jean De La Fontaine a écirt en totu et pour tout 22 fables dont voici la première préface adressée à Monseigneur le Dauphin, petit-fils de Louis XIV et de Marie Thérèse.
Le dauphin était alors âgé de six ans et 5 mois.
La première préface est en prose :
Monseigneur,
S´il y a quelque chose d´ingénieux dans la république des lettres, on peut dire que c´est la manière dont Esope a débité sa morale.
Il serait véritablement à souhaiter que d´autres mains que les miennes y eussent ajouté les ornements de la poésie, puisque le plus sage des anciens a jugé qu´ils n´y étaient pas inutiles. J´ose, Monseigneur, vous en présenter quelques essais.
C´est un entretien convenable à vos premières années.
Vous êtes en un âge où l´amusement et les jeux sont permis aux princes; mais en même temps, vous devez donner quelques unes de vos pensées à des réflexions sérieuses.
Tout cela se rencontre aux fables que nous devons à Esope.
L´apparence en est puérile, je le confesse, mais ces puérilités servent d´enveloppe à des vérités importantes.
Je ne doute point, Monseigneur, que vous ne regardiez favorablement des inventions si utiles et tout ensemble si agréables; car que peut-on souhaiter davantage que ces deux points?
Ce sont eux qui ont introduit les sciences parmi les hommes.
Esope a trouvé un art singulier de les joindre l´un avec l´autre: la lecture de son ouvrage répand insensiblement dans une âme les semences de la vertu, et lui apprend à se connaître sans qu´elle s´aperçoive de cette étude, et tandis qu´elle croit faire tout autre chose.
C´est une adresse dont s´est servi très heureusement celui sur lequel Sa Majesté a jeté les yeux pour vous donner des instructions.
Il fait en sorte que vous appreniez sans peine, ou, pour mieux parler, avec plaisir, tout ce qu´il est nécessaire qu´un prince sache.
Nous espérons beaucoup de cette conduite.
Mais, à dire vrai, il y a des choses dont nous espérons infiniment davantage: ce sont, Monseigneur, les qualités que notre invincible monarque vous a données avec la naissance; c´est l´exemple que tous les jours il vous donne.
Quand vous le voyez former de si grands desseins; quand vous le considérez qui regarde sans s´étonner l´agitiation de l´Europe et les machines qu´elle remue pour le détourner de son entreprise, quand il pénètre dès sa première démarche jusque dans le coeur d´une province où l´on juge à chaque pas des barrières insurmontables, et qu´il en subjugue une autre en huit jours, pendant la saison la plus ennemie de la guerre, lorsque le repos et les plaisirs règnent dans les cours des autres princes; quand, non content de dompter les hommes, il veut triompher aussi des éléments; et quand, au retour de cette expédition où il a vaincu comme un Alexandre, vous le voyez gouverner ses peuples comme un Auguste:
avouez le vrai, Monseigneur, vous soupirez pour la gloire aussi bien que pour lui, malgré l´impuissance de vos années;
vous attendez avec impatience le temps où vous pourrez vous déclarer son rival dans l´amour de cette divine maîtresse.
Vous ne l´attendez pas, Monseigneur, vous le prévenez.
Je n´en veux pour témoignage que ces nobles inquiétudes, cette vivacité, cette ardeur, ces marques d´esprit, de courage et de grandeur d´âme, que vous faites paraitre à tous les moments.
Certainement c´est une joie bien sensible à notre monarque; mais c´est un spectacle bien agréable pour l´univers; que de voir ainsi croître une jeune plante qui couvrira un jour de son ombre tant de peuples et de nations.
Je devrais m´étendre sur ce sujet; mais comme le dessein que j´ai de vous divertir est plus proportionné à mes forces que celui de vous louer, je me hâte de venir aux fables, et n´ajouterai aux vérités que je vous ai dites que celle-ci; c´est, Monseigneur, que je suis, avec un zèle respectueux,
Votre très humble, très obéissant et très fidèle serviteur, DE LA FONTAINE.
( c/c)