- Hervelina ! Bien le bonjour à toi ! Je viens chercher ma marchandise.
- Bien sûr. Viens avec moi, je vais te donner la charrette. Govran, viens avec, s’il te plaît. Monsieur Venec voudrait te parler.
Ils allèrent tous trois derrière la maison, laissant Aiya seule.
- Voici ton boka ! Ramène moi le chariot, hein ? Je vous laisse tous les deux, sinon ta sœur va encore faire des siennes…
Quand elle fût partie, le boulanger adressa un gros sourire à Gougou.
- Alors mon enfant, il était bon le pain ?
- Très bon, Monsieur.
- Dis-moi… Hervelina m’a raconté que tu avais perdu ton emploi au camp de la rivière.
- Oui…
- Est-ce que ça te dirait de travailler pour moi ? Tu serais bien sûr payé !
- Oh oui ! Je veux bien !
- D’accord, ria l’autre. Tu aurais quinze pièces par jour et tu travailleras de 7h00 à midi, ça te dit ?
- C’est parfait, Monsieur Venec ! Merci infiniment.
- De rien Govran. C’est à moi que ça fait plaisir. Allez, va aider ta maman à laver les assiettes, lança-t-il dans un clin d’œil.
Quand il eut fini d’aider sa mère, il finit son après-midi à l’ombre d’un saule, où il lut les cent dernières pages de son livre d’aventure. Ils dînèrent tranquillement pour le soir, et fatigué en cette heure peu avancée, il alla se coucher, clopinant à chaque pas.
Il se leva, fatigué par la dure journée de la veille, et se dirigea vers la salle de bains. La petite horloge indiquait cinq heures et demie. Il se lava dans la petite bassine, puis se brossa les dents, et se coiffa enfin. Il avait une tête d’enfer, les cheveux pleins d’épis et les marques de la paillasse sur le visage. Il se frotta vigoureusement les yeux, puis s’habilla. Aujourd’hui, pour son premier jour de travail, il allait se vêtir de brun et de blanc, afin d’associer les couleurs de la boulangerie à son accoutrement. A six heures et demie, il descendit dans la cuisine et but un grand bol de cacao, puis sortit. Il faisait très beau. Le soleil avait levé ses voiles claires et chaleureuses sur le sol humidifié par la petite averse de la nuit. Il se rinça le visage près du petit lavoir et remplit les bacs de son eau. Les vaches encore ensommeillées approchèrent paresseusement pour s’abreuver. Lui se retourna et descendit la petite côte pavée qui menait au village. Bien que connaissant très bien le boulanger, il éprouvait quelque animosité à l’aider. Les tâches faciles n’avaient jamais été son fort. Il avait uniquement accepté ce travail parce qu’il ne savait que faire de ses journées à venir. En outre, il avait de l’argent de poche. Il avait même calculé qu’après une semaine, il aurait assez de pièces pour s’acheter un haubert léger. Enthousiasmé par cette pensée, il accéléra le pas et se retrouva devant la boulangerie un quart d’heure en avance. Ne sachant que faire, il alla près du petit étang du village et fît des ricochets avec les galets qui jonchaient la terre. Il se demandait à qui son épée avait bien pu appartenir auparavant. Vu sa lame d’or et sa garde en argent, elle avait certainement été en possession d’un roi, d’un grand chevalier, ou d’un autre noble… Bien que n’étant âgé que de neuf ans, il avait lu beaucoup de choses sur les armes d’époque et sur leurs particularités.
