Brûle, mais ne te relève pas
Une entraînante musique d’après fête s’éparpillait lentement dans Asgharia, ville qui à cette heure avancée baignait dans l’ivresse et le sommeil. Les gardes, sobres, demandaient parfois aux gens de bien vouloir baisser la voix afin de respecter le repos d’autrui. Rien ne présageait une guerre apocalyptique… Et pourtant Ragnarok avançait avec une célérité lumineuse vers la cité souveraine pour détruire chacune de ses pierres. Dragons, fantassins, archers et héros maléfiques composaient cette armée issue du néant. Le Prince Noir, comme l’appelaient ses hommes, rasait chacun des villages qui entravaient sa route, toujours plus fort, toujours plus dur. Héalia était en passe d’entrer dans une ère de guerre mondiale. Déjà le village militaire de Vanaria, tout proche de la capitale, était sous l’assaut ennemi…
La porte principale était en passe de céder quand Sire Bost, maintenant capitaine à Asgharia, arriva dans la cour par la porte Sud.
Capitaine Bost ! Nous sommes débordés, les monstres attaquent la place et les troupes humaines assiègent la porte ! Le premier bataillon se bat dans la place, mais ils ne pourront pas résister longtemps. Vous devez les aider !
Je ferai selon vos besoins, Sire !
Sire Bost se dirigea vers l’endroit indiqué, laissant le commandant vanarien à ses occupations pressantes. La pluie tombait d’une manière peu naturelle et le ciel d’origine bleu sombre était d’un noir d’encre. Sans perdre de temps, le capitaine monta en selle et galopa vers la place de la ville pour aider les soldats. Le chemin, quoique court, ne fût pas des plus aisés en raison du grand nombre de monstres auquel il dût faire face.
Une fois arrivé, ce qu’il vit ne le réjouit guère : une trentaine de reptiles immenses attaquaient les soldats retranchés dans un coin de la cour en feu. Ils n’étaient pas plus de quinze et pourtant ils se battaient avec l’énergie du désespoir. Sire Bost galopa vers la masse d’ennemis en lançant une grande lance d’acier, empalant deux monstres d’un coup… une vraie brochette. Encouragés par cet acte, les Vanariens scandèrent le nom d’Asgharia et pris d’une adrénaline finale, se ruèrent sur les monstres, toutes épées dehors.
Asgharia ! hurla Bost. Asgharia !
Il sauta au sol et courut lui aussi vers ses nombreux adversaires. Frappant toujours avec une précision remarquable, le terrible chevalier ne mit pas longtemps pour tuer tous les monstres, aidé par ses quelques camarades. Quand dix minutes furent passées, il gisait sur la place une quarantaine de dépouilles, humaines ou non-humaines.
Forts de cette preuve de ralliement et de courage, les survivants, dont le capitaine, se mirent à courir vers la grande porte de Vanaria pour aider les autres soldats. Des flammes semblaient jaillir de l’autre côté des murs, car à chaque coup porté aux murailles, le ciel se remplissait d’une couleur rouge orangé.
Isagon ! cria Bost. Qu’est-ce que les archers foutent, nom de Libnan !
Ils sont morts, répondit celui-ci avant de se plaquer contre la porte à son tour.
De combien d’hommes disposent cette armée ?
Ils sont au bas mot dix-mille hommes, capitaine !
Quoi ?
Il fallut quelques secondes à Sire Bost pour se reprendre.
Vous êtes sûr ?
Oui, je les ai vus de mes yeux ! Nous ne sortirons pas d’ici vivants, mais nous pouvons les retenir ! Que Libnan garde votre âme, capitaine ! Vous avez donné un exemple de courage à notre génération ! Je prie pour que le paradis existe, car c’est la seule chose que nous sommes en droit d’espérer, désormais !
Le commandant vanarien avait dit cela dans un sourire sur un visage trop jeune pour mourir, un visage qui ne devait pas être noirci par le sang, la suie et la terre.
