L’ETRANGE DINER D’ARTHUR.
Arthur a réservé une surprise pour Estelle. Il l’a invitée dans un restaurant huppé et lui a réservé une belle table.
Pour l’occasion, Estelle a mis ses plus beaux atours. C’est vrai qu’elle est éblouissante. La courbe délicate de ses épaules, ses boucles blondes, son nez aquilin, sa bouche joliment dessinée et sa robe drapée de haute couture lui confèrent une élégance de vestale.
Tout le menu est une variation autour de la cuisine des terroirs.
Ainsi, l’entrée est un délicieux consommé, sobrement appelé La Soupe du Potager de Bonne Fée Nature.
Estelle se pourlèche les babines. Elle adore ces recettes anciennes, enrichies à l´aubépine et à l´aspérule, elle connaît leurs vertus apaisantes, rien de tel pour oublier le strass et les paillettes, ce velouté est idéal pour préserver le calme et l’équilibre.
Arthur est ravi des bonnes dispositions d’Estelle et ne peut pas la quitter des yeux. Elle est si gracieuse lorsqu’elle déguste sa soupe en maniant joliment la cuillère en argent qu’elle tient finement tout en relevant élégamment son petit doigt. Arthur se tient très droit lui aussi, les coudes bien à plat, et fait très attention à ne pas aspirer la soupe, habitude malencontreuse héritée du service militaire et qu’il n’a malheureusement jamais réussi à chasser définitivement.
Ils paraissent tous deux sur un nuage, partageant le bonheur de ce dîner en tête à tête, Arthur arrivant à refréner sa gouaille habituelle pour susurrer des mots doux à Estelle dont le sourire enjôleur ferait craquer le plus austère des séminaristes.
Tout d’un coup, Arthur est embarrassé. Sa gêne est visible, aussi Estelle ne manque-t-elle pas de la remarquer.
Arthur lui demande s’il peut appeler le chef de table, Estelle acquiesce.
Celui-ci accourt avec empressement.
Arthur lui souffle quelques mots, aussitôt le chef de table détale vers le bar et ramène une paille à Arthur.
Délaissant la cuillère en argent, Arthur s’empare de la paille et finit placidement son potage sous le regard éperdument amoureux de sa dulcinée et malgré les sourires amusés des autres convives.
Sauriez-vous deviner pour quelle raison Arthur a subitement changé d’attitude en cours du dîner, alors qu’à l’évidence il n’a pas connu d’ennui gastrique ni de quelconque malaise ? D’ailleurs, le consommé était impeccable, Arthur tout comme Estelle n’en ont pas laissé la plus petite lichette. Sachant qu’Arthur n’a pas perdu de pari, et que cette modification du comportement est purement aléatoire.