LA VERITABLE HISTOIRE DE LA VACHE QUI RIT
Il était une fois une vache très mignonne, gracieuse et coquette, avec toujours une marguerite au coin des babines.
Elle avait tout pour elle: une élégance naturelle attestée par un mufle relevé, des yeux malicieux, des oreilles joliment dessinées, des cornes bien dressées et d´une blancheur de lait, sans compter ce petit air tzigane grâce à deux jolies boucles d´oreilles multicolores.
Mais ce dont elle était le plus fier, c´était son appendice caudal (elle trouvait cette expression plus gracieuse que le terme queue).
Par ailleurs, elle avait un caractère agréable et se montrait bien plus gentille que son maître, un paysan rude et austère qui répondait au nom civil de Péquenot et dont la ferme très isolée dont personne ne s´échappait (sauf pour monter dans un van de boucher) s´appelait le CampBagnard.
Un jour malheureusement, et par la faute du père Péquenot qui lui avait donné du regain avarié (il ne faisait pas attention à la météo et récoltait du foin sans attendre qu´il ait fini de fermenter), la ravissante vache fit prise d´une colique épouvantable.
Cela commença par un ballonnement puis de véritables protubérances qui finirent par s´épancher en flatulences pestilentielles.
De plus, elle n´arrêtait pas de remuer son appendice caudal pour accélérer la ventilation.
Hélas elle ne pouvait pas éviter toutes les souillures.
Et les poils soyeux de sa magnifique queue finirent pas se coller au point qu´elle ressembla à un ersatz de balais de chiottes.
Ce qui ne manqua pas d´alerter les copines de l´étables, qui comme chacun sait sont assez vaches entre elles.
L´une menaça de meugler pour prévenir le père Péquenot afin qu´il se rente compte de l´atmosphère nauséabonde dans l´étable (le père Péquenot ne vote pas écologiste, mais comme tout le monde il connaît l´effet désastreux des pets de bovidés sur la couche d´ozone).
Il semblerait aussi qu´une telle agitation eut un grand effet sur la météo locale, puisqu´il commença soudain à pleuvoir comme vache qui pisse.
La pauvre vache n´en menait pas large. Le rouge lui monta jusqu´aux oreilles. Elle se sentait incomprise et trouvait que ses camarades étaient encore plus bêtes que méchantes. Ce n´était pas elle qui voulait se faire aussi grosse qu´un boeuf.
Bref, la situation ne s´améliorait pas, on aurait même dit que cela allait de mal en pis.
Finalement, le père Péquenot se rendit compte de la situation car toute l´étable s´était mise à protester, le vacarme devenait assourdissant. Même lui, pourtant dur de la feuille et passablement gêné par des articulations récalcitrantes, finit par s´extirper de sa couche.
"Vains Dieux la Gertrude, chais po c´qui s´passe ce soir, n´dirait-t-on pas qu´elles ont toutes mangé d´la vache enragée, crénom d´bou diou"!
Il faut savoir que le père Péquenot n´avait pas de boeuf sur la langue, néanmoins il parlait français comme une vache espagnole.
L´apparition du père Péquenot eut le don de calmer la troupe, cela fit un effet boeuf car les beuglements s´atténuèrent.
C´est alors qu´il s´approcha de la vache malade qui s´était réfugiée dans un coin isolé de l´étable, cachant sa peine dans une meule de foin.
"Bougre de saleté d´ruminant" dit le vacher. T´as pas honte d´nous faire des frayeurs comme ça, et d´m´obliger à rechausser les galoches en pleine nuit? Tu m´as cassé mon coup avé la Gertrude, d´ici à ce j´y r´toune, elle se sera rendormie!"
Comprenant ces mots, manifestement désolé d´avoir interrompu le coït conjugal de son vacher de maître, ruminant son fiel, la vache se décida à pointer le bout de mon museau.
"Mille sabots! V´là ce que c´est avé ces bêtes à cornes. Elles bouffent n´importe quoi, et après elles viennent gémir. Mais j´suis pas un bon samaritain, moi! A c´rythme là, je vais vite me r´trouver sur la paille. J´espère juste que t´vas pas nous coller une "pidémie".
