Syria
L’aube, lumineuse et tachée de sang, se pointait à l’est, comme chaque jour. Je me suis levé péniblement et ai scruté l’horizon proche et lointain dans lequel se découpait nettement la ville de Syria. Notre prochaine étape, comme disait Gauvain… J’espère que nous aurons une sorte d’épreuve avant d’acquérir le Cristal de Terre, car sans effort, l’obtenir serait tricher, je pense. J’ai réveillé Assira, l’ai nourrie et réconfortée et je suis enfin parti seul vers les remparts qui me faisaient face. La ville était plutôt petite, par rapport à Sofia ou à Asgharia, mais j’ai vite compris qu’elle n’était pas plus mal gardée…
Gauvain m’a rejoint au trot et nous sommes vite arrivés devant la superbe porte d’or massif. Le garde nous a interpellé avec un air de vieux marin grossier.
- Hé là, les deux pouilleux, qu’est ce que vous venez chercher ici, hein ?
- Nous voudrions voir le Roi, a répondu calmement mon frère.
- Et pourquoi, hein ? Qu’est ce qui…
- Ouvre cette porte tout de suite, gronda Gauvain, les yeux noirs.
- Bien, bien… Inutile de s’énerver, balbutia l’autre.
Les énormes gonds de bronze tournèrent sur eux même, ouvrant l’immense porte dans un bruit de chute d’eau.
- A nous le cristal, marmonnai-je entre mes dents.
- Qu’il en soit ainsi…
Nous galopâmes jusqu’à la petite forteresse – elle aussi en or pur – de la ville. Là-bas, deux gardes qui faisaient une tête de plus que nous bloquèrent le passage, passant leurs grandes lances devant nous – les lances étaient bien sûr faîtes d’or -.
- Que pouvons-nous faire pour vous ? demanda faussement l’un deux.
- Nous voudrions, si Sa Majesté subliminale n’y voit inconvénient, nous rendre dans la salle de réunion afin de discutailler ensemble à propos de choses que même le plus noble des gardes syriens ne peut comprendre, dit Gauvain en souriant tout aussi mielleusement que l’autre.
Je le regardai, complètement aphone et la bouche bée.
- Euh… Oui, bien sûr, passez, passez…
Nous nous exécutâmes sans mot dire, et j’entendis les rires moqueurs des soldats dans notre dos.
- Au moins, t’as l’art de te faire passer pour un poltron, grognai-je à mon frère.
- Au moins, j’ai l’art de savoir infiltrer un château sans éveiller les soupçons, répliqua-t-il dans un sourire oblique.
Encore une fois, il m’avait descendu à la joute verbale…
- Tu sais pourquoi il y tant d’or, par ici ?
- Ne te réjouis pas trop, tu ne seras pas ravi en découvrant la réponse, répondit-il d’un air sombre.
Nous montâmes donc les marches de granit jusqu’à arriver dans le couloir menant à la salle du trône. Deux gardes accoururent vers nous, toutes armes levées.
- Tiens toi prêt, me murmura Gauvain. Ne frappe pas, brûle les !
Il leva la main d’un geste si vif que je n’avais même pas vu les pics de glace partir… Le soldat resté en vie voulut crier, mais je le fis taire aussitôt.
- Il vaudrait mieux planquer les corps…
Je pris l’un cadavre carbonisé et le dissimulai dans une armure vide ; Gauvain fît de même.
- Maintenant, il s’agit de prendre le cristal discrètement et de se tirer vite fait.
- Pourquoi ne pas utiliser la manière forte ?
- Cet or qui t’impressionne tant, il appartient aux dragons de Syria, et personnellement, je n’ai pas envie de me battre contre ces reptiles…
Je ne dis rien, m’imaginant déchiqueté par les immenses crocs d’un dragon avide de sang et d’argent.
- Qu’est-ce qu’on fait ? demandai-je.
- On attend l’occasion idéale pour s’infiltrer dans la salle du Cristal.
On entendit les cloches de l’église retentir trois fois, des portes proches s’ouvrir et des gardes parler.
- Votre Majesté, dit l’un d’eux, ne devriez vous pas renforcer la garde dans les zones du trône et du Cristal ?
- N’aie crainte, mon bon ami. Maintenant qu’Ellada a détruit Seribjia, plus rien ne nous menace. Et l’heure de passer à l’attaque est venue, avec les dragons, nous n’aurons aucun mal à détruire Sofia, désormais exempte de chef.
Quoi ! ? Ils vont attaquer ma ville natale ! ? C’est impossible ! Je ne peux pas laisser faire ça.
Gauvain me serra très fort le bras pour me demander le calme.
- Imbécile ! me souffla-t-il. On a une occasion en or de piquer le trésor, ne te fais pas remarquer. Nous irons à Sofia après.