Il rêvait d’un jour aller à Mindelheim. Cette magnifique cité florissante était la capitale d’Héalia depuis près de dix ans, et bien que beaucoup de gens sur le continent pensaient cette ville trop douce, elle avait été choisie à l’instar de la grande et légendaire Asgharia, localité militaire au passé mystique et ténébreux. Pour Gougou, cela ne voulait rien dire, et bien que quelques descendants asghariens vivaient toujours dans ce village, il ne s’en souciait guère. Tout ce qu’il désirait, c’était admirer les palais de marbre blanc et les fontaines de cristal. A Mindelheim il y avait aussi cette grande compagnie d’armes. Ainsi, d’après ses lectures, le quartier Est de la ville était occupé par les armuriers et les nobles, le Sud accueillait les ouvriers et les épéistes, tandis que l’Ouest était uniquement constitué de bâtiments résidentiels et commerçants. Le château aux milles eaux, comme on l’appelait, surplombait les murs de la ville par ses hautes tours blanches. Il n’avait jamais entendu parler du souverain mandalain, mais si la prospérité était telle que dans les romans et les livres que Gougou avait lu, il ne devait pas être un mauvais roi. Cette magnifique ville donc, où régnait en grande partie les petites rivières citadines et où les pêcheurs s’affairaient paisiblement au bord des nombreux canaux, était signe de quiétude et de refuge pour quiconque le voulait. A l’extérieur des remparts opalins s’étendaient des champs de rêve et des prairies verdoyantes où nombreux étaient les troupeaux bovins et les fermes. Ville située dans le Sud-Est du continent d’Héalia et proche du dantesque Lac Blanc, duquel, disait-on, s’échappaient parfois de nombreuses créatures, grandes ou petites, aux traits fantastiques, Mindelheim était une ville qui jouissait d’un climat plus que favorable à l’agriculture et aux autres loisirs ou travaux manuels, ce qui en faisait un lieu attirant les bonnes gens et les voleurs. Le nombre de ces derniers croissaient malheureusement de plus en plus, et il n’était pas rare de voir un fermier se reconvertir en cambrioleur du jour au lendemain. La géographie de ce pays était, elle aussi, très avantageuse. Pas trop loin des montagnes, mais pas trop près pour autant, Mindelheim se trouvait entre le Lac Blanc, comme dit plus haut, et les Caves Noires, de vieilles mines que les hommes des temps anciens, des nains, pense-t-on aujourd’hui, exploraient jour après jour, ramenant toujours de sublimes pierres précieuses ou d’autres trésors que le Monde avait décidé d’enfouir là-bas sous terre. Bien des recherches avaient été lancées en ces cavernes, mais peu revenaient avec les richesses convoitées, et encore moins n’en revenaient eux-mêmes.
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Il allait sonner sept heures quand le jeune garçon reprit conscience de l’endroit où il était. Regardant le grand cadran de l’église, il se précipita devant la porte vitrée de la boulangerie de Monsieur Venec. Celui-ci sortit, la démarche aussi détachée qu’à son habitude, de la porte de la maison d’à côté, qui appartenait à sa famille depuis pourrait-on dire toujours et sursauta d’un air à la fois joyeux et surpris à la vue de son jeune employé.
- Ah ben tiens ! Comment vas-tu ?
- Bien, Monsieur. Et vous ?
- Bah, tu sais bien, moi, c’est comme le beau et le mauvais temps.
- J’en déduis que vous êtes de bonne humeur…
- C’est ça ! Bon, je ferais mieux de nous ouvrir, sinon les gens vont entendre ta grosse voix, dit-il dans un clin d’œil.
Il sortit sa petite clef de bronze faite de la main d’un expert, comme il ne se lassait de le répéter, puis ouvrit la porte de son magasin. Il entra, suivi de Gougou, et alluma les nombreuses bougies à l’aide d’allumettes, puis se retourna vers le garçon et se courba pour se mettre à sa taille.
- Tu sais petit, je veux que tu saches quelque chose quand tu travailles avec moi.
- Je vous écoute, dit l’autre dans un hochement de tête approbatif.
- Hé ben… commença le gros boulanger, si tu as le moindre petit souci ou problème en ce qui concerne ton boulot, n’hésite surtout pas à m’en parler, d’accord ?
- D’accord, Monsieur.
- Et appelle moi Aelig, ou Al, comme tu veux, mais pas de « Monsieur » entre nous, sourit-il.
- Pigé, Al. Merci, lâcha l’enfant dans une risette.
- Bon, je vais t’expliquer ton rôle ici, t’en fais pas, c’est facile, dit-il en allant de l’autre côté du comptoir. Suis-moi !
Ils allèrent dans la réserve, de laquelle provenait, comme chaque jour chez Monsieur Venec, une alléchante odeur de pain , et l’homme s’arrêta devant les nombreuses étagères sur lesquelles étaient disposées les pâtisseries tant appréciées des villageois.
