Sire Gauvain
Gauvain s’est place sans aucune hésitation, tandis que moi, pauvre gosse impressionné, ait mis plusieurs minutes avant de me remettre. Gauvain, le vrai ? Le chevalier de la légende ? Si oui, je n’avais aucun chance. Toujours est-il que je me suis avancé sur la surface de combat et que je l’ai salué d’un hochement de tête. Il a retiré son capuchon, révélant un visage jeune et dur. Il avait la classe, ça c’était pour sûr, mais en plus de ça, c’était un beau mec. C’était une légende, après tout…
Le gong a retenti juste à côté de moi, mais le son de basse m’a paru terriblement lointain, trop même. J’ai couru sur lui comme un fou furieux, essayant d’évacuer ma peur, et j’ai tenté de le frapper, mais il a contré avec sa lame ; j’ai tenté de l’atteindre pendant plus d’une minute, mais il bloquait calmement mes attaques, indifférent. Finalement, j’ai fait un grand moulinet avec mon épée, mais avec la force du coup, ma lame a été projetée très loin au contact de sa grande flamberge. Il m’a balayé d’un coup de pied, a posé son pied sur ma poitrine et a pointé la pointe de son épée sous mon cou. Je ne pouvais absolument rien faire, j’étais condamné à perdre…
Il attendit que l’arbitre le déclare vainqueur et m’a relevé en me serrant la main, souriant d’un air bienveillant.
-Merci, ai-je simplement balbutié.
-Il n’y a pas de quoi, a-t-il répondu, révélant ses dents blanches et parfaites.
J’ai été me rasseoir à ma place et lui a pris celle de Ika, qui avait été appelé pour affronter le roi.
-Quel âge avez-vous, Sire ? me demanda Gauvain.
-Quinze ans, monsieur. Et vous, si je puis me permettre ?
-J’ai un âge que l’on ne peut sonder, répondit-il pensivement.
J’ai reporté mon attention sur le combat. Mes deux amis se sont souris et serrés la main fermement. Le combat a commencé, et j’ai tout de suite remarqué que tous deux se donnaient vraiment dans le combat ; Ika n’était peut-être qu’un chevalier, bien moins considéré qu’Asgheir, mais il avait de la répartie. Les entrechoquements des armes provoquaient presque à chaque fois une exclamation de surprise dans le public.
-Qui est cet homme ? me demande Gauvain en désignant Ika.
-C’est un des hommes qui accompagne Asgheir depuis le début. Il se bat bien et c’est un bon pote.
-Il ne se débrouille pas trop mal, conclut-il. Mais son roi porte bien son titre de paladin.
Ce n’est qu’à ce moment là que j’ai remarqué la pièce d’or qui pendait à un collier de chaîne sur la poitrine de Sire Gauvain. Mais je n’ai rien dit, préférant attendre la fin du tournoi pour en parler à Asgheir.
Ils se battaient maintenant depuis plus de vingt minutes, tous deux frais et dispos comme si le combat venait de commencer. Puis le souverain a poussé un grand hurlement, s’est rué dans de grandes estoques sur Ika, jusqu’à ce que sa défense soit neutralisée, et a planté sa lame d’or dans le ventre de son adversaire, le faisant suffoquer et cracher un filet de sang. La main en avant, il est tombé à genoux puis s’est écroulé face contre terre. Les médecins l’ont immédiatement évacué pour le soigner, et Asgheir fût proclamé vainqueur. L’arbitre, avec sa grosse pense, s’est pointé au milieu du terrain et a sonné dans son grand cor.
-La finale de ce palpitant tournoi va pouvoir commencer, annonça-t-il. Je demande à Sire Gauvain et à Sire Asgheir de bien vouloir se présenter devant moi.
Ils se sont serrés la main, et pendant ce court instant, j’ai cru voir un dragon translucide et miniature entre le profil des deux hommes. Le combat a commencé, et deux immenses murs de flammes se sont dressés. Un feu rouge et ardent pour le roi, de grandes flammes opales et glaciales pour la légende. Gauvain a pris la parole.
-Asgheir, roi et paladin, tu as oublié ton rôle. Si je suis ici, c’est pour te rappeler ta voie. Si tu gagnes ce combat, tu seras libre de faire ce que tu veux. En revanche, si tu perds, tu me suivras, de gré ou de force, là où tu te dois d’aller.
-Je ne savais pas Gauvain si perfide, susurra Asgheir.
-Je ne suis pas perfide, mais je me dois d’aider mon demi-frère quand le monde d’Héalia est en perte.
-Je ne suis pas ton frère ! hurla le paladin.
