Voila la suite:
Ghettos pour riches
Gauvain, mon frère… Je ne m’en étais toujours pas remis. Ce chevalier de légende ne pouvait pas avoir vécu tant d’années, c’était tout bonnement impossible. Nous marchions vers « La Ragnarok », comme il disait. Je ne savais pas ce qu’il voulait dire par là… Il dégageait une prestance et un orgueil incroyable, plus encore que Arhdan.
J’ai fini par lui poser beaucoup de questions, et même si je ne le connaissais pas, il était tout de même mon frère.
- Tu connais Arhdan, non ?
- Oui, j’ai longtemps combattu à ses côtés, jusqu’à ce que l’ordre des paladins soit dissout. Il est alors devenu général dans la ville de Sofia.
- Oui, j’étais sous son commandement, c’est lui qui m’a révélé mes pouvoirs de paladin. Il est mort au combat contre Cronos… mon père.
- Il est mort face à la Chimère ? me demanda Gauvain, l’air très étonné.
- Oui, elle incarnait mon père.
- Arhdan n’était pas un très grand paladin…
Il fronça les sourcils pendant quelques secondes.
- Mais je n’aurais pas pensé qu’une divinité puisse l’occire, ajouta-t-il d’un air perplexe.
- Nous sommes les deux derniers paladins, alors ?
- Bien sûr que non ! s’exclama mon frère. Nous sommes actuellement quatre : toi, Alaric, Ghad et moi.
- Alaric ! C’était le chef serbijien ! Il a voulu détruire Asgharia… Je l’ai tué dans la bataille, en duel. Et une lettre parlait bien de Ghad, enfermé quelque part.
- Sais-tu à qui cette lettre était destinée ? me demanda-t-il, l’air intéressé.
Je sortis le parchemin jauni et le déroulai-je.
- Sire Stephen…
Gauvain partit dans un grand rire, puis fit une moue assez peu réjouie.
- Ragnarok… Je ne pensais pas en arriver là, dit-il sombrement.
- Qu’est-ce donc ? ai-je demandé, énervé par mon ignorance.
- Une bataille immense. Elle regroupe les paladins et leurs armées respectives pour les confronter aux forces négatives créées par la force des quatre cristaux. Deux de ces guerres ont déjà été engagées et terminées. J’ai participé à la première, il y a maintenant vingt-trois ans. C’est la bataille des divinités et des hommes comme toi et moi. Ta Chimère te poignardera lâchement lors de ce grand combat, et tu ne pourras plus compter que sur les hommes.
- Comment as-tu pu participer à la première Ragnarok ? Tu devais être un môme ! Vu tes traits, tu as la trentaine actuellement !
Gauvain me regarda d’un regard à la fois très grave et très sombre. Ses yeux gris scintillaient dans la nuit.
- Asgheir, nous sommes immortels, toi et moi.
Je me suis arrêté aussitôt, sans le vouloir, j’ai simplement décroché quant à cette déclaration.
- Tu te fous de moi ? ai-je hurlé, excédé.
- C’est la vérité, et ce n’est pas trop mal, ajouta-t-il d’un petit rire amer.
Mon cerveau prit pas mal de temps avant d’entreprendre complètement ce qu’il venait d’enregistrer.
- Immortel, ai-je soufflé, émerveillé.
- Hé ho, m’a sévèrement fait mon frère, t’emballes pas trop ! Tu seras moins sûr d’être increvable à Ragnarok !
- Ca va, t’énerves pas… je viens juste de réaliser un truc pas commun…
- Des mecs comme toi et moi, ça court pas les plaines, crois-moi. Alors tiens toi cool, faudrait pas un paladin en moins. On est déjà plus que trois et Ghad n’a pas d’armée. Je ne suis même pas sûr de pouvoir te le présenter en vie, me dit-il d’un air détaché.
- Tu m’as l’air plutôt désinvolte, pour un mec qui a une histoire comme la tienne.
- Je ne suis qu’un chevalier de légende envoyé à Héalia, mais je ne suis pas le plus grand de tous, ne te méprends pas.
- Tu parais chacun de mes coups ! dis-je, enthousiaste.
- Tu t’imagines qu’esquiver tes pauvres coups est faire preuve de toute puissance ?
Cette raillerie m’alla droit au cœur ; rabaissé au plus bas, je finis par me taire, en proie à l’incertitude. Moi qui me pensais si fort, je venais de me rendre compte que le monde qui m’entourait jusque là n’avait rien à voir avec la sagesse de Gauvain.
- Où va-t-on ? demandai-je, faute de mieux.
- A Syria, dans ces ghettos pour riches, ria-t-il.
- Depuis quand foules-tu cette terre ?
- Depuis que tu es né, répondit-il laconiquement.
- Attends un peu ! m’exclamai-je. Je suis né à Ragnarok ?
- Ouais, mon vieux. T’as enfin capté l’affaire. J’ai été envoyé ici pour réunir l’ordre des paladins et pour veiller sur toi. C’est notre mère, Arnica, qui m’a demandé de t’aider.
- Notre mère, ai-je soufflé. Sais-tu où elle est ?
- Non, répondit-il en se détournant soudainement.
- Tu voudrais la revoir, toi ?
- Je sais pas… Je ne vis pas plus mal en ne pensant pas à elle, finit-il par dire en haussant les épaules.
- Moi, je veux la rencontrer.
- Content pour toi, cassa-t-il sèchement.
Une nouvelle fois, je mis un petit temps avant d’essuyer ce nouvel affront.
- Pourquoi as-tu évoqué Ragnarok quand je t’ai dit que la lettre de Alaric était destinée à Sire Stephen ?
- Cette missive n’est pas qu’un parchemin noirci par de l’encre, a-t-il dit.
- Ah ouais ? Explique-toi, parce que moi, je suis perdu dans tout ça !
- Sir Stephen, ça cache bien son titre de Prince Noir, comme dans le monde d’où je viens. C’est un humain comme toi et moi, mais il est perfide et cruel, et c’est lui qui désire les pièces de paladin et les cristaux de vie et de pouvoir. Tu as déjà deux d’entre eux, mais il nous reste encore celui de Syrya et celui de Xyliade à récupérer. A nous deux, ça ne devrait pas poser trop de problèmes de se débarrasser des quelques gêneurs occasionnels.
- J’espère que tu as raison…
Nous restâmes silencieux jusqu’à ce que l’église déjà lointaine d’Asgharia nous indique de ses cloches que nous étions à la première heure du jour. Nous nous sommes arrêtés et nous sommes adossés à nos montures pour dormir. Alors que je m’apprêtais à passer de réalité à rêve, Gauvain s’est mis à me parler dans le noir.
- Si tu savais à quel point tous mes amis me manquent, Asgheir… Tous ces chevaliers fiers et bienveillants, nos quêtes, nos banquets, nos rires… Et Arthur, Asgheir… tu lui ressembles dans ton caractère et dans ton style. Merlin et son infinie sagesse, Kai et ses railleries, Lancelot et sa perfection, Perceval et sa pureté… Gauvain et sa courtoisie…
Il avait fini sa phrase en reniflant puis en soupirant de nostalgie profonde. La pleine lune se pointa et éclaira la plaine d’une pale lumière boréale, me révélant le visage jeune de mon frère en train de scruter les étoiles.
- La Table Ronde, Asgheir… On va la refaire.
Je l’ai regardé fixement, et un sourire édenté illuminait son visage sombre.