Sortant d´un silence de dix jours hormis quelques généralités assénées à ses ministres le 2 novembre , Jacques Chirac a consenti, au soir du dimanche 6 novembre, à parler aux Français. "Le dernier mot doit revenir à la loi", a martelé le président de la République, en faisant du rétablissement de l´ordre public un "préalable" à la poursuite d´une action pour "l´égalité des chances" . Des mots vagues, formulés d´un ton saccadé, qui ont montré que, si la magie de la parole présidentielle a naguère existé, elle n´opère plus. La onzième nuit de violences urbaines qui a suivi dans les cités a livré sa moisson de voitures brûlées 839 avec, de surcroît, des tirs de grenaille contre des policiers. Trente-quatre fonctionnaires de police ont été blessés, dont deux grièvement. L´escalade continue.
Cette explosion de violences dans les banlieues, cette "chienlit urbaine", comme aurait pu dire le général de Gaulle, dressent un implacable constat d´échec des grandes promesses du candidat Chirac qui se promettait, en 1995, de réduire la fracture sociale et, en 2002, d´éradiquer l´insécurité. Le 10 janvier 1995, M. Chirac, alors maire de Paris, publie un livre programme, La France pour tous , qui est un véritable réquisitoire contre un pays qui a laissé se développer la pauvreté, l´exclusion, le chômage, le délabrement des banlieues, en avançant des chiffres qui "en eux-mêmes, n´expriment pas la gravité de la fracture sociale qui menace je pèse mes mots l´unité nationale" . Et le futur président poursuivait : "Dans les banlieues déshéritées règne une terreur molle. Quand trop de jeunes ne voient poindre que le chômage ou des petits stages au terme d´études incertaines, ils finissent par se révolter. Pour l´heure, l´Etat s´efforce de maintenir l´ordre et le traitement social du chômage évite le pire. Mais jusqu´à quand ?"
Le diagnostic de M. Chirac, fondé sur une note de la Fondation Saint-Simon sur "la fracture sociale" , dont l´auteur, Emmanuel Todd, mettait en avant son opposition à l´Europe de Maastricht, était d´une remarquable justesse. Pour guérir cette "France blessée, qui paie par le chômage et l´exclusion la facture de nos conservatismes" , le futur président prescrivait cinq remèdes sous la forme d´engagements : "Redonner à chaque Français sa place et sa chance dans la société, mettre les forces vives de la nation au service de l´emploi, bâtir de véritables solidarités, rendre aux Français la maîtrise de leur destin, garantir l´ordre républicain." Il serait cruel de faire le bilan de chaque engagement, mais en dix ans, qu´il s´agisse de la politique de la ville, de l´intégration ou de l´action contre le chômage, l´Etat a montré son impuissance. Et les cités s´embrasent.
La gauche et la droite portent des responsabilités dans cette déchirure du pacte républicain dans les banlieues. Mais, depuis trois ans, la droite est revenue au pouvoir. Il y a deux ans, le 21 octobre 2003 à Valenciennes, M. Chirac a ressuscité la fracture sociale en évoquant la nécessité de reconquérir les "territoires perdus de la République" . "Ces difficultés, ces drames, cette fracture sociale qui menace de s´élargir en une fracture urbaine, ethnique et parfois même religieuse, ne sont pas des fatalités" , assurait-il. Là encore, le diagnostic était juste et il y a aujourd´hui en France 300 cités sensibles en raison des difficultés d´intégration des jeunes qui connaissent une "fracture urbaine" . Mais M. Chirac n´est plus candidat, il est président. Il n´a plus seulement à diagnostiquer ou à se contenter de donner de tardifs coups de menton sur "la priorité absolue" de l´ordre. Il lui faut agir pour réduire la "fracture urbaine" qu´il a laissé s´élargir.
source :
http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3232,36-707519@51-704172,0.html