Nous attendîmes encore une bonne dizaine de minutes, puis nous fonçâmes à la salle du trône. Un garde seulement, quelle aubaine ! Je m’approchai de lui en silence, puis arrivé à portée de bras, je lui collai la main sur la bouche et tranchai sa gorge d’un geste vif et précis. Le cadavre tomba au sol sans faire le moindre bruit. Gauvain était devant la porte qui menait à la salle cristalline ; je le rejoignis et attendit qu’il ouvre pour entrer.
Il pénétra très lentement dans la pièce de laquelle émanait une forte lumière jaune, avança de quelques pas, puis plus un bruit ne survint.
J’entrai donc à mon tour et m’emparai du cristal posé sur l’autel, et entendit aussitôt : « La Garde ! La Garde ! »
Gauvain me fixa, les yeux ronds, puis lâcha une série de jurons.
- Vite, il faut filer ! dis-je, la voix déraillée.
- Oui, et on a intérêt à se magner, grogna-t-il.
J’embrasai la pièce d’un regard paniqué, et je vis une fenêtre qui nous tendait les bras.
- Gauvain, bloque la porte avec le gel ! ordonnai-je.
Il s’exécuta sur le champ, et moi, je me dirigeai fiévreusement vers la vitre que je brisai d’un grand coup d’épée. Je sortis la tête dans l’air frais de la nuit et regardai le sol… Au moins huit mètres nous séparait de la terre ferme de la ville.
- Gauvain ! Huit mètres ! On pourra jamais survivre !
- Bien sûr que si, aboya-t-il.
Il sauta sans prévenir et dirigea ses mains vers le sol ; un superbe dragon blanc fonça sur lui et l’agrippa puissamment. Il se redressa et s’assit sur le dos de la bête. Deux secondes plus tard, j’étais à côté de lui, regardant le ciel bleu de mes yeux ébahis et me dirigeant vers le sud, vers Sofia, la ville du Gardien du Feu.
Vie après mort
Le dragon volait paisiblement à une trentaine de mètres du sol, nous offrant une vue enchanteresse sur le monde qui s’activait à nos pieds. Les premières lueurs de l’est progressaient lentement, embrasant prairies et villages de sa chaleureuse lumière. On pouvait apercevoir les troupeaux de moutons, simples petites taches blanches, sillonnant les étroits chemins de montagne, accompagné par leur berger et ses chiens.
Le paysage nous offrait diverses choses banales qu’accomplissaient femmes et hommes à l’aube. Mais à cette distance, ces choses anodines prenaient soudain toute leur ampleur : un cavalier solitaire galopant dans l’herbe humide, une vieille mère séchant le linge de ses enfants, un honnête pêcheur au bord d’un lac…
- Qu’est-ce que tu aimes faire, Gauvain ?
- Que veux-tu dire ?
- Tu as bien une autre occupation que de sauver le monde, non ?
- Oui, rit-il. J’aime bien la chasse, le voyage en mer et les longues chevauchées. Et toi, qu’aimes-tu faire ?
- Tu vois ce lac ? Il y en a un semblable à celui-là tout près de chez moi, à Sofia. Je m’y rends quand je ne suis pas en mission et je passe mes journées avec ma canne et les poissons.
- Tu ne chasses pas au harpon ? s’exclama-t-il ironiquement. Et quoi, tu te débrouilles ?
- Bof, ça va ! Je ne suis pas maître pêcheur, mais je m’en sors plutôt pas mal.
- Je vois… Un jour, tu viendras chasser avec moi dans la sombre forêt de Xyliade, pour voir ce que tu vaux, dit-il. En échange, je viendrai pêcher avec toi à Sofia.
- Ca marche ! m’exclamai-je joyeusement.
Nous gardâmes le silence quelque peu, observant les environs de nouveau, puis Gauvain ajouta pour lui même : « Si toutefois Sofia résiste à cette guerre ».
Nous arrivâmes au pays du feu au crépuscule, quand tous rentrent en ville. Le dragon de Gauvain se posa près des mines puis reprit son vol, nous laissant seuls.
- Où as-tu eu ce dragon, Gauvain ?
- Je l’ai trouvé à la chasse, et l’ai aidé à s’en sortir, il était blessé.
- Il y a des dragons là-bas ?
- Bien sûr, mais très peu de dragon comme celui-ci.
- Comment s’appelle-t-il ?
- Il n’a pas de nom, il répond quand je l’invoque.
Nous étions arrivés devant la grande porte de granit qui dominait les murs de la cité. Le garde, Milon, me dévisagea pendant quelques secondes, puis son visage s’éclaira comme une lanterne.
- Asgheir ! Mon commandant ! Vous êtes en vie, mais comment ?
- Bonjour à toi, ami Milon. Qui t’a conté ma mort ?
- C’est un des soldats qui vous accompagnaient, sire. Il nous a raconté qu’à la Voie des Morts, vous l’aviez laissé à l’entrée pour monter la garde.
- Sea ! Il est en vie ? demandai-je en hurlant presque de surprise.
- Oui, seigneur. Il nous a dit qu’après votre descente dans le souterrain, des cris lui sont parvenus. Il a voulu vous rattraper, mais la surface mauve de l’eau était devenue solide. Il a fait demi-tour et est arrivé ici il y a maintenant sept jours.
