Une surprise qui glace le sang.
"Le vent glacial lui rongeait les os, comme chaque soir depuis une semaine. L´hiver était bien là. Le bric a brac de cartons enchevétrés semblait faire bien pâle figure face à la sournoiserie du souffle froid et sec qui se faufilait partout et venait lui imposer sa présence. Car il n´avait pas le choix. Depuis qu´il vivait dans la rue, il devait cohabiter avec le courant d´air. C´est probablement ce qu´il regrettait le plus de son ancienne vie, un chez soi chaleureux, le repos calme et apaisant de la nuit bien méritée. La faim le démangeait aussi mais il était plus facile de s´y accoutumer, il ne la sentait pratiquement plus. D´ailleurs tout ceci lui importait peu finalement, il avait une vie misérable oui, mais il trouvait qu´elle correspondait très bien à son existence, à sa personne. "Quoi de plus naturelle qu´une vie de misère pour un misérable ?" Il se sentait à sa place, et ne se plaignait jamais de sa condition. Il aurait pu faire de longues études, il en avait eu les capacités mais cela ne l´avait jamais interessé... et il ne regrettait rien. "Je suis libre, en accord avec moi même. C´est ma façon d´exister."
Le verre de vin chaud avait du mal a tenir entre ses mains grelottantes. Ses habits de fortune ne le protégeait guère efficacement contre le froid. Heureusement, il avait réussi à se procurer quelques couvertures a moitié bouffées par les mites dans lesquelles il s´enveloppait le soir, et qui lui servait de "sac" la journée. Il s´installait toujours au même endroit la nuit tombante, au coin d´une rue, dans un petit espace sombre qui le cachait des passants, lui donnant une certaine intimité, mais d´où il pouvait très nettement observer les aléas des allées-venues de la rue. Il aimait regarder les gens arpenter les trottoirs de sa rue, tout en étant perdu dans ses pensées, évasives. C´était son petit plaisir quotidien.
Quand il eut fini son verre, et qu´il s´appreta a s´emmitouffler pour aborder la nuit, il vit quelque chose qui le terrifia littéralement. Le temps semblait s´être arrêté. Il ne bougeait plus d´un pouce ,ses yeux sortant de leur orbite. Une peur atroce se dessinait sur son visage crasseux. Seul son coeur, battant à tout rompre, trahissait le silence qui s´était installé en lui.
C´était elle. Elle seule qui avait su donner un sens à sa vie. Elle seule qu´il avait aimé à en perdre la raison. Elle seule qui avait jamais compté pour lui. Malgré la trentaine d´années qui la séparait de la naissance, elle était plus radieuse que jamais. Son visage toujours aussi pur et réconfortant ne semblait pas avoir vieilli d´un pouce. Elle déambulait d´un pas hardi avec l´élégance qui lui était propre. Que faisait-elle ici ? Etait-il si mal en point que son esprit lui jouait des tours ? Mais il aurait su la reconnaitre même les yeux fermés, il sentait sa présence, vivait cette coincidence soudaine.
Une foule de souvenirs l´envahit. Il avait passé tellement de bons moments avec, elle qui lui avait fait découvrir les joies de la vie, qui l´avait fait devenir un homme. Il voulut se lever, la prendre dans ses bras, lui caresser le visage et lui parler. Mais que dirait-elle en le voyant ? le reconnaitrait-elle ? Ne le mépriserait-elle pas ? Il ne voulait pas qu´elle le voit comme ça...
Pendant son hésitation, un homme qui attendait la depuis cinq bonnes minutes c´était dirigé vers elle. Leurs visages s´éclairèrent quand leur yeux s´entrecroisèrent. Ils échangèrent quelques mots et rièrent. Ils s´enfuirent rapidement, bras dessus, bras dessous, dans les méandres de la ville qui les attendait.
Il les regarda s´éloigner, toujours immobile. Cet homme avait l´air d´être quelqu´un de bien, et elle avait l´air si heureuse... Des larmes parcouraient ses joues engourdies. Ce furent ses dernières larmes, sa dernière nuit, sa dernière peine. Ce soir la, le froid fit une victime de plus."
http://couloume.over-blog.net/