Chapitre I : un nouveau départ
Le soleil embrasait les hautes herbes de la plaine. Il disparaissait derrière l’horizon, tranchant, impassible. Les derniers oiseaux encore dans le ciel regagnaient paisiblement leur nid, fuyant le voile de ténèbres qui arrivait par l’Est. Le soleil dans la journée avait chauffé les hautes herbes de la plaine, déversant son halo de chaleur dans la région. Les animaux y étaient rares, les Aptomoths avaient regagné en troupeau leurs espaces sécurisants, loin des vastes domaines gardés par des monstres aériens. Les quelques reptiles qui vivaient trouvaient ces hautes herbes rassurantes. Dégageant la chaleur de la journée, elles préservaient aussi du regard. Des rochers apparaissaient ci et là parmi les hautes herbes, donnant un semblant de savane à la plaine. Perché sur un de ces rochers, un homme fixait l’horizon qui s’embrasait. Ses yeux habituellement bleus s’enflammaient devant ce spectacle saisissant. Bien qu’étant habitué, il ne cessait de regarder tous les soirs ce coucher de soleil avec autant d’intérêt. Renforcé par la chaleur, le sol semblait se soulever vers les cieux. Les mirages dessinaient des flammes au loin. Une légère brise agitait les dreads locks blondes du jeune homme. Les quelques atebas parmi ses mèches lui donnaient un air indien, renforcé par son teint mat qu’il avait gagné suite à de longues heures passées au soleil, à travailler. Ses longues dreads nouées avec une sorte d’élastique tombaient au milieu du dos, reposant sur une chemise de lin, beige. Légère, elle s’agitait mollement au vent, se courbant sur les muscles du jeune homme pensif. Il laissa pendre une jambe de son perchoir, se laissant tomber sur la roche. Il était vêtu d’un pantalon beige aussi, tirant un peu sur le vert par endroits, en lin tressé de ses propres mains. Pieds nus, il laissait la brise l’envahir et le rafraichir. Une dure journée de travail s’achevait encore. Il ferma un instant les yeux, sentant l’énergie du monde le pénétrer, comme chaque moment de ce type. Les vibrations du monde passaient dans ses mains adroites, posées sur la roche. On aurait pu dire qu’il se sentait apaisé.
Il ouvrit les yeux subitement. Il le savait. Quelque chose n’allait pas évidemment, il essayait de fuir cette inquiétude. Il fallait se rendre à l’évidence, quelque chose n’allait pas. Depuis deux heures environ il avait soigneusement tenté de fuir ce sentiment de crainte qui l’avait envahi peu à peu. Il s’était dit qu’en allant regarder le soleil se coucher, comme à son habitude, cela passerait. Au fil des minutes, il s’était rendu compte qu’au lieu de régresser, elle n’avait fait qu’augmenter. La crainte est comme la rouille accompagnée du temps et de l’eau. Elle est corrosive. Le jeune homme prit sa décision en deux temps trois mouvements. Il sauta à terre. Après une chute de trois mètres, ses pieds touchèrent le sol avec une légèreté rare. Il contourna le rocher saillant sans presser son pas, mais parut soudain déterminé. Il se tournait vers l’Est, vers ce voile de ténèbres qui grandissait, chassant l’astre flamboyant qui disparaissait peu à peu derrière l’horizon.
Les herbes s’écartaient, sentant que l’homme ne leur ferait pas de quartier si un obstacle se dressait. Il était insondable, son regard trahissait une volonté incalculable, mais un éclat d’inquiétude brillait dans ses pupilles. Ses bras puissants écartaient les herbes, ses jambes accélérèrent. Il courait à présent. Ses pieds nus, habitués aux brindilles en tout genre, fauchaient le sol aride de la plaine. Il évita une souche renversée, cachée par la végétation. Son saut le projeta sur de longs mètres. Il atterrit sans bruit plus loin, légèrement, mais tout en puissance. La première barricade n’était plus qu’à quelques mètres. Il ne prit pas la peine de trouver la poignée de portillon sur la droite, il sauta les un mètre vingt en bois aisément. Il atterrit sur un sol fait de pavé. Son village. Plongés dans le silence du soir, les habitacles suivaient l’homme qui remontait à présent l’allée centrale.
