Le pélican, champion du vol en V sur grand écran
Qu´il soit blanc, gris ou à lunettes, le pélican n´est pas le sujet habituel d´Henri Weimerskirch. Chercheur au Centre d´études biologiques des animaux sauvages de Chizé ( Deux-Sèvres), celui-ci est plus familier des oiseaux ma- rins de l´Antarctique : l´albatros, par exemple, sur lequel il a récemment expérimenté un système de géolocation capable de l´accompagner dans ses longs périples en mer. Dans la foulée, l´animal avait été équipé d´un petit détecteur de rythme cardiaque, qui avait permis de mesurer ses dépenses énergétiques en vol ( Le Monde daté 10-11 septembre 2000).
C´est ainsi que, sans le vouloir, Henri Weimerskirch fut introduit dans le milieu très fermé du cinéma. Et qu´il rencontra les pélicans.
L´occasion ? Le Peuple migrateur, le nouveau film produit par Jacques Perrin, attendu sur les écrans en décembre. Une ambitieuse aventure européenne allant du Grand Nord à l´Afrique, dont les oiseaux sont les vedettes. Contacté par une production avide de conseils pour son tournage en Antarctique, le chercheur de Chizé découvrit que l´équipe travaillait avec divers volatiles dont le point commun était d´être tous habitués à la présence des hommes depuis leur naissance. Ils avaient grandi avec eux, appris à voler aux côtés de leurs ULM : une " opportunité unique"d´étudier leur comportement. Et de tester enfin, sur le terrain, une hypothèse théorique échafaudée depuis des décennies, visant à expliquer pourquoi certains grands oiseaux - parmi lesquels les pélicans - choisissent se déplacer en groupe formant un " V" plutôt qu´en solitaires.
Le Centre de Chizé saisit sa chance au vol : en septembre 2000, un de ses étudiants débarque au Sénégal, sur le lieu de tournage. " Nous avons choisi de la mener sur de grands pélicans blancsPelecanus onocrotalus, car cette espèce, de 270 cm à 360 cm d´envergure, est sensiblement de même taille que l´albatros et présente le même rythme cardiaque que lui, au repos et en activité", précise Henri Weimerskirch. Des pélicans pas comme les autres : nés en France, invités à suivre, au-dessus des lacs africains, un canot à moteur et un avion ultraléger, ils poursuivent actuell ment leur entraînement en Normandie... De vrais acteurs ! Mais qui ne se meuvent pas moins comme tous leurs congénères sauvages.
Insolite et rare, le pélican blanc est l´une des trois espèces de pélécanidés existant dans nos régions paléarctiques. En France, une cinquantaine d´individus sont dénombrés chaque année, que l´on peut apercevoir dans les régions d´étangs, de baies et de marais avant leur migration hivernale vers l´Afrique. A la différence des oies, des cygnes ou des grues, qui réservent à cet événement migratoire leur fameux vol en V, les pélicans - s´ils sont assez nombreux pour le faire - ne se déplacent qu´en groupe, même quand il s´agit de se nourrir ou de se reproduire. D´où l´intérêt de comprendre ce qu´ils gagnent à ce comportement.
" Deux grandes théories, d´ailleurs non exclusives l´une de l´autre, ont été émises pour expliquer le vol en V", résume Henri Weimerskirch. " Les animaux peuvent économiser de l´énergie ( gain aérodynamique), ou bien y trouver un intérêt social ( communication, protection contre les prédateurs)." Les physiciens, de longue date, ont planché sur la première hypothèse.
UNE NETTE ÉCONOMIE D´ÉNERGIE
A l´aide de modèles, ils ont démontré qu´un oiseau, en battant des ailes, produit une sorte de tourbillon, lequel, à une certaine distance, provoque un courant ascendant dont l´individu qui le suit peut profiter pour lutter contre la gravité. Mais attention ! Que les oiseaux se rapprochent un peu trop, et c´est au contraire un courant descendant qu´ils rencontrent. Or, de nombreuses photographies de vols en formation ont montré que leurs membres bougeaient sans cesse les uns par rapport aux autres. Et qu´ils ne se trouvaient pas, pris dans leur ensemble, sur les positions énergétiquement les plus favorables...
Alors, gain d´énergie ou non ? Pour la première fois, Le Peuple migrateur a permis de trancher. Les pélicans ont été équipés d´un détecteur de rythme cardiaque ( 55 grammes) fixé aux plumes par du scotch et leur vol a été filmé avec une caméra digitale. " Par opposition au vol solo, le vol en formation confère aux oiseaux un avantage aérodynamique significatif, qui leur permet d´arriver à la même vitesse en réduisant considérablement leur dépense d´énergie", conclut Henri Weimerskirch, dont l´équipe publie ses résultats dans la revue Nature datée du 18 octobre.
Comment est-ce possible, puisque les animaux saisis en situation réelle ne tiennent pas la position idéale préconisée par les modèles ? Pour comprendre, il faut se souvenir que, lors de leur vol ondulé, les pélicans alternent battements d´ailes et plané. " Jusqu´alors, on croyait cette alternance extrêmement synchronisée. Mais, en visionnant les films et en mesurant très précisément la fréquence des battements d´ailes, on s´est rendu compte que les oiseaux qui sont au sein de la formation planent en réalité beaucoup plus longtemps que ceux qui les entourent, ce qui pourrait expliquer le gain d´énergie global du vol en formation." CQFD ? Pas encore tout à fait. Mais les chercheurs semblent partis dans la bonne direction.
Catherine Vincent
Un père nourricier célébré par Musset
" lorsque le pélican, lassé d´un long voyage/ dans les brouillards du soir retourne à ses roseaux/ ses petits affamés courent sur le rivage..." Jusque-là, le poème rime avec la science : dans ce bec incroyable, énorme poche élastique d´une capacité de 13 litres, qu´il utilise comme un filet pour capturer et transporter ses proies, le père pélican rapporte à sa progéniture de quoi se nourrir et grandir.
La suite, en revanche, n´appartient qu´à Alfred de Musset. " Pour toute nourriture il apporte son cœur/ Sombre et silencieux, étendu sur la pierre/ Partageant à ses fils ses entrailles de père" : d´un romantisme superbe, ces vers, dont la source se trouverait dans les mythes de l´Egypte ancienne transmis par les auteurs antiques grecs et romains, ne reflètent en rien la réalité. Les pélicans nourrissent leurs petits comme eux-mêmes des poissons qu´ils chassent en groupe à la surface de l´eau. Ni flanc percé, donc, ni sanglante mamelle... Ce qui n´empêche pas les mâles d´être de bons pères de famille, prenant soin, en couple, de leur descendance.
• ARTICLE PARU DANS L´EDITION DU 21.10.01