Juste à ce moment là, un brave marchand de bestiaux fit hurler la corne de sa bétaillère.
L´père Péquenot s´empressa d´aller le voir. C´est décidé, il n´en voulait plus de c´te bête là. Il était d´accord pour la vendre tout de suite, sur pied. L´autre n´aurait qu´à en faire ce qu´il voulait. S´il ne l´emmenait pas à l´abattoir, il devrait lui trouver sabot à son pied.
Le négociant en bestiaux l´avait vu venir de loin avec ses gros sabots. Lui non plus ne voulait pas garder les deux pieds dans le même sabot. N´étant pas fauché, il ne se considérait pas comme un homme de paille.
Vite fait bien fait, le marchant de bétail emberlificota le père Péquenot et lui promit de le débarrasser de sa vache aux flatuosités malodorantes. En deux temps trois mouvements, elle se retrouva dans son fourgon. Elle y était d´ailleurs montée sans contrainte. Elle s´était dit qu´il ne lui servirait à rien de ruminer le restant de sa vie.
D´ailleurs, le voyage lui fit du bien, les cahots de la route assez défoncée et la suspension assez rustique de la bétaillère provoquèrent une accélération de sa mastication, et les effluves méphitiques avaient fini par se dissiper à travers les claires voies disjointes. De toute façon, un grand œil de bœuf avait été prévu pour que les animaux puissent aussi profiter du paysage.
C´est là qu´un clou inopinément placé dans une ornière provoqua une terrible embardée. La vache fut secouée, froissée, au point de s´en battre les côtes. Le clou était bien enfoncé! La vache se dit que c´était le clou du spectacle. Le marchand abattit le ventail de son van et fit descendre la vache.
C´est alors qu´ils virent une étoile qui brillait au nord. Naturellement, le regard de la vache et du négociant se portèrent dans cette direction. Ils vient une faible lueur, vacillante.
"Je ne suis peut-être pas une lumière, se dit la vache, mais j´aimerais bien quand même aller par là".
Sur cette réflexion étincelante, ils s´approchèrent pour éclairer leur lanterne.
C´est alors qu´ils virent une étable toute simple.
Il y avait déjà quelques occupants: des bergers portant des agneaux nouveau-nés, quelques poules, un beau gallinacé, et finalement la vache passa du coq à l´âne.
On ne peut pas dire que l´âne se soit réjoui de l´apparition de la vache. C´est vrai, l´étable n´était pas bien grande, et en plus il n´avait pas envie de partager sa ration d´avoine. Mais le baudet se rappela du devoir des chrétiens qui disait qu´il fallait partager. Aussi le bourricot se ravisa et se dit que c´était kif-kif.
C´est alors que la vache aperçut un couffin. Elle s´en approcha, Martin l´âne en fit de même.
Dans ce berceau, un petit visage souriait.
A ce moment-là un sourire illumina le museau de la vache. Retroussant ses babilles, révélant une dentition irréprochable, elle adressa à l´assemblée présente un sourire étincelant qui brilla longtemps ce soir là. Ce sourire perdura dans les esprits des bergers qui avaient assistés à la scène. Certains le dessinèrent sur des toiles, d´autres les reproduisirent sur des parchemins ou des sacs de jutes. Pour d´autres, ce fut le moment d´entamer leur casse-croûte. Pour immortaliser la scène, avec la pointe de leur canif, ils gravèrent le décor sur le couvercle de leur boite de fromage.
Voilà c´est ainsi que naquit la légende de la vache qui rit.
Cette histoire avait pourtant très mal commencé, car si contraire aux règles de l´hygiène et de la propreté.
Elle n´a tenu qu´à un clou pour s´achever par un magnifique sourire, immortalisé par tous les gastronomes.
Pour les éternels sceptiques, j´affirme que c´est le seule et véritable histoire de la vache qui rit.
Tout aussi vraie que celle de la marmotte, que je vous raconterai un autre jour, "où, quand et comment une marmotte se retrouva à travailler dans une chocolaterie pour le compte d´une vache violette".
Mais ceci est une autre histoire et il y aura d´autres veillées...