Sous Chapitre 42 : Avant Guerre
J’ignorais ce que voulait dire ce signe, mais une petite voix, loin dans ma tête, me criait de partir très loin.
- Non, dis-je tout haut pour me convaincre. Ma place est ici, à Ragnarok.
De plus, ces formes spectrales ne signifiaient rien. Non seulement car elles n’étaient pas naturelles, mais aussi parce que Asgheir ne reviendrait jamais ici.
Cette guerre ne faisait actuellement plus partie de son monde. Il avait décidé de quitter l’univers qu’il avait entrevu pendant deux longues et tristes années. Il ne reviendrait pas à Asgharia, pas avant que son destin ne le rattrape.
Tant pis, qu’il en soit ainsi… Si je dois cette fois mourir, je ne reculerai pas.
J’ai eu une bien longue vie.
Sous Chapitre 43 : Journal
Le journal de bord de Sire Gauvain écrvait ces longs mots plein d’adieux et de désespoir :
« Quinzième jour de ce mois de Décembre 1312,
Nous descendons dans un gouffre de plus en plus sombre duquel je ne pense pas pouvoir ressortir. La lune si blonde grossit chaque jour dans notre ciel autrefois bleu, et décompte d’un air laconique les minutes qui nous restent à vivre. J’imagine que je resterai assez longtemps pour avoir la malchance de voir les troupes de Syria mettre les bâtisses d’Asgharia à feu et à sang. »
« Vingt-troisième jour de ce mois de Décembre 1312,
Les habitants s’échangent chaque jour des regards vides et terrifiés. Tout le monde a peur, tout le monde a froid, et la joie n’est visible sur aucun des visages. Quand j’encourage les hommes, ils manifestent une pointe d’espoir, mais celle-ci s’éteint dès que mes yeux les quittent. »
« Vingt-cinquième jour de ce mois de Décembre 1312,
Aujourd’hui, j’ai vu une jeune fille jouer avec des petits soldats de bois et j’ai compris que l’espoir n’existait plus quand les deux guerriers, inoffensifs avec leurs tailles et leurs épées ridicules, se sont fait renverser par les pieds de l’enfant. »
« Vingt-neuvième jour de ce mois de Décembre 1312,
La lune presque pleine me fait revivre les grands moments de ma vie dans de nombreux pleurs silencieux. Mon existence ne tardera sûrement pas à s’éteindre, laissant elle derrière gens innocents.
J’ignore combien de temps Ragnarok durera. »
« Trente et unième jour de ce mois de Décembre 1312,
Ce soir, la lune atteindra sa phase finale et son interminable cycle recommencerai en même temps que la nouvelle année et que cette maudite guerre. J’ai de plus en plus peur… »
« Cinquième jour de ce mois de Janvier 1313,
Je ne peux plus écrire dans ce journal aussi souvent qu’avant en raison de la guerre qui gronde dehors. Nos adversaires rient de nous depuis la plaine où le soleil ne se lève plus. Les Asghariens, mes hommes, se battent de tout leur cœur pour la cité d’Asgharia, et parviennent à repousser le siège ennemi. Nos murs me semblent solides, et si Syria décidait d’user de patience contre notre armée, ce serait à notre avantage grâce aux abondantes ressources disponibles.
Je pense chaque jour plus fort à cette vie que j’aurais pu choisir et rêve chaque nuit de Noeira et de sa neige… »
« Dix-huitième jour de ce mois de Février 1313,
Nos murailles que je pensais si résistantes subissent des attaques de plus en plus violentes au quartier Est. J’ai envoyé les maçons réparer les dégâts et renforcé la présence d’archer en ces lieux.
La Reine Messaline devient de plus en plus paranoïaque et nerveuse, si bien qu’elle m’a interdit le commandement de la garde du château. Le jeune Toson se plaint d’une vive douleur au bras droit, sur lequel il a reçu une flèche il y a une semaine. Je pense que si la blessure s’est infectée, il va falloir lui amputer le bras.
Si Merlin était là, il saurait quoi faire… »
« Huitième jour de ce mois de Mars 1313,
Une épaisse couche de neige a cette nuit recouvert les surfaces dures d’un blanc grisant. Les Syriens on dû se replier plus loin dans la vallée à cause du gel et de nos flèches multipliées. Nos hommes ont enfin droit à un ou deux jours de repos.
Le froid a fait sortir les enfants d’Asgharia, qui ont par endroits décoré la ville de bonshommes de neige et d’igloos primitifs. Ces constructions éphémères m’ont pourtant réchauffé le cœur. »
« Vingt-septième jour de ce mois de Mai 1313,
J’ai aujourd’hui reçu une flèche au niveau du ventre, ce qui m’a obligé à rentrer ici, au château. J’ai bandé la blessure après l’avoir nettoyée et vais bientôt aller me coucher. Je pense pouvoir remarcher normalement d’ici une semaine. »
« Deuxième jour de ce mois de Juin 1313,
Une brèche sérieuse s’est formée dans les murs du quartier Est et l’ennemi progresse dans la cité, pillant tout sur son passage. Les remparts secondaires tiennent heureusement bon. Je suis désolé pour ces gens morts, mais c’est la guerre et elle n’épargne personne.
