Il resta cloîtré dans sa sombre chambre toute la journée, les yeux fixés au sol d’un air hasardeux, n’écoutant que le ruissellement de l’eau de pluie qui coulait dehors. Les oiseaux ne chantaient plus, le soleil ne brillait plus, du moins plus assez pour lui. Il n’était ni allé manger, ni parti travailler à la boulangerie de Monsieur Venec. Le temps était pour lui resté semblable à cet instant tragique et fantastique, flou et grisâtre, et déjà il oubliait les yeux et le visage de l’homme. Il eût l’impression d’être aspiré dans un grand tourbillon sans fin voué à ne jamais s’arrêter.
- Govran, on mange ! cria sa mère de la cuisine.
Il ne répondit pas plus qu’il ne s’agita, et dérangé par cette interpellation qui lui venait inutile, il soupira profondément, ne sachant quoi faire. Il décida qu’il avait faim et se leva péniblement de sa chaise, prenant la direction de l’escalier de pierre pour aller dîner. Une fois en-bas, il s’affaissa à sa place et replongea dans ses sombres pensées.
- Grand frère ! Regarde ce qu’on t’a rapporté ! cria Aiya de sa petite voix perçante.
- Quoi ? demanda-t-il brusquement.
- Voilà, dit sa mère en lui tendant une grande pièce d’or massif. C’est Monsieur Venec qui te l’envoie en te souhaitant un bon rétablissement.
- Un bon rétablissement ! ?
- Je lui ai dit que tu étais malade. Pour t’excuser de ce matin, sourit-elle.
- C’est très gentil de sa part, se força à dire Gougou qui était aussi heureux que si on lui annonçait la fin des pipes à eau.
- Ca n’a pas l’air de t’enchanter outre mesure, remarqua Hervelina.
- Si si, mais je suis pas en forme, aujourd’hui. J’ai fait un mauvais rêve ce matin, ajouta-t-il pour lui même d’une voix pas assez basse.
- Un cauchemar, tu veux dire ?
- Non, un mauvais rêve, insista-t-il.
- C’est quoi un mauvais rêve ? questionna le petite sœur.
- Aiya ! s’énerva sa mère, finis ta soupe ! Toi aussi, Govran !
- Je n’ai pas faim, excuse-moi.
- Hé bien monte, alors !
- Comme il te plaira. Tantôt…
- Tantôt Govran ! cria encore Aiya.
Il s’en alla le cœur pressé de dormir, afin de découvrir aventures, vie et peuples à travers le livre, le lendemain. Il se coucha en même temps que le coucher du soleil, chose très rare pour lui. Quand enfin il s’endormit, il plongea dans un rêve sans lumière, près d’un sombre lac, où un homme pêchait, l’air heureux. Quand le pêcheur se retourna, il lui sembla le connaître, et l’autre, sitôt qu’il l’eut vu, laissa tomber sa canne de roseaux et fonça sur lui, saisissant une épée scintillante dans la nuit. Il se réveilla à l’instant fatidique, transpirant, haletant, et le cœur battant à la chamade. Il s’assura que tout, dans sa chambre, était réel, censé, normal. C’était le cas, à son soulagement. Il regarda dehors par sa petite fenêtre. La lune était pleine, en ce treizième jour de juillet, et ça, ça n’était pas normal… Sinon, le village trempait dans sa quiétude d’été, le ciel bleu, la brise douce, les balcons ouverts, les chiens qui ronflaient, les moutons qui bêlaient et l’eau de la fontaine symbolique qui s’écoulait tout aussi doucement que joyeusement. Le garçon se retourna vers son lit, et l’homme noir de la veille était devant lui, le corps léché de douces flammes rouge sang. Il avait un sourire en coin, l’air bizarre. Dans ses yeux dansaient braises, cendres, flammes et destruction. Il était apeurant, dégageant une espèce de respect silencieux à sa vue, à la vue de son corps et de son regard. Cet homme n’était pas qu’un chevalier, c’était un Mage de l’ancien temps.
- Il y a 53 ans, ma vie a changé d’ouest en est, et de sud en nord, de vie en mort, dit-il dans un souffle.
Il claqua des doigts et la pièce s’illumina dans un bruit de crépitement. S’avançant vers Govran, il s’agenouilla pour se mettre à sa hauteur et le fixa de ses yeux gris.