- Vois-tu, petit, la panification, c’est un art, dit-il dans de grands gestes qu’il voulait expressifs. Alors pour que cet art reste beau et clair dans l’idée des gens, il faut se donner à fond dans ce qu’on fait. Moi, je ferai la marchandise, et à deux, on les vendra. Tu me suis, hein ?
- Oui, oui…
- Bien ! s’exclama Al. Le client est roi et ceci est la règle d’or, donc ne l’oublie pas. Reste toujours serein et n’hésite pas à être trop poli. Si quelqu’un se plaint d’une baguette de pain, donne lui deux autres gratuitement.
- D’accord. Rien d’autre ?
- Non, rien pour le moment. Tout ce que tu as à faire pour l’instant, c’est m’aider à placer toutes ces choses sur les étagères qui se trouvent derrière le comptoir. Fais gaffe de rien faire tomber, mon gars.
Gougou travailla ainsi jusqu’à huit heures et demie, heure à laquelle Monsieur Venec ouvrait sa boutique. Une demi-heure plus tard, une foule de clients faisaient la queue pour être servi, et le boulanger se félicita d’avoir engagé le jeune garçon. La vente fut si bonne, ce samedi matin, qu’il n’y avait plus un seul pain chocolaté à dix heures.
- Hé ben dites donc, s’exclama Al dans un de ses grands rires, si on continue comme ça, il n’y aura même plus assez de boka chez Hervelina !
Les gens du village étaient toujours d’une très belle humeur, courtoise pour certains et très amicale pour les autres. C’était grâce à cette espèce de respect d’autrui qui était présent dans l’esprit de tous que la bonne entente régnait dans cette ville. Tout le monde aimait tout le monde, et rares étaient les gens qui pouvaient qualifier leurs voisins de trouble-fête.
Ce fut dans cet excellent univers que Govran passa sa première journée de travail.
A midi, il sortit avec ses vingt pièces, tout heureux. Les quinze convenues, et un supplément de cinq pièces pour sa première journée. Il se réjouissait d’être la semaine prochaine, pendant le marché, pour faire usage de son argent. Il faisait toujours aussi beau quand il retourna chez lui pour prendre son épée. La rosée du matin n’était plus et l’herbe devenait sèche et douce. Il gravit la colline qui menait à sa maison et rentra dans la cuisine, où sa mère cuisinait le souper.
- Bonjour ! Super, t’as fait de la viande de chez M’sieur Hoela ! C’est prêt quand ? demanda-t-il.
- Ce sera prêt d’ici dix petites minutes. Et toi, comment ça a été à la boulangerie ?
- Très bien, j’ai reçu cinq pièces de plus que prévu, et travailler là-bas est très agréable.
- Tant mieux… Ah au fait, maintenant que j’y pense, le Vieux a dit qu’il voulait te voir.
- Vraiment ? Où ça ?
- Chez lui… dès que tu aurais mangé. Il a aussi demandé que tu amènes l’épée.
- Pourquoi ! ? Et comment sait-il ?
- Il sait beaucoup de choses…
Le jeune garçon dévora son repas en quatrième vitesse, alla chercher le fourreau et sa flamberge dans sa chambre et ressortit de la maison. Il descendit pour la énième fois la colline et arriva sur la place du village. Il prit la Ruelle des Archers et poursuivit ainsi plus de dix minutes dans de longues allées étroites et égayées par les cris d’enfants. Il se retrouva devant la demeure de Stirald, dit le Vieux, ou l’Ancien. C’était une petite maison coquette, bien bâtie de bois et de pierre, qui avait traversé les âges. Stirald avait septante ans. Il s’était installé dans ce bon petit village depuis, lui avait dit sa mère, plus de trente ans, et les marques de nombreuses batailles étaient restées sur son visage dur et froid. Bien que sa voix rauque et ses cicatrices lui donnaient l’allure d’un méchant homme, le vieillard était très gentil et tout. Il aimait beaucoup les enfants, et les écouter parler des heures durant ne le dérangeait pas outre mesure.