Opposition.
- Père, je voulais vous féliciter, ce repas que vous avez commandé, est des plus délicieux. Nos invités sont ravis, je les sent satisfaits à tous points de vue. Dites moi père, qui est cet élégant jeune homme qui se tenait à moi droite durant le repas ?
- Ricardo, Ricardo Sabina ; un garçon de très bonne famille. D’ailleurs, j’ai l’impression que vous ne lui êtes pas indifférente Cornelia.
- Père je voulais vous dire…
Son père l’interrompit.
- Vous voulez me dire qu’il ne vous déplait pas non plus n’est ce pas ? Cela tombe bien, car je désirais…
Cornelia interrompit son père à son tour.
- Justement père…Non, ce jeune homme, bien qu’il fusse très beau et de bonne famille, ne m’attire pas du tout. Père…Pour tout vous dire vraiment il faut que je vous parle.
- Cornelia, vous avez l’air si grave, de quoi s’agit-il ?
- Et bien, Père, j’aime. J’aime éperdument, et on me le rend bien.
- Comment cela ? Que racontez vous Cornelia ? C’est une plaisanterie, qui est ce ? Je le connais ? Est-il de bon rang ?
- Ah oui, le rang, le rang, il n’y a que cela qui compte, le rang, s’écrit Cornelia.
- Enfin mon enfant, ne vous énervez pas ainsi…
- Si père, je m’irrite. Chez nous les Cortez Vargas, il n’y a que le sang qui compte. Mais le cœur mon père, que diable faites vous du cœur ?
- Le diable, parlons en du diable, comment ce nomme t-il ?
- Et bien je vais vous le dire. Il se nomme Markus.
- Markus comment ?
- Markus tout court. Il fait parti de la troupe des Tantalas.
- Mais qu’est ce donc que cette histoire… Je crois rêver, ou plutôt je cauchemarde. Ma fille avec un saltimbanque, un va-nu-pieds, un moins que rien. Rien, se dit le père.
Et se ressaisissant, crie haut et fort à sa fille :
- Il est hors de question que vous continuiez cette relation, je vous ordonne de tout arrêter immédiatement. J’espère qu’il n’y a rien de consommé entre vous.
Cornelia se sent vraiment outragée.
- Mais enfin père, c’est toute la confiance que vous avez en moi ?
- Cornelia je vous en conjure, dites moi que vous allez prendre congé de cet homme ? Rendez vous à l’évidence qu’il n’est pas pour vous.
- Mais père, lorsque vous avez épousé ma mère, elle n’était que simple soubrette.
- Oui Cornelia, mais vous savez très bien que par le mariage un homme peut anoblir une femme. Il n’en est pas de même pour le contraire.
- Et bien puisqu’il en est ainsi, sachez père, que je n’épouserais jamais personne de ma vie.
Et tournant le dos à son père, elle s’en va sans un mot de plus.
Suite sans nom.
Lorsque Cornelia arrive au théâtre, la nuit est déjà tombée. Markus est occupé à ranger les décors. Cornelia est en pleurs.
- Marku, Markus ! Dit-elle en se jetant dans ses bras.
- Que se passe t-il Cornelia, qu’y a t-il ?
- J’ai parlé à mon père, il a déjà arrangé un mariage pour moi, plutôt mourir lui ai-je dis.
- Cornelia mon amour, tu ne mourras pas. Je t’enlève, je t’enlève sur le champs.
- Mais Markus c’est impossible, mon père…
Markus lui coupe la parole avec autorité.
- Ce qui est impossible Cornelia, c’est que nous puissions être séparés. Renonce à la fortune et suit moi ; Préfère l’amour. J’ai du talent, un théâtre bien à moi, et toi tu ne manque pas d’ardeur à la composition. Tu peux devenir une future comédienne qui peut-être sera adulée. Nous écrirons à ton père. Tu es sa seule fille, sa seule héritière et je pense qu’il reviendra à de meilleurs sentiments. Je t’en pries Cornelia, ne me laisses pas, j’en mourrais de chagrin.
