Le garde fronçait des sourcils de manière fortement humoristique. La situation aurait pu sembler très sérieuse voir complètement grave, si la moitié de la garnison du poste de garde n’avait pas été plié en deux, peinant à reprendre leur souffle durant cette hilarité générale. Le pauvre soldat venait seulement de s’en rendre compte quand son visage décida d’exposer un échantillon parfait de toutes les nuances possible de rouges, y compris un bel écarlate sur le bout de chacune de ses oreilles. Son plus proche collègue prit finalement l’initiative de parler au pauvre malheureux, surmontant durement son propre fou rire quand celui-ci éclata de nouveau à la vue du visage empourpré.
« Mais par le crochet de Baldur, qu’est-ce que vous avez tous à vous foutre de ma gueule comme ça ? Et vous, allez-vous finalement répondre ? Que venez-vous faire dans cette foutue ville ? »
Son interlocuteur, un homme d’âge moyen et à l’air tout à fait banal dans cette partie de Toril, ne changea pas plus d’expression qu’il ne l’avait fait pendant les cinq dernières minutes. Ses yeux noirs ne semblaient que vaguement s’intéresser à ce qui l’entourait. Il n’avait pas dit un mot depuis que le garde l’avait interpellé. Quand ce dernier vociféra de nouveau ses questions, l’homme leva simplement sa main droite et la porta à sa tête, désignant son oreille de son index. Un homme trapu et totalement chauve sortit de la bâtisse, donnant au passage une claque retentissante sur la nuque de sa jeune recrue. Essuyant ses larmes, il réussit à reprendre son souffle et dit, d’une voix tonitruante :
« Par les saints tétons de Llira, tu ne comprends pas que ce pauvre bougre est sourd, imbécile ? Laisse le passer et qu’on en finisse, si je continue à rire dix secondes de plus, je vais finir par me pisser dessus »
L’inconnu se mit tout simplement en marche, sans attendre rien de plus, sans voir les regards légèrement surpris des soldats, et s’enfonça dans le cœur de la ville. Celui-ci ne semblait attirer l’attention de personne. Ses habits étaient modestes, sans non plus laisser penser qu’il était pauvre, ses cheveux aile de corbeau étaient taillés à la manière de n’importe quel autre badau et son teint ne suggérait ni qu’il fît partie de la noblesse, ni qu’il travaillât aux champs. Cet individu était tout bonnement trop banal pour que quiconque y prête attention, y compris les innombrables coupe-bourses et pickpockets envahissant cette ville. C’est pourquoi personne ne le remarquât quand il entra dans la petite échoppe d’un cordonnier, dans une ruelle bondée. Un vieil homme se tenait dans le fond, réparant un vieux sabot usé par des années de marche dans les ruelles boueuses de la Porte de Baldur. Quand il aperçut son nouveau client, son visage s’illuminant, il l’accueillit d’un joyeux mais tremblotant « Bienvenue l’ami, que puis-je pour vous ? ».
L’inconnu s’avança simplement, fit apparaître d’une de ses manches une jolie dague incurvée à la poignée d’obsidienne et trancha la gorge de l’artisan, de telle manière qu’il ne fut pas éclaboussé, sans que son visage ne trahisse aucune émotion. Le cordonnier, la main sur sa gorge ruisselante de sang observa, horrifié, son assassin essuyer sa lame sur son tablier, puis sortir tranquillement du commerce.