LES NAINS DE JARDIN: APPRENONS A LES APPRECIER
La revanche du nain de jardin contre le mépris de la culture populaire
( article paru dans Le Monde du samedi 31 mai 1997)
SYMBOLE de cet humour décalé, au deuxième degré, qui paraît de plus en plus prisé, la figure naïvement ringarde du nain de jardin a acquis une étonnante popularité. Les frasques du Front de libération des nains de jardin qui, depuis janvier, a revendiqué des «enlévements» à Alençon, Rouen, Nice etMontpellier ( avant de relâcher ses victimes dans les bois ou sur une pelouse du centre- ville) et les réactions scandalisées de l´Association internationale pour la protection des nains de jardin ( AIPNJ) provoquent couramment l´hilarité générale. Initialement constitué sur le mode humoristique, le groupe alsacien les Nains Porte-Quoi a rencontré quelque succès avec son hymne « Sauvons les nains de jardin ». Un sponsor, spécialiste de l´équipement du jardin, est accouru pour financer le deuxième tirage du disque... Sur Internet, les sites consacrés aux « gnomes » poussent comme des champignons.
Parfaitement intégré dans la tradition d´excentricité britannique ( en Grande-Bretagne, certains nains de jardins kidnappés envoient réguliérement des cartes postales à leurs propriétaires...), le nain de jardin est d´abord apparu dans l´est et le nord de la France avant de s´installer dans les jardins ouvriers puis dans ceux des pavillons. Celui qui, pour certains, symbolise le mauvais goût absolu est issu d´une tradition germanique, elle-même inspirée des représentations antiques de Priape, dieu des petits jardins pauvres, cultivant volontiers le grotesque mais censé porter chance à ses hôtes.
La très chic manifestation « L´Art du jardin », qui se tient du 30 mai au 2 juin dans le parc de Saint-Cloud, près de Paris, n´est pas restée insensible à ces personnages d´extraction populaire. Ses organisateurs ont demandé à sept créateurs de se muer en «designer de nain de jardin ». Signées Inès de la Fressange, Hermine de Clermont-Tonnerre, Joy de Rohan-Chabot, Patrick Mauries, lsabelle de Bourgogne, Michelle Allard et Hilton McConnico, les réalisations rendent un hommage non conformiste au nain de jardin. Elles seront, ultérieurement, cédées au profit d´un oeuvre caritative. « C´est un objet de dérision, qui fait d´abord rire son propriétaire », souligne Eric-Etienne.Nadeau, qui a consacré une thèse universitaire au nain de jardin. Or, constate ce paysagiste, ce sens de la dérision s´est retourné contre le nain qui, aujourd´hui, fait office de « bouc émissaire du bon goût», expression d´un kitsch pavillonnaire aux antipodes de la modernité. Le sociologue Jean-Claude Kaufmann va plus loin. « Tourner en dérision le nain de jardin, dit-i1, c´est avoir le fou -rire du dominant, de celui qui se trouve dans le bon camp - pas dans celui de ceux qui sont culturellement exclus - et qui le signjie de cette façon», assure-t-il, inquiet de voir « se développer une forme d´humour basée sur le mépris de la culture populaire ». Le nain, avec son bonnet rouge et son sourire figé, sa canne à pèche, sa brouette ou son arrosoir, se doute-t-il qu´il est devenu, selon les termes d´Eric-Etienne Nadeau, « un extraordinaire révélateur social » ?
Jean-Michel Normand