Il envoya un immense brasier sur Sire Gauvain, qui devint aussitôt indiscernable dans la fumée noire, mais quand celle-ci se dissipa, il était toujours là, narquois et déçu.
-Tu es mon demi-frère, Asgheir. Et il va falloir que je t’explique certaines choses après ce combat.
Il sortit son épée d’argent et se mit en garde, prêt au combat.
-Prêt, mon frère ?
Asgheir, furieux, envoya une autre flamme que Gauvain évita en se baissant prestement. Il fonça ensuite sur le paladin et lui assena un grand coup horizontal au niveau du ventre, ce qui le fit pencher tout son corps d’une manière assez bizarre, et lui envoya un grand coup de pied en pleine poitrine, le faisant tomber à la renverse.
Après avoir goutté la poussière, mon roi se releva et sauta sur le chevalier, l’épée en avant et les yeux noirs de colère. Gauvain esquiva en roulant sur le côté et d’un geste de la main, envoya de puissants pics sous les pieds du commandant, qui se retrouva immobile, bloqué par les glaces. Il parvint à les faire fondre, mais pas assez vite pour empêcher Sire Gauvain de le balayer d’un grand coup d’épée. Celui-ci utilisa la même technique que contre moi et piétina Asgheir. Je croyais le combat fini, mais notre cher paladin repoussa son adversaire d’un grand coup de pied dans les tibias et se releva aussitôt, tentant de frapper le guerrier légendaire au niveau des chevilles, mais celui-ci esquiva une fois de plus en effectuant un léger bond vertical. Il recula ensuite de deux ou trois pas et leva la main au ciel ; de grands pieux gelés en tombaient, tentant de transpercer Asgheir, qui se roula au sol sur plus de cinq mètres avant de se relever, haletant et en sueur.
-Tu es bien Gauvain, parvint-il à dire.
Ce cher chevalier de légende répondit par un sourire en coin et releva une fois de plus son bras, refermant sa main, le temps s’arrêta. Le souverain asghérien fixa son adversaire avec des yeux exorbités, ne pouvant plus bouger. Gauvain laissa le décor en suspens quelques secondes, juste le temps de dire d’une voix qui m’était lointaine, comme provenant de derrière une cascade : « Alors, je ne suis pas ton frère ? »
Les secondes interrompirent leur brève pause et reprirent leur cour normal, indifférentes.
Rageur, Asgheir repassa à l’assaut, avec plus de hardiesse encore. Gauvain paraît, esquivait, souriait, sautait, repoussait, mais jamais ne faillait devant les attaques haineuses de son adversaire. Après quelques dizaines de minutes, une autre légende prit part au combat ; grande, imposante, ténébreuse.
Cronos, dieu de la destruction en ce monde. Gauvain, intouchable, restait de marbre devant cette divinité qui pourtant faisait deux fois sa haute taille.
-Tu utilises ta dernière ressource ? ria-t-il.
-Cronos, vas-y ! hurla Asgheir.
Il s’exécuta et plongea sur Sire Gauvain, aussi souple qu’une rafale de vent. Son immense épée noire prit contact avec l’argent éclatant et massif de l’épée du chevalier dans une grande flamme noire.
-Qui es-tu, chevalier ? souffla Cronos, surpris.
-Messire Gauvain, pour vous servir.
Asgheir fonça sur lui, servant ainsi à son frère un deuxième adversaire à combattre en même temps.
- Ne m’oblige pas à te tuer, Asgheir, hurla Gauvain.
Dans un cri de rage, il repoussa Cronos d’un coup de poing fulgurant et se mit à taillader le roi avec une célérité peu commune, l’empêchant de réaliser le moindre mouvement. Après l’avoir complètement assommé d’un grand coup d’épée à la tempe, il se retourna et transperça Cronos de toutes ses forces, le sang noir coulait sur le bras du chevalier, le faisant hurler de douleur. Finalement, la Chimère tomba au sol et s’évapora. Gauvain rangea son épée dans son fourreau, se retourna et fixa l’arbitre d’un regard grave. Après les cinq secondes, il fût proclamé champion du tournoi d’Asgharia. La foule se tût quant à cette déclaration, et Sire Gauvain haussa les épaules. Il releva Asgheir et le réveilla. Quand il ouvrit paresseusement les yeux, je remarquai qu’il avait une entaille assez profonde sur une de ses paupières.
-Allons, roi d’Asgharia, tu dois maintenant me suivre.
-Tu as toute ma confiance, Gauvain…
Les préparatifs furent de courte durée, et Asgheir confia à Messaline, la reine, le soin de diriger la cité durant son absence.
De la légende naquit une légende…