et une nouvelle une! :
Héros malgré lui
Cela faisait presque 20 ans qu’Alabama cachait ses pouvoirs aux yeux du monde. Toutes les nuites il écumait les quartiers, survolait la Belgique en un temps record pour remplir sa mission de sauveur de la veuve et de l’orphelin et mener à bien ce devoir que la nature semblait lui avoir confiée. En effet, Alabama était bien plus qu’un super héros et aucun superlatif n’aurait suffit à le qualifier, il incarnait l’homme dans toute sa plénitude, l’être humain parfait, la combinaison optimale entre les performances physiques et les capacités intellectuelles, le tout sous une apparence on ne peut plus quelconque.
Il regroupait à lui seul l’ensemble des dons qu’aurait souhaité la population. Il n’était en fait qu’un concentré d’énergie bouillonnant, la concrétisation les fantasmes les plus fous. Sachant voler, se métamorphoser, se rendre invisible, lire dans les pensées des gens, effectuer de la télékinésie ou encore se téléporter, rien ne lui était inconnu et il était capable de tous.
Son destin était donc intimement lié à la planète, il en étant le garant, le soutien et se devait de veiller à son bon épanouissement comme une mère sur celui de ses enfants. Lorsqu’il endossait son costume Alabama régnait sur le monde tel un aigle. Donnant la marche à suivre, regardant toujours vers le futur, il illuminait le ciel de sa prestance et protégeait le globe de son envergure, l’œil vif et le regard perçant, il volait au secours des gens comme l’empereur du ciel fond, serres ouvertes, sur sa proie. Il connaissait tout le monde et tout le monde le connaissait, certains l’enviait, le jalousait, d’autres l’idolâtrait, mais il ne laissait personne indifférent.
Paradoxalement, cette célébrité était tout aussi périodique et éphémère que ses interventions. Car n’en déplaise aux aficionados, Alabama était confronté au lot de tout super héros, si parfait qu’il pouvait être, une fois le costume au placard il recouvrait l’anonymat le plus complet, reprenait son train de vie banale et se trouvait de nouveau confronté à la cruauté du quotidien. Alors que le monde nocturne n’était pour lui qu’un gigantesque terrain de jeu où il avait l’occasion de s’exprimer pleinement en total liberté, le jour n’était pour lui qu’un châtiment visant à lui remettre les pieds sur terre.
Quoi de plus agaçant que de se comporter normalement alors qu’on aurait la possibilité d’éclater au grand jour. Toujours se besoin de s’intégrer, de faire partie de la société alors que tout votre être n’aspire qu’à sortir du lot à démontrer aux hommes au combien vous leur etès supérieur et à quel point il est navrant de devoir se réprimer pour mener une vie identique à la leur.
Quoi de plus énervant que de considérer finalement le monde, comme un ramassis d’assistés à qui il faut perpétuellement montrer la voie ou venir en aide. Alabama en venait à haïr le jour ses gens qu’il courtisait la nuit. Continuellement ballotté entre tout le déplaisir que la foule pouvait lui apporter et la reconnaissance et la légitimité qu’elle lui conférait, il en était presque devenu schizophrène, perdu entre son habit de héros et ses haillons de jeune homme.
Plusieurs fois l’envie lui était passée par la tête de passer le témoin, de donner le flambeau et qu’enfin tout son être soit soulagé de ce fardeau dont les dieux l’avaient fait héritier. Mais la nature est ainsi fait qu’Alabama avait finit par accepter son rôle et ce malgré tous ces désagréments et ces frustrations. Il avait pris conscience que si les gens lui vouaient tant d’intérêt c’était que quelque part il était unique et avait la possibilité de s’évader chaque nuit tandis que ses fans étaient irrémédiablement bloqués dans un carcan hermétique et sclérosé leur permettant tout juste d’imaginer à quel point leur vie était vide, dépourvue de sens et sans intérêt.
Ainsi bercé entre mal être et satisfaction, devoir et dégoût, Alabama assurait son rôle au chevet d’un monde en perdition dont il était la seule lueur d’espoir…