- Alors fuyons, fuyons immédiatement, lui dit son aimée.
- Le temps de réunir la troupe et nous partirons.
Une heure ne c’était pas écoulée, depuis qu’ils avaient décidés de partir ; et c’est dans un couché de soleil des plus irisés, que l’aerothéâtre s’éloigne en douceur d’Alexandrie.
Le lendemain, le père de Cornelia se réveille d’humeur joyeuse. Il ouvre en grand ses fenêtres, respire à pleins poumons, regarde l’horizon et s’exclame :
- Comme l’espace me semble plus grand dans le ciel ce matin !
A peine cette pensée lui a t’elle effleurée l’esprit, qu’il pâlit, se trouble, et sent un malaise le gagner. Immédiatement il crie :
- Cornelia, Cornelia !
Mais sa voix se perd dans la maison, et aucune réponse ne vient le rassurer. Il retourne à son balcon avec précipitation.
- Ce vide, ce vide au dessus de mes jardins, mais où avais-je la tête ; L’Aerothéâtre n’est plus là, nul doute, ils se sont enfuis.
Markus et Cornelia sont désormais en fuite. Ils devinent leur avenir compromis, et peut-être même condamné. Il n’empêche, qu’ils sont ensembles ; et c’est la seule chose qui compte à leurs yeux, la plus belle qui compte au monde. Ils passent la nuit enlacés, tout près, très près l’un de l’autre. Cornelia, la tête posée sur la poitrine de Markus écoute battre son cœur. Et chaque battement de cet organe vital lui rappelle qu’il est vivant, là tout près d’elle. Elle est bien, elle profite totalement de ce moment ineffable, car elle pressent de mauvaises intentions de la part de son père. Elle préfère ne pas penser à cela, mais il faut bien en convenir, il va sûrement tout faire pour la retrouver, et peut-être de la pire des façons. Son orgueil et sa fierté, l’emporteront sûrement sur l’amour qu’il a pour elle, elle, son unique enfant. Markus de son coté, les yeux fermés la sert très fort dans ses bras. Il sent son souffle chaud sur sa peau, malgré la trame épaisse de sa chemise. Il ne veut penser à rien d’autre qu’à ce bonheur, de la sentir si près de lui, il ne veut pas savoir combien de temps ça durera. Pour lui comme pour elle, le temps s’est arrêté dés qu’ils se sont rapprochés. Ils se sont mariés pour une nuit, pour toute la vie. Sans se toucher, ils s’appartiennent. Et puis ne se font-ils pas l’amour depuis si longtemps ? Depuis qu’ils se sont retrouvés sur les planches du théâtre, dans les jardins, lorsque Cornelia a refusé le parti que son père lui proposait. Oui ils s’aiment très fort, et ils n’ont pas besoins de s’offrirent leur corps ; plaisir charnel mais éphémère. Ils préfèrent se donner leur âme, qui fusionnent, qui fusionneront toujours. Ils préfèrent l’amour spirituel qui leur semblent éternel.
Au petit matin alors que l’aerothéâtre survole Treno, les pressentiments de Cornelia s’avèrent exactes. Au loin dans la brume, un aéronef se dessine. A son drapeau les armoiries d’Alexandro. Elle et Markus se regardent, le pire est à craindre. Toute la troupe est sur le pont, pour regarder cet étrange visiteur. Arrivé à hauteur de l’aerothéâtre, l’engin s’immobilise. Cornelia voit apparaître son père qui lui crie :
- Reviens à la raison ma fille et tout ira pour le mieux.
- Comment nous avez vous retrouvés si rapidement ? questionne Markus.
- J’ai mes informateurs à Treno mon cher. Rendez moi ma fille, elle n’est pas pour vous, baladin d’infortune.
- Si je suis pour lui, hurle Cornelia, je ne reviendrais pas à Alexandrie, jamais de la vie.
- Alors nous allons vous aborder, et je reprendrai ma fille par la force !
Toutes les portes s’ouvrent.