J’ai envoyé Ika sur les lieux afin qu’il dirige la défense. J’espère qu’il n’aura pas de problèmes. »
« Seizième jour de ce mois de Juin 1313,
J’ai demandé à Huyvhar de rejoindre Ika aux murs Est pour l’aider. Toson essaye d’organiser un mouvement d’aide dans la ville et Stirald envoie chaque jour des émissaires par les flots. La mer n’est pas surveillée par Syria, ce qui nous permet de nous réapprovisionner et de demander de l’aide aux autres nations. Les ressources commencent à manquer. »
« Quatorzième jour de ce mois d’Octobre 1313,
Je viens de retrouver mon journal de notes et peux enfin réécrire mes pensées sur le papier.
La situation devient de plus en plus dangereuse en ville : des monstres volants sont arrivés sur la place et ont brûlé deux maisons du quartier Sud. Dans trois jours, les hommes et moi iront livrer bataille en dehors des murs, afin d’éviter ce genre de choses. »
Sous Chapitre 44 : Défi
La situation changeait chaque jour : soit les Asghariens rentraient le visage fier et rassuré, soit les yeux emplis de désespoir. Depuis deux mois, Sire Gauvain et ses hommes devaient se battre à l’extérieur de la ville pour empêcher les béliers ennemis de réduire les murs à néant. Le moral des troupes avait considérablement baissé durant les mois de Novembre et Décembre. Le nombre écrasant d’ennemis commençait à porter fort dans le déroulement de la bataille et les Asghariens rentraient moins nombreux chaque jour. Ce jour là, il pleuvait très fort et le vent déséquilibrait les guerriers au combat.
Gauvain se trouvait une fois de plus au centre de l’action.
- Sire, derrière-vous !
Il s’abaissa presque machinalement et se congratula quand il vit la lance qu’il avait évité se planter dans le ventre d’un Syrien. Il se retourna et transperça deux soldats dans de grands mouvements très précis. Fort de cet enchaînement, il décapita un épéiste ennemi, laissant à l’homme qu’il venait de sauver quelques secondes de vie supplémentaires. Le tonnerre grondait très fort maintenant, et la pluie s’était transformée en une drache qui n’avait rien de naturel.
- Repliez-vous ! hurla Gauvain
Les Asghariens se mirent à courir vers la porte de la ville comme un seul homme, laissant leur général seul face à Ragnarok. Il attendait le repli complet de ses soldats quand une voix ennemis l’appela.
- Tu t’en vas, Gauvain ?
Un homme immense sortit des rangs syriens et marcha vers lui d’un pas assuré. Il était vêtu de noir des pieds à la tête. Sa longue flamberge était, elle aussi, d’une noirceur infernale.
Gauvain marcha vers lui en souriant et en effectuant quelques mouvements circulaires avec son arme.
- On dirait que les dieux osent enfin se montrer, dit-il en lui lançant ses yeux bleus et gris en plein visage.
- Apparemment, ria la chimère.
Il leva la main et envoya une grande boule noire vers le chevalier, qui l’évita d’une roulade avant de se relever, toujours souriant.
- Je te défie, Gauvain !
- Je relève ton défi, Cronos !
Un grand « Oooh » s’éleva de la foule asgharienne qui s’était amassée sur les remparts pour voir la scène. Suivi de nombreuses scandes pour le général.
- Je vais briser tous les os de ton corps, hurla Cronos en fonçant sur lui.
Il toucha Gauvain à la jambe gauche, et enchaîna dans de grands coups horizontaux que l’autre ne pouvait que parer. Après dix minutes de combat impressionnantes, Cronos sauta en arrière et marqua la terre de flammes, empêchant Gauvain d’approcher. Il sourit sadiquement et le temps s’arrêta, l’espace devint flou et incertain. Il s’avança vers le chevalier et lui planta sa lame dans l’épaule en riant. L’Asgharien tomba à genoux, et haletant, il vit le Dieu du Chaos retirer son arme et la lever haut dans le ciel pour lui donner le coup final. Il ne tua jamais Gauvain. Celui-ci avait soulevé son épée dans un effort ultime et l’avait plantée dans le ventre de son ennemi, faisant ressortir par son dos sa lame couverte de sang noir. Cronos regarda le général quelques secondes, puis s’écroula sur le dos, mort et ébahi. Gauvain se releva en s’appuyant sur son épée d’argent et hurla : « Asgharia ! Asgheir ! Asgharia ! » et vit ses hommes le crier à leur tour.
Il avança d’un pas chancelant sous les vivats des soldats et s’effondra à l’entrée de la ville, une main à l’épaule.
- Asgheir, murmura-t-il, est-ce que tu vas nous revenir ?