierres. Les spectateurs étaient tous agités derrière une ligne de guerriers à l´allure fière. Vêtus de longs habits sombres et portant fièrement un long sabre le long de la cuisse, ils formaient une voie qui amenait tout droit au temple. Et lorsque les prêtresses, accompagnées de leurs gardiens, commencèrent à s´avancer entre les deux lignes de samuraïs, les Akalis redoublèrent leurs acclamations.
Il ne devait y avoir qu´une dizaine de prêtresses, si ce n´est moins. La plupart d´entre elles semblaient âgées, ainsi que leurs gardiens. Les samuraïs les saluaient respectueusement lorsqu´elles passaient devant eux. Mais la dernière des prêtresses à défiler était de loin la plus jolie mais aussi la plus jeune. Lorsqu´elle passa devant lui, Soranna, le plus grand des guerriers samuraïs, la salua très bas avec un sourire splendide. Lucéria, émue, lui rendit son sourire mais ce ne fut pas le cas d´Arthur, le gardien de Lucéria, qui avait passé son regard sur Soranna d´un oeil méfiant.
- Soranna, arrêtez de rêver.
Soranna cligna des yeux et se retourna. Umbralis était dressé de toute sa hauteur à ses côtés.
- Vous n´avez pas quitté des yeux l´entrée du temple depuis que Lucéria s´y est aventurée.
- Ah... fit Soranna, encore rêveur. Je n´ai pas dû m´en rendre compte...
- Certainement, oui.
La cérémonie se termina lorsque les prêtresses eurent fini leurs prières, et qu´elles eurent salué tout le monde. Soranna avait failli adresser la parole à Lucéria, mais s´était ravisé en croisant le perçant regard de son gardien Arthur.
Le soir, chacun rentrait chez soi. Shadow avait suivi Soranna jusqu´à chez lui, et avait effectivement reconnu la future chambre d´Aokurah. Le temps était calme. Umbralis était sorti. Soranna était le seul dans sa chambre. Il s´assit à son bureau, après s´être dévêtu de sa cape noire, et prit une sorte de plume de fer ainsi que de l´encre. Il ouvrit un vieux livres aux pages jaunies et commença à écrire.
Shadow s´approcha du livre pour savoir ce qu´il disait, tandis que la plume de Soranna s´agitait sur le papier. Elle racontait une histoire...
Toute la soirée, Shadow demeura près de son père à le regarder écrire. On y voyait grâce à une bougie posée sur le bureau, allumée d´une flamme qui n´usait pas la cire. Le temps s´écoula comme la rivière blanche, et bien vite, l´extérieur du royaume s´engloutit d´une sombre lueur. Il n´y avait pas un bruit dehors. Même mille ans après, songea Shadow, la cité n´avait pas changé. Elle était seulement moins calme le jour, animée par des chants, des rires et des voix, qui donnaient au royaume Akali la vie qu´elle allait sous peu perdre à jamais.
Les fenêtres des bâtiments restaient ouvertes, tant dehors il n´y avait pas de température. Il faisait pour chacun le temps qu´il souhaitait, jamais l´on avait froid ou chaud, et jamais on ne se mettait en colère. Comment avoir une raison de se mettre en colère ? Ces êtres-là ne connaissaient que le bonheur, et n´avaient qu´une minime connaissance de la tristesse, même eux ils ignoraient pourquoi ; c´était simplement pour qu´ils puissent se sentir heureux, et faire la différence entre un bien et un mal déjà existant. Oui, il existait, si faible, mais si coléreux, il attendait son heure depuis l´aube des temps, en se préparant à l´assaut...
Soranna ne se coucha que très tard. Shadow l´avait constamment surveillé, et avait suivi son histoire. Ce livre lui rappelait quelque chose, posé sur le bureau de pierre. Oui, il l´avait sans doute déjà vu quelque part. Ca y est, il se souvenait...
- " C´est tout écrit en Akurah. On dirait que ça conte une légende. "
Oui, il était certain, c´était le vieil ouvrage dont il s´était emparé au Royaume englouti par les flots, il y a longtemps de cela, lorsqu´ Inferna était encore en vie. Le livre qu´il s´était permis de juger sans en avoir lu un mot. Le livre qu´il avait reposé peu après, mais gardant malgré tout en sa mémoire le souvenir de la couverture épaisse, rouge sang et ornée de signes dorés qui, même après mille ans, n´avait pas le moindre du monde perdu de sa splendeur. Il s´en voulait de ne pas l´avoir lu plus tôt, mais pourquoi ? À quoi cela l´aurait-il avancé de lire ce que l´ouvrage racontait ?. .. Sans doute par ce qu´il disait, sur ses premières pages...
" Le souffle de vie des Akalis demeure au royaume oublié du temps, domaine de Caelumbra.
Je ne suis pas tranquille, et me pose des questions. Moi, guerrier samuraï, suis-je venu au monde pour une raison ?
Les gens sont naïves, elles se sentent chez elles. Les démons sont là pour les servir. Un dieu les surveille et peut les chérir.
Mais tout cela est-il suffisant ? Je sens chaque jour monter une tension, je ne peux dormir ; Umbralis peut veiller sur moi, mais peut-être ai-je raison, je me suis demandé pourquoi,
Pourquoi vivons-nous ? Caelumbra est trop bon, quelque chose ne va pas. J´ai l´impression parfois d´être seul, entouré de pantins crédules. Alors que je suis célèbre, et que l´on me respecte.
Mais notre tort est d´ignorer le danger...
Je suis méfiant, et sans doute malin, ai-je raison ? Qui peut me croire, à part un être sans nom ? Je suis douteux, et en suis conscient, je peux m´assoupir, oublier mes pressentiments. Mais qui fera le reste ? Qui me dira, dans quelque plus d´un an, tu avais raison, et maintenant c´est trop tard ?
Pourrait-on m´excuser ? M´excuser si j´ai tort, mais pour le moment je l´ignore. Seule une chose me paraît exister,
Notre tort est d´ignorer le danger..."
Fin du Chapitre 4.