Le soleil brillait haut et fort, comme il le faisait depuis son lever, plusieurs heures plus tôt. Le Jardin du Luxembourg était relativement calme. Quelques passants se promenaient, discutaient tandis que çà et là, des dames retroussaient leurs robes de satin ou de soie pour s’asseoir dans l’herbe fraichement coupée. Tel gentilhomme, toujours galant, proposait sa veste pour s’attirer les faveurs de telle ou telle lady. L’humeur était on ne peut plus légère, paisible. À l’exception d’un groupe d’hommes, agités. Disposés en cercle autour d’une chose qu’elle ne pouvait voir, ils s’entretenaient bruyamment. S’approchant à pas de loup, elle s’immisça entre deux gentlemen, et ce qu’elle vit la surprit au plus haut point.
Il s’agissait du cadavre frais, légèrement sanglant, d’un homme habillé comme un bouffon ottoman. En plus de la provenance de cet homme, les circonstances de sa mort étaient aussi une question sans réponse. Reprenant sa marche, moins paisiblement que quelques minutes auparavant, elle commençait à ouvrir les yeux, à réfléchir pour chercher à comprendre.
Cette ville était d’ordinaire relativement paisible. Certes, il arrivait que l’on voie quelques foules se rassembler, gronder, mais ce n’était que la conséquence du mal-être des populations. Il ne s’agissait pas d’incidents majeurs, contrairement à cet assassinat. Les mêmes questions revenaient donc, encore. Que faisait cet homme ici, habillé de la sorte, pourquoi avait-il été tué... Comme elle s’arrêta soudainement de marcher, un homme se heurta à elle. Il s’excusa platement, mais elle ne l’entendait pas. Un événement, une chose, à elle seule pouvait expliquer cela. Mais ce n’était pas possible… Pas ici, pas après tout ce temps.
Reprenant sa marche, elle remarqua que le soleil disparaissait progressivement derrière les quelques hauts bâtiments. Sentant l’obscurité gagner les ruelles, elle se dit que sa marche touchait à sa fin. Lorsqu’elle entendit des bruits de pas pressés, au loin. Sa curiosité prenant le dessus, comme à l’accoutumée, elle se fit la plus discrète possible et s’approcha de la source du bruit. Un homme seul, habillé comme un maitre d’escrime, marchait rapidement.
Décidant de le suivre, elle se fondait dans les ombres grandissantes, plus silencieuse qu’un léger zéphyr. Il semblait apeuré, et jetait régulièrement des regards en arrière par-dessus son épaule. Il agissait réellement comme s’il se savait suivi, mais les rues étaient vides… À moins qu’elle ne soit pas la seule présente à savoir disparaître aux yeux des autres.
Elle s’arrêta, se recroquevilla dans un coin de pénombre, et observa. Il ne lui fallut que quelques secondes après que le duelliste soit parti pour qu’elle vît une chose singulière. Un pan de mur avait ondulé, comme si l’onde de chaleur d’un feu était passée devant, tout en se déplaçant. Elle regarda donc plus loin, et le même phénomène se reproduisit, allant dans la direction qu’avait empruntée le duelliste. Il était donc bel et bien suivi, cet homme-là. Et pas par n’importe qui, mais par une personne qui s’était rendue invisible. Littéralement.
Comprenant ce que cela signifiait, sa tête se mit à tourner. Elle avait du mal à respirer, ses jambes fléchirent, ses genoux heurtèrent le sol, les paumes de ses mains la rattrapèrent. Elle hocha la tête en fermant les yeux, son visage se fendit d’un large sourire. C’est alors qu’elle se pencha en arrière, et éclata de rire. Un rire tonitruant, qui envahissait toutes les rues avoisinantes. Un rire vrai et contenu depuis trop de temps, qui n’annonçait rien de moins que son bonheur le plus total.
Elle se releva, silencieuse, et sourit d’un air mesquin. Finalement, après tout ce temps.
Des bruits de pas retentirent. Un groupe d’hommes éméchés qui, attirés par son rire, chercheraient sans doute un peu de réconfort féminin, avec ou sans son accord. Elle n’aurait pas le temps de leur régler leur compte, pas maintenant. Elle avait désormais un but, une chose à faire.
Plus que ça, elle avait retrouvé sa raison de vivre.
Elle se tourna vers la provenance des pas. Le vacillement de la lumière de leurs torches se voyait au coin du mur, à quelques centimètres de ses pieds. Elle entendait leurs rires gras, elle sentait déjà leur odeur fétide. Ils s’approchèrent, tournèrent dans sa direction, et ne virent qu’un endroit désert, silencieux.
Filant à travers les rues de Paris, l’Éclaireuse cherchait sa prochaine proie. La Traque venait juste de commencer.
Moi, l’Éclaireuse, expert. 