- Mon nom a peu d’importance, souffla-t-il.
Il était si près maintenant, que Gougou le contemplait avec rêverie. Loin d’être attiré par les hommes, il le trouvait très beau. Un teint bronzé par la flamme et la suie qui aurait d’un coup pu redevenir blanc et neigeux.
- Je peux juste te dire que j’étais roi.
- Un grand roi ?
- Oui, dit-il en hochant la tête, un grand roi. Mais peut-être pas assez…
- Quand verrais-je ce monde ?
- Les journées sont capricieuses. Une flèche qui grimpe de nord en ouest par l´est est passée par le sud avant de s´éteindre dans une lune nacrée de blanc jauni par le jour, ainsi va le temps, et les cadrans.
- C’est beau.
- C’est triste.
- C’est de vous ?
- C’est spontané.
- Pourquoi ?
- Pourquoi pas ?
- Parce que les mots sont inutiles.
- Avec quelle arme penses-tu pouvoir mieux me tuer ?
- Une épée.
- Ignis !
Une immense flamme jaillit juste devant l’enfant qui tomba au sol. Le roi était resté très calme, les mains derrière le dos.
- N’était-ce pas un simple mot ?
Il ne répondit pas tout de suite, complètement éberlué d’abord, puis émerveillé.
- C’est… de la magie ! s’exclama-t-il, le regard fou.
- C’était un artifice.
- Pourquoi jouez-vous sur les mots ?
- Car ce sont mes jouets.
- Oh bien, cher souverain. Ainsi, veuillez accepter mes plus sincères salutations, tenta l’enfant dans un sourire narquois.
- N´essaye pas de m´occire à ces joutes verbales car la décontenance dans laquelle je pourrais plonger tes pensées dépasse de loin la prédite imagination qui est tienne, lança calmement l’homme en souriant.
- Ah d’accord… Je sens qu’on va s’entendre.
- Tant mieux. Il vaudrait mieux que ça soit le cas si tu veux découvrir Héalia.
- Pourquoi ça ?
- Parce que je suis le passage, cria le vieillard en levant les bras, le regard complètement fou. Bienvenue dans le cauchemar de mes rêves !
Les bougies, les flammes, tout s’éteignit en un instant, et ils restèrent tous deux plongés dans les ténèbres et dans le silence pendant plus d’une minute, l’un craignant le noir, l’autre se sentant revivre.
- Dis-moi, Govran… Quelle est ta plus grande peur ?
- Je ne sais pas, répondit-il surpris. Je dirais la mort.
- La mort n’est qu’une douce et longue aventure. Mais n’oublie pas que ce qui engendre ta crainte à toi, c’est le temps. Le temps qui passe et qui ne revient pas, le temps qui offre et qui reprend, le temps qui vit et qui meurt pour nous. Un ennemi si fidèle que parfois nous le traitons en ami.
- Combien d’années vous poursuivent ?
- Assez pour me permettre de ne pas répondre à cette question.
- Pourquoi ne répondez-vous jamais ?
- Pourquoi pas ?
- Parce que je vous ai demandé quelque chose, et je voudrais savoir la réponse.
- Tu n’es pas seul.
- C’est désespérant ! s’écria-t-il dans un mouvement d’exaspération. J’arrête là mes interrogations.
Ainsi restèrent-ils encore quelques minutes parmi les ombres et les fantômes, à humer l’air ou à soupirer.
- Que faisons-nous ici ? finit par s’énerver Gougou.
- Tu veux voir Héalia ? demanda posément le roi.
- C’est ce que j’attends depuis une heure ! Pourquoi n’avez-vous encore rien fait ?
- Tu ne m’as rien demandé, répliqua-t-il encore.
- Je vous le demande ! s’exaspéra l’enfant.
Et tout éclata dans couleurs et artifices magiques. Vert, rouge, bleu et jaune teintèrent furieusement sur les murs dans un bruit de feu d’artifice. Quand tout redevint une fois de plus noir, le jeune Govran se fit aspirer dans un nauséeux tourbillon bordeaux et brun, dans lequel une voix de basse tonna : « Bienvenue dans l’Ancien Monde, manant ! »
S’ensuivirent un horrible rire angoissant et des visions d’horreurs crues enterrées.
« Bienvenue chez moi » hurla le vieux roi d’une voix qui ne lui ressemblait pas.
Flash blanc… Flash noir… Le néant.