Bost se tût, effaré. Il regarda ses mains tâchées d’un sang noirâtre et vit qu’il tremblait ; il resserra le poing rageusement et monta au sommet des murs de Vanaria, en proie à la haine. Isagon n’avait pas menti : une marée impensable de soldats frappaient violemment le sol avec leurs armes. Une échelle ennemie arriva en face de lui, lancée pour l’assaut final. Il sauta sur celle-ci et se laissa glisser jusqu’au sol, de l’autre côté des murs, en plein cœur ennemi. Il tua deux hommes qui l’avaient repéré et cria pour la foule : « Venez me chercher ! Je vous tuerai tous ! Tous, vous m’entendez ? » Il se mit à rire à gorge déployée devant tous ses adversaires qui le regardaient d’un air amusé. Finalement, une flèche siffla du premier rang et se planta en plein dans le ventre de Sire Bost qui, surpris, tomba à genoux, les bras en croix à l’endroit touché.
Je vous avais bien dit… que j’allais tous vous tuer…
Et il s’écroula sur le côté, provoquant dans le rang du mal un cri de victoire. Ils n’ignoraient sûrement pas qui Bost était pour Asgharia…
A l’intérieur des murs, l’ambiance était toute autre…
Commandant !
Quoi encore ?
Sire Bost est mort.
Quoi ? Comment ? Qu’a-t-il fait ? Des monstres ont réussi à pénétrer dans la ville ? Par où ?
Non, Commandant. Il a utilisé une des échelles que les Syriens lançaient sur les murs pour descendre et tuer plusieurs ennemis, mais une flèche a eu raison de lui. J’ai tout vu de la tour de guet.
Que Libnan le garde. Allez vite vous occuper de ces échelles, et envoyez un messager à Asgharia, qu’il dise… que nous sommes morts au combat pour défendre la ville de Vanaria. Qu’il dise que Sire Bost est mort comme un homme, et qu’il lui transmette mon plus grand merci et mes adieux. Si vous avez une femme ou de la famille là-bas, vous pouvez leur envoyer un message. Transmettez ce que je viens de vous dire à tous les soldats. Je suis fier de vous, soldats. Vous avez quartier libre !
Commandant, sauf votre respect, nous ne quitterons pas la ville, Monsieur. Vous nous avez bien formé !
Isagon lui sourit, les yeux mouillés pour la dernière fois dans sa vie.
Le garçon se dirigea vers l’estrade, devant les dizaines de maisons en feu et parla pour la dernière fois dans sa vie.
Mes amis, mes frères d’arme ! Notre commandant, Sire Isagon, veut que nous quittions la ville pour nous occuper de nos familles et vivre mieux dans l’attente de la mort. Allez-vous lui obéir ?
Un grand cri de ralliement s’éleva des rangs alliés, ce qui encouragea le jeune homme à poursuivre.
Il m’a aussi demandé de vous dire… qu’il est fier de vous ! Alors pour Asgharia, hurla-t-il, les larmes aux yeux. Pour Asgharia et nos femmes nous nous battrons !
Sitôt qu’il eût fini sa phrase, la porte céda, écrasant sous son poids les dizaines de soldats qui s’y étaient plaqués. Isagon était l’un d’eux. Deux immenses dragons surgirent de derrière les remparts, embrasant la ville d’un souffle magmatique et apeurant chaque homme. Les soldats entrèrent criants et coururent vers la place pour massacrer, brûler et piller.
Le jeune homme, resté sur l’estrade, vit un homme qui se distinguait des autres par son armure rouge et noire. Il rentrait dans la ville, un sourire aux lèvres et les yeux remplis du reflet des flammes. Lorsqu’il vit le jeune garçon stupéfait, il se mit à rire.
Tu as peur ? Je n’ai pas de pitié !
Il leva la main d’un air qui parût très familier au jeune soldat, et une immense flamme brûla celui-ci qui tomba au sol. Le Prince Noir s’approcha de lui en souriant narquoisement, puis le vit se relever avec surprise.
Vous ne tuerez pas… Sire… Gauvain.
A ces mots, le guerrier le décapita dans une grimace d’énervement.
Brûle, mais ne te relève pas.
Loin, très loin de là, une âme s’éveilla et obéit à son destin…