Nous, notre proviseur nous a tenu ce discours :
"A vous voir si nombreux, je n´ai qu´un mot à la bouche pour exprimer mon émotion ce matin mais, chacun doit le comprendre, c´est vraiment du fond du cœur que je veux vous le dire : bonjour et merci d´être là !
Jeune, j´ai été ému par la prière de Michel-Ange : " Seigneur accordez-moi la grâce de toujours désirer plus que je ne peux accomplir ". C´est ce que je veux souhaiter à chacun de vous, que dans vos vies vous gardiez toujours l´envie de vous surpasser, le désir de réaliser, la volonté de faire de votre existence quelque chose de grand et de fort. L´histoire nous enseigne que c´est de l´imagination fiévreuse de la jeunesse que sont sorties toutes les grandes révolutions des temps modernes.
La Révolution Française a été accomplie par des jeunes gens. Les fédérés marseillais qui montaient à Paris en 1792 n´avaient pas 20 ans pour la majorité d´entre eux. Les soldats de l´An II n´étaient pas plus vieux et ils étaient commandés par des généraux de 25 ans. Après avoir été les héros de Valmy, de Jemmapes et de Fleurus, ils eurent l´énergie d´être encore les acteurs d´Austerlitz, d´Iéna et d´Eylau… Quand la Révolution fut terminée, quand Napoléon eut cessé " de faire ses plans de bataille avec les songes de ses soldats endormis ", leurs enfants s´éveillèrent de leurs rêves de gloire et de conquête. " Alors s´assit sur un monde en ruines une jeunesse soucieuse ". Elle se releva pour inventer le romantisme, la peinture moderne, la révolution industrielle. Quand le XXe siècle s´ouvrit ce furent encore des poètes et des peintres de 20 ans et des savants de 26 ans qui refirent le monde.
En 14-18 la jeunesse française fut héroïque. Sur 1,3 million de morts un tiers avaient moins de 30 ans. En 18 on mobilisa les jeunes Français à 18 ans. Après l´armistice, une fois de plus assise sur un monde en ruines, cette jeunesse meurtrie, à peine sortie du massacre était convaincue que le monde était absurde et que l´homme était seul. Et pourtant elle aussi sut se relever. Elle fit jaillir de sa souffrance et de son doute le surréalisme, le cubisme. Elle échoua hélas à faire mettre la guerre hors-la-loi.
En 40 les premiers résistants avaient à peine 16 ans. Les cinq martyrs du lycée Buffon avaient entre 15 et 18 ans quand ils furent assassinés par l´occupant. Guy Môquet 17 ans et demi quand il fut fusillé. Il écrivit à ses parents avant de mourir : " J´aurais voulu vivre. Mais ce que je souhaite de tout mon cœur, c´est que ma mort serve à quelque chose. 17 ans et demi… Ma vie a été courte ! Je n´ai aucun regret si ce n´est de vous quitter tous ". On peut être grand quand on a 17 ans… Ses camarades gravèrent sur les murs de leur cellule " nous vaincrons quand même ".
La jeunesse ne doit jamais s´avouer vaincue…
Cette génération de la Résistance, rescapée des camps et des maquis, dont l´épreuve avait décuplé l´ardeur, voulut réussir là où ses pères et ses grands-pères avaient échoué. De l´âme blessée de cette jeunesse, de son innocence perdue d´avoir vu de si près la mort et la barbarie, de ses mains encore tremblantes d´avoir tenu les armes, jaillit la reconstruction, les Trente Glorieuses, la décolonisation, l´Europe, et la sécurité sociale. La jeunesse peut être invincible…
Après le drame algérien, sur fond de guerre du Vietnam et de guerre froide une génération nouvelle se leva à son tour. Elle proclama vouloir vivre sans contrainte et jouir sans entrave. En mai 68, au plus fort de la révolte étudiante, Georges Pompidou avait dit : " je ne vois de précédent dans notre histoire qu´en cette période désespérée que fut le XVe siècle, où s´effondraient les structures du Moyen-Age et où, déjà, les étudiants se révoltaient en Sorbonne… ".
En juin 1969, alors qu´il venait d´être élu Président de la République, il déclarait : " Le monde a besoin d´une Renaissance et aucun de ceux qui détiennent des responsabilités – qu´elles soient politiques, économiques, sociales, intellectuelles ou proprement spirituelles – n´a le droit de penser qu´il n´est pas concerné ".
Vous, vous êtes les enfants de la crise. Vous voyez le chômage, la précarité, l´exclusion et vous vous posez tant de questions sur votre avenir.
Vous voyez la discrimination, le racisme, l´antisémitisme et vous enragez de voir la patrie des droits de l´homme mettre au 2ème tour d´une présidentielle Jean-Marie Le Pen.
Vous voyez des gens qui dorment sur le trottoir et l´enfant du tiers monde qui meurt de faim. Vous voyez des malheureux qui sur leur pirogue affrontent l´océan pour gagner ce qu´ils croient être la terre promise et qui perdent la vie avant de toucher le rivage. Et vous n´acceptez pas que le monde qui n´a jamais été aussi riche laisse autant de pauvres sans perspective.
Vous voyez la planète saccagée et vous êtes révoltés de voir l´humanité danser sur un volcan.
Au milieu de tant d´espoirs, de rêves et de promesses que vous offre le monde, au milieu de tous les obstacles que la société dresse devant vous et qui vous empêchent de prendre votre élan j´ai conscience que la jeunesse hésite sans cesse entre la joie de vivre et la peur de vivre.
Le jeune internaute qui s´enferme dans son monde virtuel a peur du monde réel comme le jeune qui s´enferme dans son quartier a peur du monde extérieur. Le jeune qui allonge indéfiniment ses études a peur du monde du travail, comme le jeune qui se drogue a peur de lui-même.
Mais on ne peut pas vivre en s´enfermant ou en fuyant.
Et vous voulez la vérité ! Cela tombe bien : je refuse le mensonge !
La vérité c´est qu´à vous maintenir indéfiniment dans un état de dépendance et d´assistance, on risque de vous faire perdre l´estime de vous-mêmes.
La vérité c´est qu´on ne rend pas service à la jeunesse en dépréciant l´effort.
On ne rend pas service à la jeunesse en disqualifiant le mérite.
La vérité c´est qu´on ment à la jeunesse en l´infantilisant.
Je ne suis pas venu vous proposer de vous aider à rester des enfants. Je suis venu vous proposer de vous donner les moyens de devenir des adultes à part entière ! Je ferai de vous des Hommes !
Je ne veux pas briser vos rêves. Je veux vous donner les moyens de les vivre.
Alors, sans plus attendre, je vais vous laisser regagner vos classes, en vous souhaitant une bonne rentrée !"