- Béni soit-il, ce courageux soldat. Hans est-il là ?
- Oui, c’est lui qui commande les armées. Il attendait désespérément votre retour.
- Pouvons-nous le voir, Milon ?
- Sire Asgheir, cette cité vous accueille à bras ouverts !
- Je te remercie beaucoup, coupa Gauvain.
Il partit, me plantant devant la porte.
- Qui c’est, lui ?
- Mon frère, Sire Gauvain. Je vais le rejoindre, à bientôt.
- Gauvain ! ? Le vrai ? Hé Asgheir, t’en vas pas !
Nous avons donc eu un entretien avec Hans. Il m’a accueilli en m’étreignant comme un frère.
- Asgheir ! Je dois rêver, tu es en vie ! Sea disait ta mort avec tristesse et te voilà qui nous revient !
- Je sais, mon ami. Nous avons eu notre lot de mauvaises nouvelles…La mort de Chrizz, puis celle de Arhdan…
- Qui est cet homme, me demanda-t-il en désignant Gauvain.
- Mon frère, Hans. Sire Gauvain, il va nous aider.
- Gauvain ? Non ? !
- L’heure n’est pas aux légendes, lâcha sèchement celui-ci.
- Il a raison, Hans. Syria avance très rapidement vers nous pour détruire Sofia.
- Quoi ? s’exclama-t-il.
- Calme-toi, dit froidement Gauvain. Asgheir et moi l’avons entendu de la bouche du roi syrien. Nous étions là-bas pour voler le Cristal de Terre, et pendant notre infiltration, ces mots nous sont parvenus. Syria possède une armée de dragons, et les seuls personne en mesure de stopper ces bêtes, tu les as devant toi. Il va falloir maintenir les défenses de terre afin de stopper tous les assauts. N’as-tu pas une carte de la ville ?
Hans se dirigea prestement vers les armoires de chêne et en sortit un long parchemin jauni sur lequel était dressé un plan très précis de Sofia.
- Très bien, acquiesça mon frère. Voilà nos points forts, et là ce sont nos points sensibles.
Tout en parlant, il indiquait très clairement chaque endroit capital.
- Ici, les archers devront sans cesse faire pleuvoir des flèches à partir de leur tous de guets. Je veux que vous entouriez la ville de palissades, et de sacs de sable. L’infanterie attendra la cavalerie ennemi ici, toutes lances dehors. Ils ne pourront pas percer cette défense avec les chevaux. Si toutefois l’infanterie ennemie s’y colle, amenez des archers pour les éliminer. Les chevaliers et les archers de cavalerie se cacheront à l’orée de ce maquis en attendant que les troupes ennemies encerclent la ville. Cela fait, ils les attaqueront par derrière jusqu’à être en danger, et là, ils se replieront dans le maquis et rentreront en ville par cette porte dans les bois. Asgheir et moi resterons sur le toit du château et tenterons de repousser les dragons. Hans, il faudra que tu répètes ce plan de défense à tous tes hommes sans exception.
- Sire Gauvain, merci pour votre aide, et toi aussi, Asgheir.
Mon frère s’en alla vers sa chambre sans mot dire. Je remerciai mon ami et allai me reposer dans ma pièce privée.
La journée, peut-être même la nuit, allait être longue…
Je parvins à m’endormir après plusieurs heures, et rêvai de Messaline qui me manquait tant. Une nuit sans lune près d’une plage… un rugissement et des entrechoquements d’épée…
Gauvain entra dans ma chambre en courant.
- Asgheir… Syria est là, et les dragons attaquent déjà. On aura pas le temps de placer les défenses. Il faut se tirer ! Hans est mort, il a voulu stopper l’ennemi seul au pont-levis. On est encerclé ! Il n’y a pas moyen de sortir.
- Tu parles d’un réveil, marmonnai-je.
- Ils ont brûlé les camps de soldats, il n’y plus personne, sauf les gens et les gardes du château.
- Alors comme ça ton beau plan n’aura pas eu l’occasion d’être.
- Certes, mais nous sommes pressés. On doit les contenir au maximum dans le hall d’entrée, et attendre notre chance pour sortir.
- On ne peut pas s’en charger ? Je veux dire, toi et moi, on pourrait les tuer facilement !
- Ils sont des centaines de milliers, Asgheir… plus les dragons. Nous n’aurions aucune chance.
- Alors on va les attendre à l’entrée et les repousser au maximum.
- Compte sur moi, mon frère !
Nous nous regardâmes, les yeux brillants, puis il me présenta sa main en souriant. Je la serrai aussitôt, presque en larmes, puis je compris…
Gauvain pleurait en souriant, et moi je ne pouvais plus bouger.
- Tu vas partir très loin… Ne m’oublie pas et réunifie la Table Ronde.
- Non ! Gauvain, arrête !
- Asgheir… Adieu…
Flash blanc…Flash noir…Le néant…