Pas un chat ce soir. Il l’avait remarqué dès son enjambée de la palissade. Un soir d’une rude journée, comme tous les jours d’été. Il bifurqua dans un froissement d’étoffe sur sa droite, vers une colline verdoyante, enflammée par les dernies rayons du soleil. Il courait toujours, mais ne semblait pas à bout de souffle. Il était léger. Le collier en perle de bois lui tapait le menton, recouvert d’un bouc blond sombre. La plume attachée entre les perles centrales du collier brillait d’un éclat rouge sang, animée par l’éclairage solaire. Il tourna le dos au soleil lorsqu’il entra.
La porte s’ouvrit brusquement, soulevant un voile de poussière dans l’encadrement de la porte. L’homme apparût soudainement et ne prit pas la peine de la refermer. Il entra dans la vaste pièce, sûrement le salon. Une jeune femme était avachie près de la fenêtre de la pièce, ou filtrait un mince rayon orangé. Elle tissait du lin, pour une chemise. De longues tresses châtain foncé pendaient dans son dos, coincées entre le fauteuil et son corps. De longues atebas tombaient dans ses cheveux, de diverses couleurs, comme l’homme qui se tenait sur le seuil du salon. Elle avait allumé une lampe à ses côtés lorsqu’elle fit un bond en levant les yeux, dans sa direction. Ses yeux verts pétillaient, et renforçaient un très beau côté asiatique qui caractérisait son doux visage. Les traits fins, ses yeux bridés ajoutaient un charme particulier à la jeune femme. Elle était vêtue d’un débardeur vert en soie, léger, qui épousait ses formes généreuses à la poitrine. Un collier disparaissait entre ses formes féminines, du même motif que celui de l’homme. Ses longues jambes étaient repliées sur elles mêmes. La jeune femme semblait souple, et athlétique. Ses puissantes cuisses ne se cachaient pas sous le pantalon marron clair qu’elle portait. Pieds nus, elle semblait reposée quelques secondes avant l’intrusion.
- Kali ! Mais t’es malade ou quoi ?
- Yuri, ça peut pas durer, tu sais aussi bien que moi que ce n’est pas normal. Quelque chose cloche.
- Kali…
Yuri se leva, étirant ainsi son corps. Un ventre plat et mat était apparu entre le débardeur et le pantalon. Elle passa une main autour du cou de Kali, sa bouche s’approchant de la sienne.
- Je sais que ce n’est pas normal. Mais peut être qu’elle est simplement restée plus longtemps, tu sais comment elle est…
- Justement, il y a quelque chose qui ne va pas, merde !
Il fuya les lèvres de la jeune femme, et se retourna. Il ne savait plus quoi faire.
- Yuri, je vais jeter un œil.
- Kali ! Tu sais aussi bien que moi que la forêt est sans dangers, qu’est-ce qui aurait pu lui arriver ? Sincèrement, qu’est-ce qui aurait pu lui arriver ? Kali ?
La jeune femme regardait un seuil vide. Elle marcha vers l’entrée d’un pas précipité. Kali sortit subitement de la pièce sur sa droite, un sac en bandoulière pendant au niveau de la taille.
- Kali, qu’est-ce que tu…
- Soit tu viens avec moi, soit tu restes ici. Ma décision est prise.
Yuri le considéra longuement des yeux. Elle vit Katana noir et rouge dans le dos, accroché à une cingle de cuir.
- Kali… Tu avais promis…
- Il y a des fois où il faut se montrer plus prudent qu’on devrait l’être.
- Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée…
- Moi non plus, mais je tente. Tu viens, oui, ou non ?
La jeune femme regarda la lame scintiller sous le dernier rayon de soleil qui perçait l’habitat. Elle baissa la tête, et disparut derrière le rideau de soie qui fermait l’entrée de la pièce où Kali était rentré quelques instants auparavant.
A plusieurs centaines de kilomètres de là, une jeune femme cria toutes les peines du monde, celui d’une femme qui ne désire plus qu’une chose, au point de l’espérer: mourir.