Le père, fou de dépit, perd irrésistiblement la raison, et ordonne immédiatement à ses hommes, une quinzaine, armés de surcroît, d’aborder. Markus entraîne Cornelia à l’intérieur de la cabine principale, et lui conjure de ne pas en sortir tant qu’il ne lui en donnera pas l’autorisation. Entre temps, il courre vers Bach ; et lui commande de manœuvrer de façon à fuir l’aéronef qui cherche à se rapprocher d’eux au maximum. Bach s’exécute, et l’aerothéâtre fait une rotation, de manière à se diriger de nouveau vers la mer. Assurément, Markus se croit libéré du future agresseur. Mais Alexandro, ayant deviné les pensées du baladin, fait lui aussi déplacer son vaisseau aérien. Et là, subitement, c’est la catastrophe. L’aéronef dirigé trop promptement pour couper la route du Prima Vista, le heurte de plein fouet et lui traverse le flanc gauche. Les deux engins, déstabilisés par le choc, basculent et sont précipités vers la mer. Après le bruit effroyable de la collision, ce ne sont plus que des cris, des hurlements, que l’on entend. Des hommes passent par dessus bord, d’autres s’accrochent désespérément au bastingage devenu fragile. De part et d’autres des deux bâtiments volants, c’est la panique, l’horreur. Du coté des Tantalas, la perte va être sérieuse. Déjà, cinq hommes sont éventrés par le bois qui s’est écartelé, d’autres, tombés à la mer, tentent de s’en sortir à la nage. Puis, il y a ceux qui sont terrassés par la peur et qui ne quittent pas la passerelle. Markus, lui, se précipite vers la cabine d’où Cornelia pousse des cris d’effrois. Dans le même temps, l’aéronef, vie lui aussi le drame. Alexandro, blessé mortellement, agonise. Sentant sa fin prochaine, il ne cesse de prononcer le nom de sa fille, il ne cesse de lui demander pardon ; Mais elle ne l’entendra pas. Les deux vaisseaux sombres désormais dans une mer qui devient pour certains d’entre eux, un cimetière.
Markus est maintenant près de celle qui l’aime.
- Cornelia, il faut s’extirper de cette cabine car nous coulons.
- Mon père, hurle Cornelia.
- Je ne sais pas mon amour, je ne sais plus, hâtons nous de sortir d’ici.
Tous deux se pressent vers la porte qui s’était refermé lourdement derrière Markus. Impossible de l’ouvrir.
- C’est le poids de l’eau, dit-il, la pression m’empêche de l’ouvrir.
Alors il prend son courage à deux mains, tente le tout pour le tout, mais la porte ne cède pas. Finalement, Markus se tourne vers sa bien aimée, la prend dans ses bras, et la sert très fort. Il la regarde droit dans les yeux et lui avoue :
- Cornelia, je crois que nous sommes perdus, la vie nous abandonne.
- Qu’allons nous devenir Markus , soupir t’elle le regard embué de larmes.
- Nous allons continuer notre voyage ma chérie, nous ne resterons pas aux fonds de ces sombres abîmes, nous allons nous envoler ensemble pour toujours, vers un monde différent.
- Markus, tu n’as pas peur ?
- Non, car tu es près de moi, si près…
- Sert moi plus fort Markus.
Déjà l’eau a pénétré la cabine. A leurs pieds, ils voient monter cette mer qui devient assassine.
- Markus, j’ai froid.
- Rapproche toi et pense à mes paroles, nous allons nous envoler.
L’eau est à leurs tailles. Alors, Markus prend dans ses mains, le doux visage d’ange, il boit les larmes de ses yeux, puis, comme la première fois dans les beaux jardins, il l’embrasse longuement. L’élément, à présent, les submerge ; Mais ils ne ressentent plus rien, seulement leurs lèvres qui dansent ensembles. Et c’est sur une valse interminable, qu’ils entrent dans ce nouveau monde merveilleux, sans cette appréhension qui les tourmentait de leur vivant.
« La mort n’est pas une fin en soi, Désormais ils en sont sûres. »